Ici, Hérodote passe à l'histoire des Mèdes et des Perses. Les Scythes,
pères des Russes, vinrent pour attaquer l'Égypte.
«Astyage régnait en Perse.
«Astyage, fils de Cyaxare, hérita de l'empire. Ce roi eut une fille à
laquelle il avait donné le nom de Mandane. Une nuit, il crut la voir
en songe répandre une si grande quantité d'eau, que non-seulement elle
inondait la ville où il faisait son séjour, mais qu'il lui sembla
même que toute l'Asie en était couverte. Frappé de cette vision, il en
demanda l'explication à ceux des mages qui sont versés dans la science
d'interpréter les songes, et la réponse qu'il en reçut lui causa
beaucoup d'effroi. Cependant, Mandane étant devenue nubile, Astyage,
retenu par ce songe, ne voulut la donner en mariage à aucun des Mèdes
dont la maison pouvait s'allier à la sienne, mais il fit choix pour
elle d'un Perse nommé Cambyse, homme d'un caractère paisible et d'une
bonne famille, mais qu'il regardait néanmoins comme au-dessous même
d'un Mède né dans la classe moyenne.
«Cambyse et Mandane étant unis, Astyage eut, dans la première année de
leur mariage, un autre rêve: il lui parut voir naître de sa fille une
vigne dont les rameaux s'étendaient sur toute l'Asie. Il consulta de
nouveau les interprètes des songes. Sur leur avis, il fit venir de la
Perse auprès de lui sa fille, qui se trouvait alors enceinte, et la
retint sous une garde étroite, décidé à faire périr l'enfant dont elle
accoucherait, les mages lui ayant prédit que le fils de sa fille
devait un jour régner à sa place. Lors donc que Mandane fut accouchée,
Astyage fit appeler Harpagus, un de ses familiers les plus intimes,
homme d'une fidélité à toute épreuve, et lui dit: «Harpagus, je vais
te confier une commission importante. N'hésite pas à la remplir, et ne
cherche pas à éluder mes ordres. Garde-toi surtout, en voulant
complaire à d'autres, d'attirer par la suite de grands malheurs sur ta
tête. Va prendre l'enfant de Mandane, porte-le chez toi; et, après
l'avoir mis à mort, fais-le enterrer.--Seigneur, répondit Harpagus,
jusqu'ici vous ne m'avez jamais vu songer à vous déplaire, et je ne me
rendrai pas plus coupable à l'avenir. Puisque vous l'avez décidé, et
qu'il vous plaît que les choses soient ainsi, c'est à moi d'obéir.»
«Après cette réponse, Harpagus alla prendre l'enfant condamné à périr,
qu'on lui remit paré de langes magnifiques, et l'emporta en pleurant.
Arrivé chez lui, il confia les ordres qu'il avait reçus d'Astyage à sa
femme, qui lui demanda quel était son dessein? «De ne point faire, dit
Harpagus, ce que le roi m'a commandé. Non, dût-il se montrer encore
plus rigoureux et plus insensé qu'il ne l'est actuellement, je ne me
soumettrai point à son ordre. Je ne serai pas l'agent direct d'un tel
meurtre. Que de motifs n'ai-je pas, d'ailleurs, pour refuser d'être
l'assassin de cet enfant! Il tient à ma famille par les liens du sang;
Astyage est déjà vieux, et n'a point d'enfant mâle. Si, après sa mort,
l'empire doit passer dans les mains de sa fille, dont j'aurai fait
mourir le fils, à quels dangers ne suis-je pas exposé? Cependant, ma
propre sûreté veut que cet enfant périsse; mais il faut que ce soit un
des domestiques d'Astyage qui lui donne la mort, et qu'il ne la
reçoive ni de moi ni d'aucun des miens.»
