XII

Darius, qui avait succédé au roi de Perse, vint lui-même fortifier son

lieutenant.

Peu de temps après, Pigrès et Mantyès, deux Péoniens qui méditaient de

se faire proclamer tyrans de leur patrie, et qui avaient suivi Darius

pour obtenir son appui, avaient amené, à Sardes, leur soeur, femme

d'une grande taille et d'une remarquable beauté.

«Un jour, après avoir épié le moment où Darius venait s'asseoir dans

le faubourg des Lydiens, ils imaginèrent de la parer des plus beaux

habillements qu'ils purent se procurer et de l'envoyer chercher de

l'eau, portant sur sa tête une cruche, en même temps qu'elle

conduisait un cheval dont la bride était passée dans son bras, et

qu'elle filait une quenouille de lin. Quand cette belle femme parut,

elle excita vivement l'attention de Darius, l'attirail dans lequel

elle se montrait n'étant dans les moeurs ni des femmes perses, ni de

celles de Lydie, ni enfin d'aucun peuple de l'Asie. Darius, pressé de

satisfaire sa curiosité, ordonna à quelques-uns de ses gardes d'aller

observer ce que cette femme ferait du cheval qu'elle conduisait. Les

gardes la suivirent, et, lorsqu'elle fut arrivée près du fleuve, ils

virent qu'elle commença par faire boire son cheval, qu'après l'avoir

abreuvé, elle remplit d'eau sa cruche, et qu'elle reprit le même

chemin, portant l'eau sur sa tête, tirant après elle le cheval, dont

elle repassa la bride dans son bras, et tournant son fuseau.

«Darius, frappé du rapport de ses gardes, et de ce qui se passait sous

ses yeux, ordonna qu'on amenât cette femme en sa présence. Lorsqu'elle

y fut conduite, ses frères, qui avaient tout observé de loin, parurent

avec elle, et Darius ayant demandé de quel pays elle était, les jeunes

gens, prenant la parole, répondirent qu'ils étaient Péoniens, et

qu'elle était leur soeur. «Et qui sont, reprit le roi, les Péoniens?

quelle partie du monde habitent-ils, et par quelle raison vous-mêmes

êtes-vous venus à Sardes?» Les jeunes gens satisfirent à ces

questions. «Nous sommes venus, dirent-ils, pour nous donner au roi; la

Péonie est un pays situé sur les bords du Strymon, et qui renferme

plusieurs villes; le Strymon est un fleuve peu éloigné de

l'Hellespont; enfin les Péoniens, ajoutèrent-ils, se regardent comme

les descendants des Teucriens et une colonie de Troie.» Après avoir

écouté ces détails, Darius leur demanda encore: «si, dans leur pays,

les femmes étaient toutes aussi laborieuses que celle-ci?» Les jeunes

gens s'empressèrent de répondre affirmativement, car c'était pour

arriver à cette réponse qu'ils avaient tout combiné.

«Sur-le-champ, Darius donna l'ordre à Mégabaze, qu'il avait laissé

général de l'armée perse en Thrace, de faire sortir de leur pays tous

les Péoniens, et de les lui envoyer avec leurs femmes et leurs

enfants. Un courrier à cheval fut dépêché immédiatement pour porter

cet ordre. Le courrier arriva sur l'Hellespont, le passa, et remit les

lettres de Darius à Mégabaze, qui, après les avoir lues, prit des

guides en Thrace et marcha contre les Péoniens.

«Les Péoniens, instruits que les Perses s'avançaient, réunirent leurs

forces; ils se dirigèrent sur la mer, persuadés qu'ils devaient être

attaqués de ce côté, et, véritablement, ils étaient alors en mesure de

repousser Mégabaze; mais les Perses, informés à leur tour que les

Péoniens s'étaient rassemblés et qu'ils défendaient l'entrée du pays

vers la mer, prirent, avec le secours de leurs guides, et à l'insu des

Péoniens, la route par les montagnes, pour tomber à l'improviste sur

les villes: ils les trouvèrent sans défenseurs, et s'en emparèrent

facilement. Dès que l'armée péonienne apprit que les villes étaient au

pouvoir de l'ennemi, elle se dispersa; chacun se retira chez soi, et

tout le pays finit par se soumettre aux Perses. Ainsi les Péoniens,

connus sous le nom de Siropéoniens et de Péoples, et ceux qui habitent

le pays qui s'étend jusqu'au lac de Prasias, furent arrachés à leurs

demeures et conduits en Asie.

