Darius, qui avait succédé au roi de Perse, vint lui-même fortifier son
lieutenant.
Peu de temps après, Pigrès et Mantyès, deux Péoniens qui méditaient de
se faire proclamer tyrans de leur patrie, et qui avaient suivi Darius
pour obtenir son appui, avaient amené, à Sardes, leur soeur, femme
d'une grande taille et d'une remarquable beauté.
«Un jour, après avoir épié le moment où Darius venait s'asseoir dans
le faubourg des Lydiens, ils imaginèrent de la parer des plus beaux
habillements qu'ils purent se procurer et de l'envoyer chercher de
l'eau, portant sur sa tête une cruche, en même temps qu'elle
conduisait un cheval dont la bride était passée dans son bras, et
qu'elle filait une quenouille de lin. Quand cette belle femme parut,
elle excita vivement l'attention de Darius, l'attirail dans lequel
elle se montrait n'étant dans les moeurs ni des femmes perses, ni de
celles de Lydie, ni enfin d'aucun peuple de l'Asie. Darius, pressé de
satisfaire sa curiosité, ordonna à quelques-uns de ses gardes d'aller
observer ce que cette femme ferait du cheval qu'elle conduisait. Les
gardes la suivirent, et, lorsqu'elle fut arrivée près du fleuve, ils
virent qu'elle commença par faire boire son cheval, qu'après l'avoir
abreuvé, elle remplit d'eau sa cruche, et qu'elle reprit le même
chemin, portant l'eau sur sa tête, tirant après elle le cheval, dont
elle repassa la bride dans son bras, et tournant son fuseau.
«Darius, frappé du rapport de ses gardes, et de ce qui se passait sous
ses yeux, ordonna qu'on amenât cette femme en sa présence. Lorsqu'elle
y fut conduite, ses frères, qui avaient tout observé de loin, parurent
avec elle, et Darius ayant demandé de quel pays elle était, les jeunes
gens, prenant la parole, répondirent qu'ils étaient Péoniens, et
qu'elle était leur soeur. «Et qui sont, reprit le roi, les Péoniens?
quelle partie du monde habitent-ils, et par quelle raison vous-mêmes
êtes-vous venus à Sardes?» Les jeunes gens satisfirent à ces
questions. «Nous sommes venus, dirent-ils, pour nous donner au roi; la
Péonie est un pays situé sur les bords du Strymon, et qui renferme
plusieurs villes; le Strymon est un fleuve peu éloigné de
l'Hellespont; enfin les Péoniens, ajoutèrent-ils, se regardent comme
les descendants des Teucriens et une colonie de Troie.» Après avoir
écouté ces détails, Darius leur demanda encore: «si, dans leur pays,
les femmes étaient toutes aussi laborieuses que celle-ci?» Les jeunes
gens s'empressèrent de répondre affirmativement, car c'était pour
arriver à cette réponse qu'ils avaient tout combiné.
«Sur-le-champ, Darius donna l'ordre à Mégabaze, qu'il avait laissé
général de l'armée perse en Thrace, de faire sortir de leur pays tous
les Péoniens, et de les lui envoyer avec leurs femmes et leurs
enfants. Un courrier à cheval fut dépêché immédiatement pour porter
cet ordre. Le courrier arriva sur l'Hellespont, le passa, et remit les
lettres de Darius à Mégabaze, qui, après les avoir lues, prit des
guides en Thrace et marcha contre les Péoniens.
«Les Péoniens, instruits que les Perses s'avançaient, réunirent leurs
forces; ils se dirigèrent sur la mer, persuadés qu'ils devaient être
attaqués de ce côté, et, véritablement, ils étaient alors en mesure de
repousser Mégabaze; mais les Perses, informés à leur tour que les
Péoniens s'étaient rassemblés et qu'ils défendaient l'entrée du pays
vers la mer, prirent, avec le secours de leurs guides, et à l'insu des
Péoniens, la route par les montagnes, pour tomber à l'improviste sur
les villes: ils les trouvèrent sans défenseurs, et s'en emparèrent
facilement. Dès que l'armée péonienne apprit que les villes étaient au
pouvoir de l'ennemi, elle se dispersa; chacun se retira chez soi, et
tout le pays finit par se soumettre aux Perses. Ainsi les Péoniens,
connus sous le nom de Siropéoniens et de Péoples, et ceux qui habitent
le pays qui s'étend jusqu'au lac de Prasias, furent arrachés à leurs
demeures et conduits en Asie.