«En finissant ces mots, il envoya chercher un des principaux pâtres
d'Astyage, qu'il savait habiter au milieu des meilleurs pâturages,
dans le sein des montagnes les plus fréquentées par les bêtes
sauvages. Ce pâtre s'appelait Mitradate. Il avait épousé une femme,
esclave comme lui, dont le nom peut se rendre en grec par le mot Cyno,
mais qui, en langage mède, était Spaca (Spaca, en mède, signifie une
chienne). Les bois montueux où se trouvent les pâturages qui
nourrissaient les nombreux troupeaux de boeufs du pâtre sont situés au
nord d'Ecbatane, en allant vers le Pont-Euxin; et cette contrée de la
Médie qui touche aux Saspires, très-élevée, abonde en épaisses forêts;
tout le reste est un pays de plaine. Lorsque Mitradate, empressé de se
rendre aux ordres qu'il avait reçus, fut arrivé, Harpagus lui parla en
ces termes: «Astyage t'ordonne de prendre cet enfant et de l'exposer
dans le lieu le plus désert de tes montagnes, où il trouvera une mort
prompte. Je suis, de plus, chargé de te dire que, si tu balances à le
faire périr, ou si tu le laisses vivre, de quelque manière que ce
soit, tu dois t'attendre toi-même à la mort la plus affreuse. J'aurai
soin, au surplus, de m'assurer si tu as obéi.»
«Le pâtre, ayant entendu, prit l'enfant et retourna avec lui dans sa
rustique demeure. Le hasard voulut que sa femme, qu'il avait laissée
dans les derniers jours d'une grossesse, en atteignît le terme pendant
le temps de son voyage. Ainsi, tous les deux réciproquement étaient
inquiets l'un de l'autre: le mari, craignant que la femme n'accouchât
en son absence; celle-ci, troublée par le message d'Harpagus, qui pour
eux était un événement tout nouveau. Lorsque Mitradate fut de retour,
sa femme, qui avait presque perdu l'espoir de le revoir, s'empressa de
lui demander par quel motif Harpagus l'avait envoyé chercher en si
grande hâte. «Ô ma femme, répondit le pâtre, j'ai vu et entendu dans
Ecbatane des choses qu'il eût été mieux pour moi de ne pas voir et de
ne pas entendre. Ah! je croyais nos maîtres à l'abri de tels malheurs.
J'ai trouvé la maison d'Harpagus en larmes et dans les gémissements;
frappé de ce spectacle, j'entre; je vois un enfant couché, se
débattant et jetant des cris douloureux. Il était richement paré d'or
et de vêtements précieux. Lorsque Harpagus m'aperçut, il me commanda
de prendre cet enfant, de l'emporter avec moi et de l'exposer dans le
lieu le plus sauvage de nos montagnes. Il me dit qu'Astyage
l'ordonnait ainsi, et me menaça des plus cruels supplices si je ne
faisais pas ce qu'il me prescrivait. Je l'ai reçu, persuadé qu'il
était né de quelque domestique de la maison, et ne pouvant m'imaginer
d'abord ce qu'il pouvait être. J'admirais cependant la magnificence de
ses vêtements, et j'étais également surpris du deuil que je voyais
chez Harpagus. Mais bientôt j'ai appris tout d'un homme de la maison,
qui m'a accompagné jusqu'au dehors de la ville, et a remis l'enfant
dans mes mains. J'ai su, de cette manière, qu'il était le fils de
Mandane, fille d'Astyage, et de Cambyse, fils de Cyrus, et qu'Astyage
avait ordonné qu'on le fît périr. Le voilà!»
«Le pâtre cessa de parler, et découvrit l'enfant qu'il portait. La
femme, considérant sa taille, touchée des grâces de sa figure, se prit
à pleurer et, embrassant les genoux de son mari, le conjura, par tout
ce qu'elle put imaginer propre à l'émouvoir, de ne point obéir.
Mitradate lui répondit: «qu'il lui était impossible de ne pas exécuter
ce qui lui avait été ordonné; que les espions d'Harpagus ne
manqueraient pas de venir observer ce qui se passerait, et qu'il
serait perdu sur-le-champ s'il désobéissait.» La femme, voyant qu'elle
ne pouvait persuader son mari, eut recours à un autre moyen, et lui
dit: «Puisque je ne saurais te déterminer à conserver cet enfant, et
qu'il faut pour ta sûreté que tu puisses en montrer un étendu à terre,
fais ce que je vais t'indiquer. Je viens aussi d'accoucher, et mon
enfant est mort; prends-le, va l'exposer, et à sa place nous élèverons
le fils de la fille d'Astyage, comme s'il était le nôtre. De cette
manière, tu ne risques pas ta vie en désobéissant à tes maîtres et
nous n'aurons pas à nous reprocher une mauvaise action. L'enfant mort
aura la sépulture destinée aux fils des rois, et l'enfant qui existe
ne perdra pas le jour.»
