Les Égyptiens se rattachent aux Grecs par Osiris. Hercule, Neptune,
les Dioscores, suivant Hérodote, paraissent avoir la même origine
grecque par la navigation. En revanche, selon lui, les Grecs ont donné
à l'Égypte les oracles et Jupiter, le dieu des dieux olympiens. Les
femmes éthiopiennes qui vinrent en Phénicie étaient noires. Elles
balbutiaient comme des oiseaux, et de là leur vint le nom de colombes.
Puis elles apprirent la langue de la Grèce, et fondèrent la langue
ambiguë des oracles.
X
Hérodote raconte ainsi la légende du roi d'Égypte Rhampsinite.
«Ce roi posséda de telles richesses, qu'aucun de ses successeurs ne
put jamais les surpasser, ni même en approcher: il fit élever, pour
mettre ses trésors en sûreté, un bâtiment en pierre; mais l'ouvrier
chargé de la construction de cet édifice voulut se ménager la faculté
de se rendre maître d'une partie de l'argent qui y serait déposé. Il
imagina donc de pratiquer dans un des côtés de la muraille extérieure
une issue secrète, et y réussit en disposant une des pierres de cette
muraille de manière qu'elle pouvait être facilement retirée en dehors
par deux hommes, et même par un seul. Quand le bâtiment fut terminé,
le roi y renferma ses immenses trésors. Quelque temps après, l'ouvrier
qui l'avait construit, voyant approcher sa fin, fit appeler ses fils
(il en avait deux), et leur dit qu'ayant voulu leur assurer les moyens
de vivre dans l'opulence, il avait eu recours, en bâtissant le trésor
du roi, à un artifice qu'il allait leur faire connaître. Il entra
ensuite avec eux dans le détail de ce qu'il avait pratiqué pour donner
la facilité de retirer une des pierres de la muraille. Il leur indiqua
la grandeur et la situation de cette pierre, et leur fit sentir qu'en
gardant le secret pour eux, ils pouvaient à leur gré disposer des
richesses du roi. Il mourut après cette confidence, et ses fils ne
tardèrent pas à mettre la main à l'ouvrage. Ils se rendirent une nuit
au palais, trouvèrent la pierre qui leur avait été indiquée dans le
bâtiment du trésor, la déplacèrent sans peine, et emportèrent avec eux
une grande quantité d'argent.
«Le roi, étant venu visiter son trésor, fut surpris de trouver les
vases qui renfermaient ses richesses entamés, et une partie de
l'argent dérobée, sans pouvoir en accuser qui que ce soit, puisque la
chambre était parfaitement fermée et le sceau qu'il appliquait sur les
portes bien entier. Il revint une seconde fois, puis une troisième, et
remarquant toujours une diminution nouvelle dans le trésor (les
voleurs ne cessaient d'y puiser), il fut obligé de recourir à la ruse,
et fit fabriquer des piéges qu'il tendit dans le voisinage des vases.
Les voleurs revinrent comme de coutume, et celui des deux qui entra le
premier, s'étant approché d'un de ces vases, fut saisi subitement par
le piége. Lorsqu'il s'aperçut de son malheur, il appela son frère, lui
dit ce qui venait de lui arriver, et le conjura de lui couper
sur-le-champ la tête pour empêcher qu'on ne le reconnût, et sauver au
moins l'un des deux. Convaincu qu'il ne lui restait pas d'autre
ressource celui-ci obéit, et, ayant remis la pierre, en place, se
retira chez lui, emportant la tête de son frère.
«Lorsque le jour parut, le roi, revenu dans le trésor, fut frappé
d'étonnement en voyant le corps d'un voleur pris au piége, mais
n'ayant pas de tête, et de trouver cependant la chambre intacte,
n'offrant aucune trace d'issue ni d'entrée. Pour dissiper le doute où
cette vue le jeta, il imagina d'ordonner que le cadavre fût attaché à
une muraille; et, plaçant des gardes alentour, il leur enjoignit de
saisir et de lui amener tous ceux qu'ils verraient pleurer ou
témoigner quelque pitié à ce spectacle. L'ordre fut exécuté et le
corps suspendu à un mur. La mère des voleurs, instruite du traitement
fait aux restes de son fils, et ne pouvant contenir sa douleur,
déclara à celui qui avait survécu qu'il fallait que, d'une manière ou
de l'autre, il trouvât le moyen de détacher le corps de son frère et
de le lui apporter; que s'il s'y refusait, elle était déterminée à se
rendre près du roi et à lui découvrir l'auteur du vol.