«Quant aux Péoniens habitant les environs du mont Pangée, les Débores,

les Agrianes, les Odomantes, et ceux du lac Prasias, ils ne furent

point soumis par Mégabaze, et ce fut même inutilement qu'il tenta de

réduire les derniers, qui se trouvaient protégés contre ses attaques

par la nature de leurs demeures. Je vais les faire connaître. Les

Péoniens du lac de Prasias se sont construit, au milieu de ce lac, un

sol artificiel composé de planchers en bois, soutenus par de longs

pilotis; et cet emplacement ne communique à la terre que par une

chaussée très-étroite et un seul pont. Anciennement, tous les

habitants contribuèrent en commun à la fondation des pilotis qui

soutiennent les planchers; mais ils ont pourvu depuis à leur entretien

par une loi particulière, qui oblige tout homme, quand il épouse une

femme, et il peut en épouser plusieurs, à fournir trois de ces

pilotis, pris dans une montagne nommé l'Orbélus. Voici actuellement en

quoi consistent leurs habitations. Chacun d'eux possède sur ce sol

artificiel une cabane, dans laquelle il vit: à l'intérieur, une sorte

de porte ou de trappe qui se replie sur elle-même donne accès dans le

lac à travers les pilotis; et quand elle est ouverte, pour empêcher

les enfants de tomber dans l'eau, ils ont soin de leur attacher un

pied avec une corde. Ils nourrissent leurs chevaux et les autres bêtes

de somme avec du poisson, qui abonde tellement, qu'il suffit pour le

pêcher d'ouvrir la trappe sur le lac et de descendre dans l'eau une

corbeille de jonc vide, que l'on retire un moment après entièrement

pleine. Les poissons de ce lac sont de deux genres: un que l'on nomme

le paprax et l'autre le tilon. Les Péoniens soumis furent, comme je

l'ai dit, conduits en Asie.

«Mégabaze, après cette expédition, envoya en Macédoine une députation

composée de sept Perses, et choisie parmi ce qu'il y avait de plus

distingué dans l'armée. Ils étaient chargés de se rendre près

d'Amyntas et de lui demander, au nom de Darius, l'eau et la terre. Du

lac de Prasias en Macédoine, la route est courte, et c'est près de ce

lac que se trouve une mine d'argent (Alexandre en retira dans la suite

le poids d'un talent par jour). Après avoir dépassé cette mine, il ne

reste plus qu'à franchir le mont Dysorus, et vous vous trouvez en

Macédoine.

«La députation, conduite en présence d'Amyntas, lui demanda la terre

et l'eau pour Darius: Amyntas les donna, et invita ensuite les députés

à recevoir chez lui l'hospitalité. Un festin splendide fut préparé, et

Amyntas y traita ses hôtes avec une grande cordialité. Lorsqu'on eut

cessé de manger, et que l'on se fut mis à boire, un des Perses,

s'adressant à Amyntas, lui dit: «L'usage est parmi nous, quand nous

donnons un grand repas, d'y appeler et de faire asseoir, entre les

convives, nos concubines et même nos femmes légitimes. Vous, qui nous

recevez avec tant d'amitié, qui nous traitez avec tant de

magnificence, et qui, enfin, n'avez point refusé la terre et l'eau au

roi Darius, pourquoi ne suivez-vous pas aujourd'hui les usages des

Perses?--Nos coutumes, répondit Amyntas, sont bien différentes; elles

veulent que les femmes restent toujours séparées des hommes;

cependant, puisque vos lois permettent le contraire, et que vous êtes

actuellement nos maîtres, il faut bien vous satisfaire.» En disant ces

mots, Amyntas ordonna que l'on fît entrer les femmes, qui vinrent se

ranger et se placer vis-à-vis des Perses. À la vue de ces femmes, les

députés, frappés de leur beauté, reprenant la parole, dirent à

Amyntas: «Ce n'est pas en user convenablement; il eût mieux valu ne

pas faire venir vos femmes, que de les empêcher, après les avoir

appelées, de s'asseoir à nos côtés, et les tenir en face de nous pour

le tourment seul de nos yeux.» Amyntas, forcé à ce nouvel acte de

complaisance, ordonna aux femmes de se mettre près de ses hôtes: elles

obéirent; mais, à peine y étaient-elles, que les Perses, pour la

plupart pris de vin, portèrent leurs mains sur le sein de ces femmes,

et essayèrent même de leur prendre des baisers.

«Amyntas, témoin de ces insultes, quoique irrité dans l'âme, ne laissa

rien percer de son ressentiment, par la crainte que lui inspirait la

puissance des Perses; mais Alexandre, son fils, qui était présent et

voyait ce qui se passait, jeune et sans expérience des maux qu'il

pouvait attirer sur son pays, ne put se contenir; et, dans

l'indignation qu'il éprouvait, dit à son père: «Laissez, mon père,

laissez cette jeunesse avec laquelle il ne vous convient pas de vous

commettre, et allez prendre quelque repos; donnez ordre seulement

qu'on n'épargne pas le vin. Je resterai ici, et j'aurai soin de

veiller à ce qu'il ne manque rien à nos hôtes.» Amyntas comprit, par

ces mots, qu'Alexandre avait conçu quelque projet extraordinaire et

lui répondit: «Vos discours sont d'un homme que la colère enflamme, et

je vois très-bien que vous cherchez à m'écarter pour exécuter un

dessein que vous méditez; mais, je vous en conjure, ne risquez rien

contre de tels hommes, si vous ne voulez nous perdre: résignez-vous,

et ne vous opposez pas à ce qu'ils voudront faire; cependant, je me

rends à votre avis, et je vais m'éloigner.»