«Le pâtre se rendit à l'avis de sa femme, et fit sur-le-champ ce
qu'elle conseillait. Il lui remit donc l'enfant qu'il avait apporté.
Il plaça ensuite son propre fils mort dans le berceau, et après
l'avoir revêtu des riches vêtements qui avaient servi à l'autre
enfant, alla l'exposer dans le lieu le plus désert de la montagne.
Trois jours écoulés, le pâtre, ayant laissé un des bergers qu'il avait
sous ses ordres à la garde du cadavre, se rendit à la ville et avertit
Harpagus qu'il était prêt, quand on le voudrait, à montrer le corps de
l'enfant qu'il avait été chargé d'exposer. Harpagus envoya sur les
lieux quelques-uns de ses gardes les plus affidés: à leur retour, ils
lui présentèrent effectivement un cadavre, qui n'était que celui du
fils du pâtre, et auquel il fit donner la sépulture. Cependant la
femme de Mitradate nourrit et éleva près d'elle l'autre enfant, qui
fut par la suite connu sous le nom de Cyrus: elle lui en avait donné
un différent.
«L'enfant ayant atteint l'âge de dix ans, une aventure que je vais
rapporter le fit reconnaître. Souvent, près du village où se
rassemblaient les troupeaux de boeufs dont nous avons parlé, il jouait
au milieu de la route avec plusieurs enfants du même âge que lui. Dans
leurs jeux, ces enfants, quoiqu'ils ne le crussent que le fils du
pâtre, l'avaient choisi pour roi; et lui, usant de ses droits, donnait
aux uns la charge de bâtir un palais, faisait les autres ses gardes du
corps, nommait celui-ci oeil du roi, chargeait celui-là de la fonction
de recevoir les messages, distribuant ainsi les emplois de sa cour à
chacun. Parmi les compagnons de ses jeux, il en était un, fils
d'Artembarès, homme considéré parmi les Mèdes. Un jour, cet enfant
s'étant refusé à exécuter les ordres qui lui avaient été donnés, Cyrus
commanda aux autres de s'emparer de lui. Ils obéirent, et le jeune
rebelle fut fouetté sévèrement. Irrité de ce traitement, le fils
d'Artembarès, dès qu'il put s'échapper, se rendit à Ecbatane, et vint
se plaindre amèrement à son père de ce qu'avait osé Cyrus, ne le
nommant pas cependant par ce nom, car il ne le portait pas, mais le
désignant comme le fils d'un des pâtres d'Astyage. Artembarès,
transporté de colère à ce récit, se rendit sur-le-champ près
d'Astyage, et, menant avec lui son fils, se plaignit au roi de
l'affront qu'il avait reçu. «Ô roi, s'écria-t-il en découvrant les
épaules de son fils, c'est par un de vos esclaves, c'est par le fis
d'un pâtre que nous avons été ainsi outragés!»
«Astyage, après avoir entendu ces plaintes et vu la trace des coups,
voulut, par égard pour Artembarès qu'il honorait, venger l'injure
faite à cet enfant, et ordonna que l'on fît venir le pâtre avec son
fils. Lorsqu'ils furent en sa présence, Astyage, regardant Cyrus, lui
dit: «C'est donc toi, toi, fils de cet homme, qui as osé traiter avec
tant d'indignité le fils d'un des premiers de ma cour?--Seigneur,
répondit Cyrus, je n'ai rien fait que je n'eusse le droit de faire.
Les enfants du village, du nombre desquels est celui-ci, m'ont, dans
leurs jeux, choisi pour roi: probablement, ils m'ont jugé le plus
digne de l'être. Tous obéissaient à mes ordres: seul, il n'a pas voulu
les reconnaître et n'en a fait aucun cas. Il en a porté la peine. Si
cependant, pour cela, je mérite quelque punition, me voilà prêt.»
