IV

_Clio_ est le titre de son premier livre.

«Hérodote d'Halicarnasse expose ici le résultat de ses recherches,

afin que le souvenir des événements passés ne se perde pas avec le

temps; que les grandes et mémorables actions, soit des Grecs, soit des

barbares, aient une juste célébrité, et que la cause des guerres qui

ont éclaté entre eux soit connue.»

Il attribue toutes ces causes à des enlèvements de belles femmes,

telles qu'Hélène, Médée. Plus tard, la Grèce attaque, sans motif

autre que son ambition, les États voisins de l'Ionie; il en raconte

les guerres presque fabuleuses; il s'attache surtout à Crésus le roi

de Lydie, dont Sardes était la capitale.

«Crésus, après avoir soumis les Grecs du continent d'Asie et les avoir

rendus tributaires, songea à construire une flotte pour attaquer ceux

des îles. Il s'occupait de cette idée, et déjà les vaisseaux étaient

sur le chantier, quand il abandonna son projet, détourné, suivant les

uns, par Bias de Priène, suivant d'autres, par Pittacus de Mitylène,

qui, se trouvant à Sardes, et interrogé par Crésus sur ce que l'on

disait de nouveau en Grèce, lui avait répondu en ces termes: «On y

fait courir le bruit que les habitants des îles lèvent dix mille

hommes de cavalerie, et ont le dessein de vous attaquer dans Sardes.»

Crésus, prenant ces paroles au sérieux, s'écria: «Puissent faire les

dieux que réellement ces insulaires pensent à venir attaquer avec de

la cavalerie les enfants de la Lydie!...» Alors, celui avec lequel il

s'entretenait reprit en ces mots: «Ô Crésus, si c'est avec raison

qu'une juste espérance du succès vous fait désirer vivement que les

habitants des îles viennent réellement attaquer le continent avec de

la cavalerie, que pensez-vous que ces mêmes insulaires doivent de

leur côté souhaiter plus ardemment, lorsqu'ils ont appris que vous

étiez occupé à faire construire des vaisseaux, que de rencontrer vos

Lydiens en mer, et de vous voir ainsi leur offrir vous-même l'occasion

de venger les malheurs des Grecs du continent, que vous venez de

réduire en servitude?» Crésus, frappé de cette réflexion, et se

laissant aisément persuader par ce discours plein de sens, renonça aux

préparatifs maritimes qu'il avait commencés; il fit même un traité

d'hospitalité réciproque avec les Ioniens des îles.

«Dans la suite, Crésus porta la guerre chez les diverses nations qui

habitent en deçà du fleuve Halys, et parvint à les subjuguer toutes, à

l'exception des Ciliciens et des Lyciens. Voici les noms des peuples

rangés sous son obéissance: les Lydiens, les Phrygiens, les Mysiens,

les Marandiniens, les Chalybiens, les Paphlagoniens, les Thraces

(d'Asie), c'est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Cariens,

les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et les Pamphyliens.

«Lorsque tous les peuples soumis par Crésus eurent été ajoutés à

l'empire de Lydie, on vit arriver successivement dans la ville de

Sardes, alors florissante et comblée de richesses, presque tout ce que

la Grèce avait, à cette époque, d'hommes célèbres par leurs

connaissances et leur sagesse. De ce nombre fut Solon d'Athènes. Après

avoir donné des lois aux Athéniens, qui lui en avaient demandé, il

s'était décidé à s'expatrier et à voyager pendant dix ans, sous le

prétexte de visiter d'autres régions, mais réellement pour n'être

point forcé à changer quelque chose à ces lois. Les Athéniens ne

pouvaient les modifier eux-mêmes sans violer le serment solennel

qu'ils avaient fait de les observer pendant dix ans, telles que Solon

les avait données.

«Dans cet état de choses, Solon, étant censé toujours voyager par

curiosité, vint d'abord en Égypte, près du roi Amasis, et ensuite à

Sardes, près de Crésus. Il fut reçu avec distinction, et logé dans le

palais. Le troisième ou le quatrième jour après son arrivée, les

domestiques de Crésus, suivant ses ordres, conduisirent Solon dans les

chambres qui contenaient les trésors du roi, et lui montrèrent les

immenses richesses qu'elles renfermaient et le bonheur de Crésus.

