IX

Les Égyptiens se rattachent aux Grecs par Osiris. Hercule, Neptune,

les Dioscores, suivant Hérodote, paraissent avoir la même origine

grecque par la navigation. En revanche, selon lui, les Grecs ont donné

à l'Égypte les oracles et Jupiter, le dieu des dieux olympiens. Les

femmes éthiopiennes qui vinrent en Phénicie étaient noires. Elles

balbutiaient comme des oiseaux, et de là leur vint le nom de colombes.

Puis elles apprirent la langue de la Grèce, et fondèrent la langue

ambiguë des oracles.

X

Hérodote raconte ainsi la légende du roi d'Égypte Rhampsinite.

«Ce roi posséda de telles richesses, qu'aucun de ses successeurs ne

put jamais les surpasser, ni même en approcher: il fit élever, pour

mettre ses trésors en sûreté, un bâtiment en pierre; mais l'ouvrier

chargé de la construction de cet édifice voulut se ménager la faculté

de se rendre maître d'une partie de l'argent qui y serait déposé. Il

imagina donc de pratiquer dans un des côtés de la muraille extérieure

une issue secrète, et y réussit en disposant une des pierres de cette

muraille de manière qu'elle pouvait être facilement retirée en dehors

par deux hommes, et même par un seul. Quand le bâtiment fut terminé,

le roi y renferma ses immenses trésors. Quelque temps après, l'ouvrier

qui l'avait construit, voyant approcher sa fin, fit appeler ses fils

(il en avait deux), et leur dit qu'ayant voulu leur assurer les moyens

de vivre dans l'opulence, il avait eu recours, en bâtissant le trésor

du roi, à un artifice qu'il allait leur faire connaître. Il entra

ensuite avec eux dans le détail de ce qu'il avait pratiqué pour donner

la facilité de retirer une des pierres de la muraille. Il leur indiqua

la grandeur et la situation de cette pierre, et leur fit sentir qu'en

gardant le secret pour eux, ils pouvaient à leur gré disposer des

richesses du roi. Il mourut après cette confidence, et ses fils ne

tardèrent pas à mettre la main à l'ouvrage. Ils se rendirent une nuit

au palais, trouvèrent la pierre qui leur avait été indiquée dans le

bâtiment du trésor, la déplacèrent sans peine, et emportèrent avec eux

une grande quantité d'argent.

«Le roi, étant venu visiter son trésor, fut surpris de trouver les

vases qui renfermaient ses richesses entamés, et une partie de

l'argent dérobée, sans pouvoir en accuser qui que ce soit, puisque la

chambre était parfaitement fermée et le sceau qu'il appliquait sur les

portes bien entier. Il revint une seconde fois, puis une troisième, et

remarquant toujours une diminution nouvelle dans le trésor (les

voleurs ne cessaient d'y puiser), il fut obligé de recourir à la ruse,

et fit fabriquer des piéges qu'il tendit dans le voisinage des vases.

Les voleurs revinrent comme de coutume, et celui des deux qui entra le

premier, s'étant approché d'un de ces vases, fut saisi subitement par

le piége. Lorsqu'il s'aperçut de son malheur, il appela son frère, lui

dit ce qui venait de lui arriver, et le conjura de lui couper

sur-le-champ la tête pour empêcher qu'on ne le reconnût, et sauver au

moins l'un des deux. Convaincu qu'il ne lui restait pas d'autre

ressource celui-ci obéit, et, ayant remis la pierre, en place, se

retira chez lui, emportant la tête de son frère.

«Lorsque le jour parut, le roi, revenu dans le trésor, fut frappé

d'étonnement en voyant le corps d'un voleur pris au piége, mais

n'ayant pas de tête, et de trouver cependant la chambre intacte,

n'offrant aucune trace d'issue ni d'entrée. Pour dissiper le doute où

cette vue le jeta, il imagina d'ordonner que le cadavre fût attaché à

une muraille; et, plaçant des gardes alentour, il leur enjoignit de

saisir et de lui amener tous ceux qu'ils verraient pleurer ou

témoigner quelque pitié à ce spectacle. L'ordre fut exécuté et le

corps suspendu à un mur. La mère des voleurs, instruite du traitement

fait aux restes de son fils, et ne pouvant contenir sa douleur,

déclara à celui qui avait survécu qu'il fallait que, d'une manière ou

de l'autre, il trouvât le moyen de détacher le corps de son frère et

de le lui apporter; que s'il s'y refusait, elle était déterminée à se

rendre près du roi et à lui découvrir l'auteur du vol.