«Tandis qu'il parlait, un pressentiment se glissait dans l'esprit
d'Astyage. Il semblait au roi que les traits du visage de cet enfant
se rapprochaient des siens. La réponse qu'il venait de faire, si ferme
et si libre, son âge parfaitement d'accord avec le temps où le fils de
Mandane avait dû périr, tant de rapports frappaient Astyage. Il resta
quelque temps sans parler. Enfin, ayant rappelé avec peine ses
esprits, il dit à Artembarès, qu'il voulait éloigner pour avoir la
liberté d'interroger le pâtre: «Allez, j'aurai soin que vous et votre
fils soyez satisfaits.» Artembarès sortit; et les domestiques
d'Astyage ayant, par son ordre, conduit Cyrus dans l'intérieur du
palais, le roi, resté seul avec le pâtre, lui demanda «où il avait
pris cet enfant? qui le lui avait donné?» Le pâtre répondit: «qu'il
était son fils, et que sa femme, qui l'avait mis au monde, était
encore avec lui.» Astyage lui répliqua qu'il entendait mal ses
intérêts en dissimulant, puisqu'il serait bientôt forcé par les
tourments d'avouer ce qu'il voulait cacher. En disant ces mots, le roi
appela ses gardes et leur ordonna de s'emparer du pâtre. Mais à peine
fut-il présenté à la question, qu'il se décida à dire les choses
telles qu'elles étaient, et fit un récit véridique de tout ce qui
s'était passé: en le terminant, il supplia le roi de lui accorder son
pardon.
«Astyage, instruit de la vérité par la déclaration du pâtre, ne le
jugea pas digne de sa colère, et, la tournant tout entière contre
Harpagus, ordonna à ses gardes de le faire venir sur-le-champ. Dès
qu'il parut, Astyage lui adressa cette question: «Harpagus, de quelle
manière avez-vous fait périr l'enfant qui vous a été livré par mon
ordre?» Harpagus, tandis que le roi parlait, ayant aperçu le pâtre, ne
chercha point à recourir à un mensonge qui l'aurait perdu dès qu'il en
aurait été convaincu, et répondit en ces termes: «Ô roi, lorsque cet
enfant m'a été remis, je me suis consulté sur la manière dont
j'exécuterais vos ordres, et j'ai cherché comment, en ne me rendant
pas coupable de désobéissance envers vous, j'éviterais cependant de
verser de ma main le sang de votre fille et le vôtre même. Voici donc
le parti que j'ai pris: j'ai fait venir ce pâtre, je lui ai donné
l'enfant, et je lui ai dit que vous aviez résolu qu'il fût mis à mort.
En lui parlant ainsi, je n'ai point dit un mensonge. N'aviez-vous pas
réellement ordonné cette mort? Quand il eut reçu l'enfant, je lui
prescrivis de l'exposer dans le lieu le plus désert des montagnes, de
l'observer et de bien s'assurer qu'il avait cessé de vivre. Je le
menaçai en même temps des plus grands supplices s'il n'exécutait pas
fidèlement ces ordres. Dès que je fus informé qu'il avait obéi, et que
l'enfant n'était plus, j'ai envoyé sur les lieux les plus affidés de
mes eunuques; ils m'ont rapporté le corps, que j'ai vu, et j'ai pris
soin moi-même de lui faire donner la sépulture. C'est ainsi que tout
s'est passé, ô roi, et par quel genre de mort l'enfant a péri.»
«Harpagus avait dit la vérité. Astyage, dissimulant le vif
ressentiment que lui inspirait ce qui s'était passé, raconta de son
côté à Harpagus ce qu'il avait appris du pâtre, et, après avoir tout
répété, termina en disant: «que l'enfant vivait encore, et qu'il s'en
réjouissait; car, ajouta-t-il, je souffrais beaucoup de ce que j'avais
fait, et je n'étais pas moins affligé de la peine que j'avais causée à
ma fille. Mais, puisque le hasard a tout réparé, envoyez votre fils
près de l'enfant qui vient de nous être rendu, et revenez à mon souper
pour prendre part au sacrifice d'actions de grâces que je veux offrir
aux dieux sauveurs.»
«Harpagus, ayant entendu ces paroles, se prosterna pour adorer le roi;
et, se félicitant que sa faute non-seulement n'eût pas de suites
fâcheuses, mais que, par une faveur de la fortune, elle lui procurât
encore l'honneur d'être appelé au souper du roi, il retourna chez lui
le plus vite qu'il put. Harpagus n'avait qu'un seul fils, âgé à peine
de treize ans. Il s'empressa en arrivant de lui dire de se rendre près
d'Astyage, et d'exécuter tout ce qu'il ordonnerait. Il raconta ensuite
à sa femme ce qui était arrivé, et lui fit partager sa joie.