Après qu'il eut vu tout en détail, et tout examiné à loisir, Crésus

lui adressa ces paroles: «Mon hôte d'Athènes, comme la réputation que

vous vous êtes acquise par votre sagesse et par les voyages que vous

avez entrepris pour observer, en philosophe, tant de pays divers est

venue jusqu'à nous, j'ai le plus grand désir d'apprendre de vous quel

est l'homme que vous avez connu jusqu'ici pour le plus heureux.» En

faisant cette question, Crésus était persuadé que Solon allait le

nommer; mais Solon, incapable de flatter et qui ne savait dire que la

vérité, répondit: «C'est Tellus l'Athénien.» Crésus, surpris, demanda

vivement par quelle raison il estimait ce Tellus le plus heureux des

hommes. «Tellus, répondit Solon, vivait dans un temps où Athènes était

florissante. Déjà heureux du bonheur de sa patrie, il eut des enfants

sains et d'un bon naturel; tous lui donnèrent des petits-fils, et il

n'eut à pleurer la perte d'aucun d'eux. Enfin, il jouissait d'une

fortune aisée, telle qu'on l'entend parmi nous, et termina sa vie par

la mort la plus brillante. Dans un combat qui eut lieu entre les

Athéniens et leurs voisins d'Éleusis, après avoir déployé une rare

valeur, et mis en fuite un grand nombre d'ennemis, il périt

glorieusement. Athènes lui fit élever, aux frais du trésor public, un

tombeau dans la place même où il avait succombé, et rendit à sa

mémoire les plus grands honneurs.»

«Solon ayant ainsi trompé tout à fait l'opinion de Crésus en insistant

avec autant de détails sur le bonheur de Tellus, le roi lui demanda

quel était, après Tellus, celui qu'il placerait au second rang,

espérant l'obtenir au moins pour lui. «Je le donnerais, repartit

Solon, à Cléobis et à Biton. Ces deux frères, originaires d'Argos,

vivaient dans une honnête aisance; ils étaient de plus distingués par

la force du corps, et avaient remporté des prix dans les jeux publics.

Voici ce que l'on raconte d'eux. On célébrait à Argos la fête de

Junon, et leur mère se préparait à monter sur son char pour se rendre

au temple; mais les boeufs, qui devaient être attelés, n'étaient point

encore revenus des champs. Les deux jeunes gens, surpris par l'heure,

prennent la place des animaux, et, se mettant eux-mêmes sous le joug,

traînent le char sur lequel leur mère s'était assise. Ils parcoururent

ainsi l'espace de quarante-cinq stades pour arriver au temple. La mort

la plus heureuse fut la récompense de cet acte de piété filiale, qui

se passa à la vue de tout le peuple rassemblé pour la fête; et la

Divinité déclara, dans cette occasion, qu'il est plus heureux pour les

hommes de mourir que de continuer à vivre. Les citoyens d'Argos,

témoins de ce spectacle, admiraient la force des jeunes gens, et leur

donnaient de grands éloges: les femmes félicitaient la mère, et

l'estimaient heureuse d'avoir de tels fils. Enivrée de joie, et

flattée également de l'action de ses enfants et des applaudissements

qu'elle recevait, la mère de Cléobis et de Biton, debout en face de

la statue de Junon, pria pour ses enfants, qui venaient de lui donner

une si grande preuve de respect, et conjura la déesse de leur accorder

ce qu'il y avait de meilleur pour l'homme. Cette prière faite, les

jeunes gens offrirent leur sacrifice, et, après le festin qui le

suivit, s'endormirent dans le temple même. Ils ne se réveillèrent pas,

et finirent ainsi de vivre. Les Argiens consacrèrent leurs images à

Delphes, comme celles de deux hommes parfaitement pieux.»

«C'est ainsi que Solon assigna la seconde place aux deux Grecs.