«Quant aux Péoniens habitant les environs du mont Pangée, les Débores,
les Agrianes, les Odomantes, et ceux du lac Prasias, ils ne furent
point soumis par Mégabaze, et ce fut même inutilement qu'il tenta de
réduire les derniers, qui se trouvaient protégés contre ses attaques
par la nature de leurs demeures. Je vais les faire connaître. Les
Péoniens du lac de Prasias se sont construit, au milieu de ce lac, un
sol artificiel composé de planchers en bois, soutenus par de longs
pilotis; et cet emplacement ne communique à la terre que par une
chaussée très-étroite et un seul pont. Anciennement, tous les
habitants contribuèrent en commun à la fondation des pilotis qui
soutiennent les planchers; mais ils ont pourvu depuis à leur entretien
par une loi particulière, qui oblige tout homme, quand il épouse une
femme, et il peut en épouser plusieurs, à fournir trois de ces
pilotis, pris dans une montagne nommé l'Orbélus. Voici actuellement en
quoi consistent leurs habitations. Chacun d'eux possède sur ce sol
artificiel une cabane, dans laquelle il vit: à l'intérieur, une sorte
de porte ou de trappe qui se replie sur elle-même donne accès dans le
lac à travers les pilotis; et quand elle est ouverte, pour empêcher
les enfants de tomber dans l'eau, ils ont soin de leur attacher un
pied avec une corde. Ils nourrissent leurs chevaux et les autres bêtes
de somme avec du poisson, qui abonde tellement, qu'il suffit pour le
pêcher d'ouvrir la trappe sur le lac et de descendre dans l'eau une
corbeille de jonc vide, que l'on retire un moment après entièrement
pleine. Les poissons de ce lac sont de deux genres: un que l'on nomme
le paprax et l'autre le tilon. Les Péoniens soumis furent, comme je
l'ai dit, conduits en Asie.
«Mégabaze, après cette expédition, envoya en Macédoine une députation
composée de sept Perses, et choisie parmi ce qu'il y avait de plus
distingué dans l'armée. Ils étaient chargés de se rendre près
d'Amyntas et de lui demander, au nom de Darius, l'eau et la terre. Du
lac de Prasias en Macédoine, la route est courte, et c'est près de ce
lac que se trouve une mine d'argent (Alexandre en retira dans la suite
le poids d'un talent par jour). Après avoir dépassé cette mine, il ne
reste plus qu'à franchir le mont Dysorus, et vous vous trouvez en
Macédoine.
«La députation, conduite en présence d'Amyntas, lui demanda la terre
et l'eau pour Darius: Amyntas les donna, et invita ensuite les députés
à recevoir chez lui l'hospitalité. Un festin splendide fut préparé, et
Amyntas y traita ses hôtes avec une grande cordialité. Lorsqu'on eut
cessé de manger, et que l'on se fut mis à boire, un des Perses,
s'adressant à Amyntas, lui dit: «L'usage est parmi nous, quand nous
donnons un grand repas, d'y appeler et de faire asseoir, entre les
convives, nos concubines et même nos femmes légitimes. Vous, qui nous
recevez avec tant d'amitié, qui nous traitez avec tant de
magnificence, et qui, enfin, n'avez point refusé la terre et l'eau au
roi Darius, pourquoi ne suivez-vous pas aujourd'hui les usages des
Perses?--Nos coutumes, répondit Amyntas, sont bien différentes; elles
veulent que les femmes restent toujours séparées des hommes;
cependant, puisque vos lois permettent le contraire, et que vous êtes
actuellement nos maîtres, il faut bien vous satisfaire.» En disant ces
mots, Amyntas ordonna que l'on fît entrer les femmes, qui vinrent se
ranger et se placer vis-à-vis des Perses. À la vue de ces femmes, les
députés, frappés de leur beauté, reprenant la parole, dirent à
Amyntas: «Ce n'est pas en user convenablement; il eût mieux valu ne
pas faire venir vos femmes, que de les empêcher, après les avoir
appelées, de s'asseoir à nos côtés, et les tenir en face de nous pour
le tourment seul de nos yeux.» Amyntas, forcé à ce nouvel acte de
complaisance, ordonna aux femmes de se mettre près de ses hôtes: elles
obéirent; mais, à peine y étaient-elles, que les Perses, pour la
plupart pris de vin, portèrent leurs mains sur le sein de ces femmes,
et essayèrent même de leur prendre des baisers.
«Amyntas, témoin de ces insultes, quoique irrité dans l'âme, ne laissa
rien percer de son ressentiment, par la crainte que lui inspirait la
puissance des Perses; mais Alexandre, son fils, qui était présent et
voyait ce qui se passait, jeune et sans expérience des maux qu'il
pouvait attirer sur son pays, ne put se contenir; et, dans
l'indignation qu'il éprouvait, dit à son père: «Laissez, mon père,
laissez cette jeunesse avec laquelle il ne vous convient pas de vous
commettre, et allez prendre quelque repos; donnez ordre seulement
qu'on n'épargne pas le vin. Je resterai ici, et j'aurai soin de
veiller à ce qu'il ne manque rien à nos hôtes.» Amyntas comprit, par
ces mots, qu'Alexandre avait conçu quelque projet extraordinaire et
lui répondit: «Vos discours sont d'un homme que la colère enflamme, et
je vois très-bien que vous cherchez à m'écarter pour exécuter un
dessein que vous méditez; mais, je vous en conjure, ne risquez rien
contre de tels hommes, si vous ne voulez nous perdre: résignez-vous,
et ne vous opposez pas à ce qu'ils voudront faire; cependant, je me
rends à votre avis, et je vais m'éloigner.»