Cependant, dès que le fils d'Harpagus fut arrivé au palais, Astyage le
fait égorger, ordonne que l'on coupe son corps en morceaux, et
qu'après les avoir mis rôtir ou bouillir, on les apprête pour sa
table. Quand, à l'heure du souper, les invités, au nombre desquels
était Harpagus, furent placés, le roi se fit donner, ainsi qu'au reste
des convives, du mouton; mais on ne servit à Harpagus que les membres
de son fils, à l'exception de la tête et des extrémités des pieds et
des mains, qu'on avait mis à part dans une corbeille. Lorsque Harpagus
eut cessé de manger, Astyage lui demanda s'il avait trouvé bon le
repas qu'il venait de faire: Harpagus lui ayant répondu qu'il était
excellent, le roi lui fit présenter la corbeille qui contenait la
tête, les mains et les pieds du jeune homme, couverte d'un voile, et
lui dit qu'il pouvait lever ce voile et prendre ce qu'il voudrait de
ce qu'il trouverait dessous. Harpagus obéit, découvre la corbeille et
voit les restes de son fils; mais, à cette vue, il ne témoigne aucune
surprise et reste parfaitement maître de lui-même. Astyage, insistant,
le presse de dire s'il connaît le gibier dont il venait de manger.
Harpagus répond froidement qu'il le connaît, mais qu'il devait trouver
bien tout ce qu'il plaisait au roi de faire. Après cette réponse, il
recueillit ces tristes débris, les emporta dans sa maison et les
réunit dans la tombe.
«Telle fut la vengeance qu'Astyage tira d'Harpagus. Voulant ensuite
délibérer sur ce qu'il devait faire de Cyrus, il appela près de lui
les mêmes mages qu'il avait autrefois consultés, et leur demanda quel
était le vrai sens de l'interprétation qu'ils avaient donnée à son
rêve. Les mages répondirent qu'ils l'avaient entendu en ce sens:
«qu'il était dans la destinée que l'enfant devait régner un jour, si
sa vie était épargnée, et s'il ne périssait pas en naissant.--Eh bien,
dit Astyage, il vit! Nourri aux champs, les enfants de son village
l'ont nommé roi, et il a fait tout ce que les rois qui règnent
réellement ont coutume de faire. Il s'est donné des gardes, des
huissiers, des messagers; enfin il a réglé autour de lui tout ce qui
tient à la royauté. Que pensez-vous actuellement de ces diverses
circonstances?--Puisque l'enfant a survécu, répondirent les mages;
puisque, par un pur hasard, il a fait les fonctions de roi, vous
pouvez actuellement vous rassurer, et votre esprit ne doit plus
concevoir d'inquiétude. Certainement, ce même enfant ne régnera pas
une seconde fois. Souvent, nos prédictions s'accomplissent ainsi par
les moindres événements, et les présages contenus dans les songes se
résolvent par les plus petites choses.--Et moi aussi, je pense comme
vous, répliqua Astyage. Je crois que l'enfant ayant porté le nom de
roi, mon rêve, en ce qui le concerne, est accompli et qu'il n'est plus
à craindre. Cependant, donnez-moi encore votre opinion sur un autre
sujet, et, après y avoir mûrement réfléchi, dites quelles mesures il
faut prendre pour garantir dans l'avenir la stabilité de ma maison, et
en même temps votre propre sûreté?» À cette nouvelle question, les
mages répondirent: «Ô roi, il est tout à fait dans notre intérêt que
votre empire s'affermisse; s'il tombe dans une nation étrangère en
passant à cet enfant, Perse d'origine, nous, qui sommes Mèdes,
descendus au rang de sujets, nous ne sommes plus rien en comparaison
des Perses, nous devenons nous-mêmes étrangers. Tant que vous
régnerez, au contraire, notre roi est notre concitoyen, nous avons
part à l'autorité souveraine, et c'est à nous que vos bienfaits et les
honneurs sont destinés. Nous devons donc considérer, avant tout, ce
qui touche à la stabilité de votre empire ou à la durée de votre
existence, et, si nous apercevons quelque danger, ne pas perdre un
moment pour vous l'indiquer. Toutefois, nous avons la confiance que
votre songe est maintenant sans objet, et nous vous engageons à voir
de même; mais nous pensons aussi qu'il faut bannir cet enfant de vos
yeux, et l'envoyer chez les Perses, auprès de ceux qui lui ont donné
le jour.»