Crésus, mécontent, s'écria: «Ainsi, Solon, vous comptez ma prospérité

pour si peu de chose, que vous ne daignez pas me mettre sur la même

ligne que ces simples particuliers?--Ô Crésus, repartit Solon,

pourquoi m'interrogez-vous sur la destinée des hommes, moi qui sais

combien la Divinité, toujours jalouse des prospérités humaines, est

prompte à les bouleverser? Que de choses nous sommes condamnés à voir

et à souffrir dans le cours d'un long âge! Supposons que soixante-dix

années soient le terme de la vie d'un homme. Ces soixante-dix années

donnent vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois

intercalaires; et, si nous faisons une année sur deux plus longue

d'un mois pour ramener les saisons aux époques convenables, nous

aurons, pour soixante-dix années, trente-cinq mois intercalaires, et

ces trente-cinq mois donneront mille cinquante jours. La totalité des

soixante-dix années sera par conséquent de vingt-six mille deux cent

cinquante jours, et cependant il n'y a pas un seul de ces jours qui

soit, dans toutes ces circonstances, exactement semblable à un autre.

L'homme est donc, ô Crésus, tout misère! Vous vous montrez aujourd'hui

riche et puissant à mes yeux; je vous vois roi d'un grand peuple;

cependant, je ne dirai pas de vous ce que vous me demandez de dire,

jusqu'à ce que j'apprenne que votre vie a fini heureusement. Hélas!

l'homme le plus riche n'est pas plus heureux que celui qui vit au jour

le jour, si le sort ne lui laisse pas terminer sa carrière dans cet

état de prospérité; on voit même des hommes avec de grandes richesses

être malheureux, tandis que beaucoup d'autres dans la médiocrité sont

parfaitement heureux. En effet, l'homme qui possède ces grandes

richesses et qui n'est pas satisfait d'ailleurs, n'a sur celui qui,

pauvre, est cependant bien partagé en toute autre chose, que deux

sortes d'avantages, tandis que celui-ci en a une foule sur l'homme

riche et malheureux du reste. L'un peut, à la vérité, remplir tous ses

désirs, et réparer promptement une perte ou un dommage qu'il éprouve;

mais l'autre, s'il n'a pas la même facilité, est déjà (dans l'état de

bonheur où nous le supposons) à l'abri de ces désirs ou de ces pertes.

De plus (toujours dans la même supposition) il jouit de toutes ses

facultés, il est d'une bonne santé, exempt de maux, content de ses

enfants, d'une belle figure; et, si, indépendamment de tant

d'avantages, il termine bien sa carrière, il sera celui que vous

cherchez, et digne d'être appelé heureux; mais, avant sa mort, il faut

suspendre notre jugement et l'appeler, jusque-là, l'homme favorisé de

la fortune, et non l'homme heureux. Actuellement, ô Crésus, réunir

tant de biens n'est pas d'un mortel. Une même contrée ne produit pas

toutes les choses nécessaires; elle en donne une, il lui en manque une

autre; seulement, celle qui en fournit le plus est regardée comme la

meilleure: il en est ainsi de l'homme. Un même individu n'a pas tous

les avantages: il en possède quelques-uns, d'autres lui sont refusés.

Celui qui, dans le cours de la vie, se maintient avec le plus grand

nombre de ces avantages, et arrive au terme sans les avoir perdus, est

celui seul qui, à mon avis, est digne de porter le nom d'heureux. Il

faut donc, dans toutes les choses, considérer leur fin et comme elles

se résolvent, puisque la Divinité ruine souvent de fond en comble ceux

à qui elle a fait entrevoir la félicité.»

«Solon se tut. Crésus, de plus en plus mécontent, cessa de faire cas

du sage, et le renvoya. Il finit même par regarder comme un homme sans

lumières celui qui, mettant de côté la prospérité présente,

recommandait d'attendre la fin de toutes choses pour les juger.

«Lorsque Solon fut parti, la Divinité voulut, à ce qu'il paraît, par

une vengeance éclatante, punir Crésus de s'être estimé le plus heureux

des hommes; et un songe qu'il eut peu de temps après lui présagea le

sort funeste d'un de ses enfants. Crésus avait deux fils: l'un,

très-maltraité par la nature, était muet; l'autre, au contraire,

surpassait en tout les jeunes gens de son âge: ce dernier s'appelait

Atys. Crésus vit donc en songe Atys périr, blessé par une pointe de

fer. Il se réveille frappé de terreur, et, après avoir réfléchi sur

son rêve, il se détermine à donner une femme à son fils, et lui ôte le

commandement de ses troupes qu'il avait coutume de lui confier. En

même temps il ordonna de retirer de l'appartement des hommes les

lances, les javelots, enfin toutes les armes en usage à la guerre, et

les fit déposer dans l'intérieur du palais, de crainte qu'une de ces

armes qui sont ordinairement suspendues aux murailles n'atteignît son

fils.