«Amyntas s'étant en effet retiré après cette prière, Alexandre dit aux
Perses: «Ces femmes sont à vous, soit que vous souhaitiez les avoir
toutes à votre disposition, soit que vous choisissiez seulement
quelques-unes entre elles; veuillez seulement nous faire connaître vos
intentions. Mais, comme l'heure de se retirer approche, et que je
vois que vous avez assez bu, laissez-les, si vous l'avez pour
agréable, aller au bain; elles viendront vous retrouver ensuite.»
Les Perses applaudirent à cette proposition; et Alexandre ordonna aux
femmes de se retirer dans leur appartement. Il fit en même temps
habiller comme elles un nombre égal de jeunes gens encore imberbes,
après leur avoir fait cacher à chacun un poignard sous ses vêtements,
et les introduisit lui-même dans la salle du festin, en adressant aux
Perses ces paroles: «Vous le voyez, rien n'a été négligé pour vous
recevoir avec la plus grande magnificence. Non-seulement tout ce que
nous possédions, mais encore tout ce qu'il nous a été possible de nous
procurer est à votre disposition; et, pour mettre le comble, voici que
nous vous prodiguons nos mères et nos soeurs. Vous ne douterez donc
pas que nous ne vous ayons traités comme vous êtes dignes de l'être,
et vous pourrez rapporter au roi, qui vous envoie, qu'un Grec,
actuellement simple gouverneur de la Macédoine, a su vous procurer
tous les plaisirs que peuvent donner la table et le lit.»
Lorsque Alexandre eut cessé de parler, chacun des Macédoniens, qu'il
était facile de prendre pour une femme, alla s'asseoir à côté d'un des
députés, et au moment où les Perses voulurent porter les mains sur
eux, les jeunes gens, tirant leurs poignards, les percèrent de coups.»
Ces Péoniens aux moeurs féroces devaient être les Albanais
d'aujourd'hui: les noms changent, jamais les moeurs.
Les Spartiates ou Lacédémoniens paraissent en scène par la naissance
de Léonidas. Voici comment Hérodote la raconte:
«Anaxandride, fils de Léon, n'était plus alors roi de Sparte; il
venait de mourir. Cléomène, son fils, lui avait succédé, non pas par
supériorité de mérite, mais par droit de naissance. Anaxandride avait
épousé une fille de son frère, mais, quoiqu'il l'aimât tendrement,
comme il n'en avait point eu d'enfant, les éphores l'avaient appelé et
lui en avaient fait des reproches en ces termes: «Puisque vous n'y
veillez pas vous-même, c'est à nous de veiller pour vous à ce que la
race d'Eurysthène ne s'éteigne pas. La femme que vous avez ne vous
donne pas d'enfants: épousez-en une autre, vous ferez ainsi une chose
agréable aux Spartiates.» Anaxandride répondit aux éphores: «qu'il ne
pouvait consentir à ce qu'ils exigeaient de lui; que ce n'était pas
lui donner un avis raisonnable que de l'engager à renvoyer une femme
qui n'était coupable envers lui d'aucun tort, pour en épouser une
autre, et que jamais il ne suivrait un tel conseil.»
«Sur ce refus, les éphores et les anciens de la ville se réunirent,
et, après en avoir délibéré, firent à Anaxandride une autre
proposition. «Du moment, lui dirent-ils, que vous êtes si fortement
attaché à votre femme, faites ce que nous allons vous proposer, et ne
vous y refusez pas, si vous ne voulez contraindre les Lacédémoniens à
prendre quelque résolution rigoureuse contre vous-même. Nous ne vous
demandons plus de répudier votre femme: continuez à être pour elle ce
que vous avez été jusqu'ici; mais prenez-en une seconde qui puisse
vous donner des enfants.» Anaxandride y consentit, et eut ainsi deux
femmes et deux foyers domestiques, contre les usages de Sparte.
«Peu de temps après, la nouvelle femme qu'il avait prise accoucha de
ce Cléomène dont il est ici question. Tandis qu'elle donnait ainsi un
successeur à la royauté de Sparte, il arriva, par une sorte de
fatalité, que la première femme d'Anaxandride, qui jusque-là avait été
stérile, devint grosse; mais, quoiqu'elle le fût bien réellement, les
parents de la seconde épouse, affectant des doutes, prétendirent
qu'elle se vantait à tort de sa fécondité, et qu'elle avait
certainement le projet de supposer un enfant. Ces plaintes, devenues
plus sérieuses chaque jour, excitèrent la défiance des éphores, qui,
lorsque le terme de la grossesse approcha, surveillèrent soigneusement
la femme, et se trouvèrent présents à l'accouchement. Elle donna le
jour d'abord à Doriée; devenue grosse de nouveau, elle eut ensuite
Léonidas, et enfin Cléombrote. Quelques-uns prétendent même que
Cléombrote et Léonidas étaient jumeaux. Quant à la seconde femme
d'Anaxandride, mère de Cléomène, elle n'eut point d'autre enfant. Elle
était fille de Prinétadès, fils de Démarménus.»