«Astyage se rendit aisément à cet avis, qui lui était d'ailleurs
agréable. Il fit donc venir Cyrus et lui dit: «Enfant, sur la foi d'un
vain songe, j'en ai mal usé avec toi; ta bonne fortune t'a sauvé: sois
joyeux. Tu vas te rendre actuellement en Perse; une suite convenable
t'accompagnera dans la route. Là, tu trouveras un père et une mère,
qui ne sont ni le pâtre Mitradate ni sa femme.»
«Cyrus, ainsi congédié par Astyage, arriva chez Cambyse. Dès qu'il se
fut fait connaître, ses parents le reçurent avec des caresses d'autant
plus vives, qu'ils le croyaient mort au moment de sa naissance, et lui
demandèrent avec empressement de quelle manière il avait échappé.
Cyrus leur répondit: «qu'il n'en avait rien su avant son départ, que
jusque-là il était resté dans une entière ignorance de ce qui le
concernait, et qu'il avait appris seulement en route sa propre
histoire; qu'il se croyait le fils d'un des pâtres d'Astyage, mais
que les gens qui l'accompagnaient l'avaient instruit de tout.» Alors
il raconta comment il avait été nourri par la femme du pâtre; et, en
faisant un grand éloge d'elle, il répéta plusieurs fois dans son récit
le nom de Cyno. Les parents de Cyrus, frappés du double sens de ce
mot, en profitèrent; et, afin de laisser croire aux Perses qu'il y
avait quelque chose de divin dans la conservation de leur fils, ils
firent courir le bruit que Cyrus, abandonné et exposé, avait été
nourri par une chienne. Cette fable s'est répandue et fut longtemps en
crédit.
Cyrus, parvenu à la virilité, était le plus robuste de ceux de son
âge, et le plus aimé. Vers ce temps, Harpagus, qui brûlait du désir de
se venger de la cruauté d'Astyage, et qui ne pouvait rien tenter par
lui-même, comme simple particulier, eut l'idée de s'adresser à Cyrus,
et lui envoya des présents. Il le voyait déjà dans un âge convenable,
et se flattait de le faire aisément entrer dans ses vues, en
confondant leurs communes injures. Déjà même il avait médité
l'exécution de ce dessein; et Astyage, devenu chaque jour plus odieux
aux Mèdes par son excessive rigueur, le secondait.
«Harpagus, mettant donc à profit la disposition des esprits,
entretenait des liaisons particulières avec les premiers du pays, et
leur persuada de déposer Astyage pour appeler Cyrus à la tête des
affaires. Lorsque cette résolution fut prise, et tout préparé, il
s'agissait d'en instruire Cyrus, qui habitait la Perse. Harpagus,
n'osant se lier aux messagers ordinaires (les chemins étaient
rigoureusement surveillés), eut recours à la ruse. Il fendit le ventre
d'un lièvre dont il eut soin de conserver la peau intacte, sans en
arracher aucun poil, et renferma dans l'intérieur des tablettes où il
avait écrit ce qu'il voulait faire savoir. Il le donna ensuite, après
l'avoir recousu avec soin, à un de ses domestiques affidés, qu'il fit
habiller en chasseur, portant des filets, et lui ordonna de se rendre
en Perse. Le lièvre devait être remis à Cyrus, et le messager était
chargé de lui dire de vive voix de découper de ses propres mains
l'animal, et de n'avoir personne auprès de lui quand il l'ouvrirait.
«Tout s'exécuta comme Harpagus l'avait ordonné. Cyrus reçut le lièvre,
et l'ayant ouvert lui-même, trouva et lut les tablettes qui portaient
ces mots: «Fils de Cambyse, les dieux ne vous perdent pas de vue; s'il
en était autrement, votre conservation n'eût pas été si miraculeuse.