«Tandis qu'on faisait les préparatifs du mariage d'Atys, on vit

arriver à Sardes un homme poursuivi par le malheur, et dont les mains

étaient souillées. Il était Phrygien de nation, et de race royale. Il

se présenta au palais du roi, et le supplia de le purifier suivant le

mode d'expiation établi par les lois du pays. Crésus y consentit, et

le purifia. Le mode d'expiation des Lydiens est à peu près semblable à

celui qui est en usage chez les Grecs. Lorsque la cérémonie expiatoire

fut terminée, Crésus, voulant savoir qui était cet homme et d'où il

sortait, lui adressa la parole en ces termes: «Étranger, dites-moi qui

vous êtes, de quel lieu de la Phrygie êtes-vous venu vous asseoir en

suppliant près de mes foyers? Enfin, quel homme ou quelle femme a péri

par vos mains?--Ô roi, répondit l'étranger, je suis fils de Gordius et

petit-fils de Midas. Mon nom est Adraste. J'ai tué involontairement

mon frère: après ce meurtre, mon père m'a chassé; et je suis

aujourd'hui sans asile.--Ceux à qui vous devez le jour, reprit Crésus,

sont nos amis, et c'est parmi des amis que vous vous trouvez ici.

Restez avec nous, vous n'y manquerez de rien; en supportant

patiemment votre disgrâce, vous l'allégerez, et vous lui serez

peut-être redevable d'un meilleur sort.» Adraste continua donc à vivre

près de Crésus.

«En ce temps, un sanglier d'une grosseur extraordinaire, né dans

l'Olympe Mysien et sorti de cette montagne, désolait le pays et

ruinait tous les travaux champêtres. Plusieurs fois, les Mysiens

s'étaient réunis pour l'attaquer, mais n'avaient pu l'atteindre, et le

mal qu'il leur faisait s'accroissait de jour en jour. Enfin ils

envoyèrent des députés qui, se présentant devant Crésus, lui parlèrent

ainsi: «Ô roi, un sanglier d'une grandeur démesurée désole nos

campagnes, et, malgré tous nos efforts, nous n'avons pu parvenir à le

détruire. Nous vous supplions donc de laisser venir avec nous votre

fils, et d'envoyer des jeunes gens et des chiens pour nous aider à

délivrer notre pays de ce monstre.» Crésus, qui n'avait point oublié

ce qu'il avait vu en songe, leur répondit: «Il ne faut pas parler de

mon fils, je ne puis vous le donner: il vient de se marier, et

d'autres soins l'occupent. Mais je ferai partir une troupe choisie de

chasseurs, avec tout ce qui leur sera nécessaire, et je leur

prescrirai de se réunir à vous pour délivrer votre pays du sanglier

qui le dévaste.»

«Telle fut la réponse de Crésus. Les Mysiens, satisfaits, allaient se

retirer; mais Atys, qui avait entendu leur demande, apprenant que son

père s'y était refusé, entra et parla en ces termes: «Ô mon père,

c'était autrefois mon plus beau droit et mon plus noble privilége

d'aller chercher la gloire à la guerre ou dans les chasses

périlleuses. Maintenant, vous me tenez renfermé dans un honteux repos,

comme si vous aviez à me reprocher quelque marque de crainte ou

quelque faiblesse! De quel oeil voulez-vous que l'on me voie tous les

jours aller à la place publique, et en revenir? Quelle opinion vont

prendre de moi mes concitoyens? Quelle idée s'en fera ma nouvelle

épouse? À quelle homme pensera-t-elle s'être unie? Ou laissez-moi la

liberté d'aller à cette chasse, ou veuillez, du moins, m'expliquer

comment vous croyez me servir en vous y refusant?

«--Ô mon fils, répondit Crésus, si j'en use ainsi, ce n'est pas que

j'aie aperçu en toi quelque marque de faiblesse, ou que tu m'aies

déplu. Je cède seulement à la crainte que m'inspire un songe que j'ai

eu pendant mon sommeil: il m'avertit que tu dois vivre peu de temps,

et que la blessure d'une pointe de fer causera ta mort. C'est ce songe

qui m'a fait presser ton mariage; il m'empêche de te laisser prendre

part à la chasse qui se prépare, et me force à te tenir renfermé près

de moi pour te dérober, s'il est possible, au moins pendant ma vie, au

péril qui te menace. Hélas! je n'ai que toi d'enfant; je ne puis, tu

le sais, compter ton frère, à qui le sens de l'ouïe manque

entièrement.