«Amyntas s'étant en effet retiré après cette prière, Alexandre dit aux

Perses: «Ces femmes sont à vous, soit que vous souhaitiez les avoir

toutes à votre disposition, soit que vous choisissiez seulement

quelques-unes entre elles; veuillez seulement nous faire connaître vos

intentions. Mais, comme l'heure de se retirer approche, et que je

vois que vous avez assez bu, laissez-les, si vous l'avez pour

agréable, aller au bain; elles viendront vous retrouver ensuite.»

Les Perses applaudirent à cette proposition; et Alexandre ordonna aux

femmes de se retirer dans leur appartement. Il fit en même temps

habiller comme elles un nombre égal de jeunes gens encore imberbes,

après leur avoir fait cacher à chacun un poignard sous ses vêtements,

et les introduisit lui-même dans la salle du festin, en adressant aux

Perses ces paroles: «Vous le voyez, rien n'a été négligé pour vous

recevoir avec la plus grande magnificence. Non-seulement tout ce que

nous possédions, mais encore tout ce qu'il nous a été possible de nous

procurer est à votre disposition; et, pour mettre le comble, voici que

nous vous prodiguons nos mères et nos soeurs. Vous ne douterez donc

pas que nous ne vous ayons traités comme vous êtes dignes de l'être,

et vous pourrez rapporter au roi, qui vous envoie, qu'un Grec,

actuellement simple gouverneur de la Macédoine, a su vous procurer

tous les plaisirs que peuvent donner la table et le lit.»

Lorsque Alexandre eut cessé de parler, chacun des Macédoniens, qu'il

était facile de prendre pour une femme, alla s'asseoir à côté d'un des

députés, et au moment où les Perses voulurent porter les mains sur

eux, les jeunes gens, tirant leurs poignards, les percèrent de coups.»

Ces Péoniens aux moeurs féroces devaient être les Albanais

d'aujourd'hui: les noms changent, jamais les moeurs.

Les Spartiates ou Lacédémoniens paraissent en scène par la naissance

de Léonidas. Voici comment Hérodote la raconte:

«Anaxandride, fils de Léon, n'était plus alors roi de Sparte; il

venait de mourir. Cléomène, son fils, lui avait succédé, non pas par

supériorité de mérite, mais par droit de naissance. Anaxandride avait

épousé une fille de son frère, mais, quoiqu'il l'aimât tendrement,

comme il n'en avait point eu d'enfant, les éphores l'avaient appelé et

lui en avaient fait des reproches en ces termes: «Puisque vous n'y

veillez pas vous-même, c'est à nous de veiller pour vous à ce que la

race d'Eurysthène ne s'éteigne pas. La femme que vous avez ne vous

donne pas d'enfants: épousez-en une autre, vous ferez ainsi une chose

agréable aux Spartiates.» Anaxandride répondit aux éphores: «qu'il ne

pouvait consentir à ce qu'ils exigeaient de lui; que ce n'était pas

lui donner un avis raisonnable que de l'engager à renvoyer une femme

qui n'était coupable envers lui d'aucun tort, pour en épouser une

autre, et que jamais il ne suivrait un tel conseil.»

«Sur ce refus, les éphores et les anciens de la ville se réunirent,

et, après en avoir délibéré, firent à Anaxandride une autre

proposition. «Du moment, lui dirent-ils, que vous êtes si fortement

attaché à votre femme, faites ce que nous allons vous proposer, et ne

vous y refusez pas, si vous ne voulez contraindre les Lacédémoniens à

prendre quelque résolution rigoureuse contre vous-même. Nous ne vous

demandons plus de répudier votre femme: continuez à être pour elle ce

que vous avez été jusqu'ici; mais prenez-en une seconde qui puisse

vous donner des enfants.» Anaxandride y consentit, et eut ainsi deux

femmes et deux foyers domestiques, contre les usages de Sparte.

«Peu de temps après, la nouvelle femme qu'il avait prise accoucha de

ce Cléomène dont il est ici question. Tandis qu'elle donnait ainsi un

successeur à la royauté de Sparte, il arriva, par une sorte de

fatalité, que la première femme d'Anaxandride, qui jusque-là avait été

stérile, devint grosse; mais, quoiqu'elle le fût bien réellement, les

parents de la seconde épouse, affectant des doutes, prétendirent

qu'elle se vantait à tort de sa fécondité, et qu'elle avait

certainement le projet de supposer un enfant. Ces plaintes, devenues

plus sérieuses chaque jour, excitèrent la défiance des éphores, qui,

lorsque le terme de la grossesse approcha, surveillèrent soigneusement

la femme, et se trouvèrent présents à l'accouchement. Elle donna le

jour d'abord à Doriée; devenue grosse de nouveau, elle eut ensuite

Léonidas, et enfin Cléombrote. Quelques-uns prétendent même que

Cléombrote et Léonidas étaient jumeaux. Quant à la seconde femme

d'Anaxandride, mère de Cléomène, elle n'eut point d'autre enfant. Elle

était fille de Prinétadès, fils de Démarménus.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 55 / 112 题