Mais il vous reste à vous venger d'Astyage, de votre assassin, puisque
son dessein fut de vous faire mourir; et, si vous vivez, les dieux
seuls vous ont sauvé. Vous avez, je n'en doute pas, appris depuis
longtemps ce qui s'est passé à votre égard; vous savez aussi tout ce
que j'ai souffert d'Astyage pour avoir refusé de vous donner la mort,
pour vous avoir confié au pâtre qui vous a élevé. Maintenant, si vous
m'en croyez, vous régnerez bientôt sur tout le pays où règne
aujourd'hui Astyage. Il suffit, pour y réussir, d'exciter les Perses à
la défection: déterminez-les à s'armer et à marcher contre les Mèdes;
et alors, soit qu'Astyage me mette à la tête des troupes qu'il enverra
à votre rencontre, soit qu'il en confie le commandement à qui que ce
soit de distingué parmi les Mèdes, comptez sur un succès certain. Les
grands du pays, déjà déclarés pour vous, se révolteront et ôteront
l'empire à Astyage. Tout est disposé ici; faites donc ce que je vous
dis, et faites-le promptement.
«Cyrus, instruit par ce message, examina de quelle manière il
amènerait les Perses à se révolter; et, après avoir longtemps
délibéré, il s'arrêta à un stratagème dont le succès lui parut
certain: voici en quoi il consistait. Il supposa qu'il avait reçu des
tablettes (il y avait écrit lui-même ce qui convenait à son projet),
puis il convoqua les Perses, ouvrit ces tablettes en leur présence,
et, les ayant lues publiquement, il fit croire à l'assemblée
qu'Astyage l'avait nommé général des Perses. Il ordonna ensuite en
cette qualité à chaque individu de se munir d'une faux, et de se tenir
prêt à exécuter ce qu'il prescrirait. On compte, au surplus, parmi les
Perses plusieurs tribus différentes. Celles que Cyrus réunit en
assemblée, et qu'il voulait détacher des Mèdes, sont les plus
considérées, et toutes les autres en dépendent: ce sont les
Pasargades, les Marophiens et les Maspiens. Dans ce nombre, les
Pasargades sont les plus nobles, et c'est parmi eux que se trouve la
famille des Achéménides, dont les rois perses sont sortis. Des autres
sont, en premier lieu, les Panthéialens, les Dérusiéens, les
Germaniens, tous laboureurs; en second lieu, les Daans, les Mardes,
les Dropiciens, et les Sagartiens, qui sont nomades.
«Lorsque tous les Perses, suivant l'ordre qu'ils avaient reçu,
parurent, chacun muni d'une faux, comme il leur avait été prescrit,
Cyrus leur enjoignit de nettoyer en un jour une certaine portion du
territoire de la Perse, qui, dans l'espace de dix-huit ou vingt
stades, était couvert entièrement d'épines. Quand ils eurent fini ce
travail, il leur ordonna de se retrouver au même lieu le lendemain,
après s'être baignés. Cependant, il rassembla les troupeaux de boeufs,
de chèvres et de moutons appartenant à son père, et en fit tuer la
quantité nécessaire pour nourrir cette troupe. Il y joignit, en vin et
autres denrées tout ce dont elle pouvait avoir besoin. Le jour
suivant, les Perses revinrent, et Cyrus, les ayant fait asseoir dans
les prairies voisines, les traita avec magnificence. Le repas terminé,
il leur demanda lequel des deux jours leur paraissait préférable. Tous
lui répondirent qu'il y avait une grande différence, que le premier
avait été un jour de fatigues et de peines, et que le second n'avait
offert que des plaisirs et des jouissances. Cyrus, reprenant alors la
parole, leur découvrit sa pensée et leur dit: «Citoyens de la Perse,
il en sera de même à jamais pour vous, si vous voulez me suivre. Vous
vous assurez alors les biens dont vous jouissez aujourd'hui, avec une
infinité d'autres, et vous n'aurez plus à supporter les travaux de
l'esclavage. Si vous me refusez, les peines que vous avez endurées
hier, et d'autres sans nombre, seront votre partage: laissez-vous donc
persuader par moi, et devenez libres. Je sens que les dieux m'ont fait
naître pour mettre en vos mains tant de biens; et vous les obtiendrez,
car je sais que vous n'êtes inférieurs aux Mèdes ni dans la guerre, ni
dans aucun genre. Si donc vous êtes ce que je crois, cessez
sur-le-champ d'obéir à Astyage.»