«Le jeune homme, maltraité par sa mère et n'ayant pu lui persuader de
renoncer à ce qu'elle exigeait de lui, se détermina à tenter de la
satisfaire. Il prit un certain nombre d'ânes, sur chacun desquels il
plaça une outre remplie de vin, et les chassa devant lui, se dirigeant
vers les soldats qui gardaient le corps suspendu à la muraille. Arrivé
près d'eux, il détacha adroitement les liens qui fermaient l'orifice
de deux ou trois outres; et, quand le vin commença à couler, il se
frappa la tête comme un homme désespéré qui ne savait auquel de ses
ânes il courrait d'abord pour arrêter le mal. Les soldats, voyant le
vin se répandre dans la route, accoururent avec ce qu'ils trouvèrent
sous leur main, pour le recueillir et en faire leur profit. Cependant
le conducteur, en colère, les accablait de reproches et d'injures;
mais les gardes cherchant de leur côté à le consoler, il feignit de
s'apaiser; et ils l'aidèrent alors à faire ranger les ânes hors du
chemin pour rétablir leur chargement. Enfin, après quelques
plaisanteries, le conducteur des ânes, remis en bonne humeur, fit
présent à la troupe d'une de ses outres de vin; les soldats s'assirent
pour boire et engagèrent celui qui les traitait si bien à leur tenir
compagnie; il eut l'air de se laisser persuader et resta. Lorsque la
première outre fut épuisée, une autre succéda, et les gardes burent si
abondamment que bientôt ils s'enivrèrent, et, accablés par la vapeur
du vin, s'endormirent à la place même où ils avaient bu. Tandis qu'ils
étaient plongés dans le sommeil, le jeune homme détacha, au milieu de
la nuit, le corps de son frère, et après avoir, par dérision, rasé la
joue droite de chacun des soldats, il mit le cadavre sur un de ses
ânes et le porta chez lui, ayant ainsi exécuté les ordres de sa mère.
«Dès que le roi sut que le corps du voleur était enlevé, il montra le
plus violent chagrin; cependant, comme il voulait absolument connaître
l'auteur de tant de ruses, il eut recours à un moyen que je regarde
comme une fable tout à fait incroyable, mais que je ne laisserai pas
de rapporter. Il fit établir sa propre fille dans un lieu de
prostitution, et lui ordonna de recevoir indifféremment tous les
hommes qui se présenteraient, en exigeant néanmoins, avant de se
livrer, que chacun lui racontât ce qu'il avait fait dans sa vie de
plus adroit et de plus remarquable par l'audace ou la scélératesse; il
lui enjoignit de plus que, dans le cas où un de ceux qui se
présenteraient lui dirait quelque chose de ce qui s'était passé dans
le vol du trésor, elle s'emparât de cet homme sur-le-champ et ne le
laissât point échapper. La fille du roi obéit; mais le voleur, se
doutant par quel motif Rhampsinite avait pris cet étrange parti,
voulut l'emporter sur le roi en fécondité d'inventions. Après avoir
coupé, à la naissance de l'épaule le bras d'un cadavre encore récent,
il le cacha sous son manteau et alla trouver la fille du roi.
Interrogé par elle comme les autres, il lui dit: «que ce qu'il avait
fait de plus hardi et de plus criminel était d'avoir coupé la tête de
son frère, pris à un piége tendu dans le trésor du roi; et que ce
qu'il avait fait de plus adroit était d'être parvenu à enlever le
corps de ce frère, après avoir enivré les soldats chargés de le
garder.» Lorsque la fille du roi entendit cet aveu, elle se jeta sur
le jeune homme et crut l'avoir arrêté, mais comme elle n'avait saisi
que le bras mort dont il s'était muni, il s'évada par la porte et
parvint à s'enfuir.
«Au récit de cette nouvelle ruse, le roi, frappé d'admiration pour les
ressources de l'esprit et l'audace d'un tel homme, fit publier dans
toutes les villes de ses États qu'il lui accordait l'impunité, et
qu'il lui destinait même de grandes récompenses s'il voulait se
montrer. On dit que le voleur, se fiant à cette promesse, se présenta,
que Rhampsinite lui fit un grand accueil, et lui donna sa fille comme
au plus industrieux de tous les hommes, puisque les Égyptiens étant
regardés comme supérieurs à tous les autres peuples, il s'était montré
supérieur à tous les Égyptiens.»