«Le jeune homme, maltraité par sa mère et n'ayant pu lui persuader de

renoncer à ce qu'elle exigeait de lui, se détermina à tenter de la

satisfaire. Il prit un certain nombre d'ânes, sur chacun desquels il

plaça une outre remplie de vin, et les chassa devant lui, se dirigeant

vers les soldats qui gardaient le corps suspendu à la muraille. Arrivé

près d'eux, il détacha adroitement les liens qui fermaient l'orifice

de deux ou trois outres; et, quand le vin commença à couler, il se

frappa la tête comme un homme désespéré qui ne savait auquel de ses

ânes il courrait d'abord pour arrêter le mal. Les soldats, voyant le

vin se répandre dans la route, accoururent avec ce qu'ils trouvèrent

sous leur main, pour le recueillir et en faire leur profit. Cependant

le conducteur, en colère, les accablait de reproches et d'injures;

mais les gardes cherchant de leur côté à le consoler, il feignit de

s'apaiser; et ils l'aidèrent alors à faire ranger les ânes hors du

chemin pour rétablir leur chargement. Enfin, après quelques

plaisanteries, le conducteur des ânes, remis en bonne humeur, fit

présent à la troupe d'une de ses outres de vin; les soldats s'assirent

pour boire et engagèrent celui qui les traitait si bien à leur tenir

compagnie; il eut l'air de se laisser persuader et resta. Lorsque la

première outre fut épuisée, une autre succéda, et les gardes burent si

abondamment que bientôt ils s'enivrèrent, et, accablés par la vapeur

du vin, s'endormirent à la place même où ils avaient bu. Tandis qu'ils

étaient plongés dans le sommeil, le jeune homme détacha, au milieu de

la nuit, le corps de son frère, et après avoir, par dérision, rasé la

joue droite de chacun des soldats, il mit le cadavre sur un de ses

ânes et le porta chez lui, ayant ainsi exécuté les ordres de sa mère.

«Dès que le roi sut que le corps du voleur était enlevé, il montra le

plus violent chagrin; cependant, comme il voulait absolument connaître

l'auteur de tant de ruses, il eut recours à un moyen que je regarde

comme une fable tout à fait incroyable, mais que je ne laisserai pas

de rapporter. Il fit établir sa propre fille dans un lieu de

prostitution, et lui ordonna de recevoir indifféremment tous les

hommes qui se présenteraient, en exigeant néanmoins, avant de se

livrer, que chacun lui racontât ce qu'il avait fait dans sa vie de

plus adroit et de plus remarquable par l'audace ou la scélératesse; il

lui enjoignit de plus que, dans le cas où un de ceux qui se

présenteraient lui dirait quelque chose de ce qui s'était passé dans

le vol du trésor, elle s'emparât de cet homme sur-le-champ et ne le

laissât point échapper. La fille du roi obéit; mais le voleur, se

doutant par quel motif Rhampsinite avait pris cet étrange parti,

voulut l'emporter sur le roi en fécondité d'inventions. Après avoir

coupé, à la naissance de l'épaule le bras d'un cadavre encore récent,

il le cacha sous son manteau et alla trouver la fille du roi.

Interrogé par elle comme les autres, il lui dit: «que ce qu'il avait

fait de plus hardi et de plus criminel était d'avoir coupé la tête de

son frère, pris à un piége tendu dans le trésor du roi; et que ce

qu'il avait fait de plus adroit était d'être parvenu à enlever le

corps de ce frère, après avoir enivré les soldats chargés de le

garder.» Lorsque la fille du roi entendit cet aveu, elle se jeta sur

le jeune homme et crut l'avoir arrêté, mais comme elle n'avait saisi

que le bras mort dont il s'était muni, il s'évada par la porte et

parvint à s'enfuir.

«Au récit de cette nouvelle ruse, le roi, frappé d'admiration pour les

ressources de l'esprit et l'audace d'un tel homme, fit publier dans

toutes les villes de ses États qu'il lui accordait l'impunité, et

qu'il lui destinait même de grandes récompenses s'il voulait se

montrer. On dit que le voleur, se fiant à cette promesse, se présenta,

que Rhampsinite lui fit un grand accueil, et lui donna sa fille comme

au plus industrieux de tous les hommes, puisque les Égyptiens étant

regardés comme supérieurs à tous les autres peuples, il s'était montré

supérieur à tous les Égyptiens.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 53 / 112 题