«Les Perses, fatigués depuis longtemps de la domination des Mèdes,
charmés d'avoir un chef, se livrèrent à sa conduite, et se déclarèrent
libres. Dès qu'Astyage fut instruit des menées de Cyrus, il lui
adressa l'ordre de revenir; mais Cyrus renvoya le courrier avec ces
mots: «Dites à Astyage qu'il me verra plutôt qu'il ne voudra.» Sur
cette réponse, Astyage fit armer les Mèdes, et choisit pour général
(c'était un dieu sans doute qui l'égarait) Harpagus même, oubliant les
justes sujets de ressentiment qu'il lui avait donnés. Lorsque les
Mèdes en vinrent aux mains avec les Perses, ceux qui n'étaient pas
dans la confidence combattirent de bonne foi; mais les autres,
instruits du dessein du chef, étant passés du côté des Perses, bientôt
la majeure partie de l'armée faiblit et prit la fuite.
«Les Mèdes furent ainsi honteusement défaits. À cette nouvelle,
Astyage, après s'être écrié d'un ton menaçant: «Cyrus n'aura pas
toujours lieu de se réjouir!» commença par faire mettre en croix les
mages interprètes des songes, qui lui avaient conseillé de renvoyer
Cyrus. Il fait ensuite prendre les armes à tous les habitants
d'Ecbatane, jeunes et vieux, restés dans la ville, les mène contre les
Perses, livre une bataille, la perd, et tombe vivant au pouvoir de
l'ennemi: son armée y fut entièrement détruite.
«Harpagus, au comble de la joie de voir Astyage dans les fers, le
poursuivit d'injures, et, entre autres insultes, animé par le souvenir
de l'horrible repas où il avait été contraint de manger les membres de
son propre fils, il demanda à Astyage: «comment il trouvait
l'esclavage, après la royauté?» Astyage, au lieu de répondre, fixant
ses regards sur Harpagus, lui demanda à son tour: «s'il s'appropriait
ce que Cyrus avait fait?» Harpagus répliqua qu'il pouvait justement le
regarder comme son propre ouvrage, puisque c'était lui qui avait écrit
à Cyrus pour le lui conseiller. «Eh bien, donc, lui dit Astyage,
s'expliquant plus clairement, tu es le plus inepte et le plus injuste
des hommes: le plus inepte, si, étant maître de te faire roi toi-même,
ce qui devait être en ton pouvoir du moment où tu te vantes d'être
l'auteur de tout ce qui vient de se passer, tu as cédé l'empire à un
autre; et le plus injuste, si, pour te venger d'un souper, tu livres
les Mèdes à l'esclavage! Car enfin, ajouta Astyage, puisque tu voulais
donner la royauté à quelque autre et ne pas la garder pour toi,
n'était-il pas juste, du moins, que la puissance tombât entre les
mains d'un Mède, plutôt que dans celles d'un Perse? Tout ce que tu as
fait aujourd'hui n'aboutit au contraire qu'à rendre les Mèdes,
innocents envers toi, esclaves, eux qui étaient les maîtres, et à leur
donner pour maîtres les Perses, qui n'étaient jusqu'ici que leurs
esclaves.»
«Telle fut la fin du règne d'Astyage; il avait duré trente-cinq ans.
Son extrême sévérité fit passer sous le joug des Perses les Mèdes, qui
avaient dominé sur l'Asie, au delà du fleuve Halys, pendant cent
vingt-huit ans, non compris le temps de l'invasion des Scythes. Par la
suite, à la vérité, ils ont essayé de secouer le joug et se
révoltèrent contre Darius; mais ils furent vaincus dans un combat, et
soumis de nouveau. Du reste, les Perses, qui, sous la conduite de
Cyrus, s'étaient soustraits à la puissance des Mèdes, furent, depuis
la défaite d'Astyage, les maîtres de l'Asie. Quant à Astyage
personnellement, Cyrus ne lui fit aucun mal, et le garda constamment
près de lui jusqu'à sa mort. C'est ainsi que Cyrus devint roi, après
avoir essuyé à sa naissance et dans son éducation les divers accidents
que j'ai rapportés. J'ai dit plus haut comment ensuite il renversa la
puissance de Crésus, qui l'avait injustement attaqué. Cette victoire
mit toute l'Asie sous son empire.»