«--Ô mon père! répliqua le jeune homme, le songe que vous avez eu

justifie la contrainte où vous me retenez, et je dois vous en savoir

gré. Qu'il me soit permis cependant de vous dire que, dans ce moment,

vous oubliez le sens véritable de votre songe, et il est facile de

vous le prouver. Vous me dites qu'il annonce que je dois périr par la

pointe d'un fer; mais un sanglier a-t-il des mains? Quelle pointe de

fer avez-vous donc à redouter ici? Si je devais, par exemple, périr

sous la dent de quelque bête sauvage, ou de toute autre manière, il

serait, j'en conviens, raisonnable d'agir comme vous le faites; mais,

puisqu'il n'est point question de combat entre hommes, laissez-moi

aller.

«--Tu l'emportes, mon fils, reprit Crésus; cette explication que tu

donnes à mon rêve me persuade, et je cède à tes raisons; je reviens

donc sur ma résolution, et consens que tu prennes part à cette

chasse.»

«En achevant ces mots, Crésus fit appeler le Phrygien Adraste et lui

parla ainsi: «Adraste, lorsque, chargé du poids importun d'un malheur

que je suis loin de vous reprocher, vous êtes venu me trouver, je vous

ai purifié. Je vous ai ensuite admis dans ma propre maison, et je n'ai

rien épargné pour subvenir à vos besoins. Je dois aujourd'hui compter

que, pour prix de ces services, vous êtes prêt à m'en rendre. Je vous

charge donc de la garde de mon fils, qui va partir pour la chasse, et

de sa défense, si quelques brigands viennent vous attaquer sur la

route. Il convient, d'ailleurs, que vous vous montriez partout où

l'occasion de se distinguer par des actions d'éclat peut se présenter.

C'est une inclination que vous devez tenir de votre naissance, et la

force du corps ne vous manque pas pour la suivre.

«--Je ne me serais pas, dit Adraste, proposé pour cette expédition: je

sais trop bien qu'il ne faut pas qu'un malheureux tel que moi se mêle

avec ceux de son âge qui n'ont encore connu que la prospérité. Je n'en

formais même pas le désir, et j'ai su m'abstenir d'une demande

indiscrète. Mais, puisque c'est vous-même qui le souhaitez et que je

dois consentir à tout ce qui vous est agréable (je n'ai que ce moyen

de reconnaître vos bienfaits), je suis prêt à faire ce que vous

attendez de moi: comptez donc que je vous ramènerai le fils dont vous

me confiez la garde, et qu'il sera préservé de tout mal, autant que

cela pourra dépendre du défenseur que vous lui donnez.»

«Après cette réponse, l'un et l'autre se mirent en marche, accompagnés

d'une troupe choisie de jeunes gens, et suivis d'un grand nombre de

chiens. Ils arrivent au mont Olympe, et l'on se met en quête du

sanglier. On le rencontre, on parvient à l'entourer de toutes parts;

et les chasseurs, formant un cercle autour de lui, l'attaquent à coups

de traits. Dans ce moment, l'hôte de Crésus, celui que Crésus avait

purifié, Adraste lance sa javeline, manque le but, et, au lieu de

frapper l'animal, atteint le fils de Crésus, qui, blessé mortellement

par une pointe de fer, accomplit en mourant le funeste présage du

songe. Un messager, arrivé en toute hâte à Sardes, annonça à Crésus et

le succès de la chasse et la mort de son fils.

«Crésus, consterné, ressentait une douleur d'autant plus vive, que ce

fils avait lui-même présidé à la purification du meurtrier. Dans son

désespoir, il invoquait Jupiter Expiateur, et le prenait à témoin du

crime de l'étranger qu'il avait admis chez lui comme son hôte. Il

adjurait encore ce même dieu par les noms de Jupiter Éphestien et de

Jupiter Hétéréen: sous le premier, comme protecteur des foyers, parce

qu'il avait permis que le meurtrier de son fils vécût dans sa maison

et y jouît des droits de l'hospitalité; sous le second, comme garant

de la foi entre les compagnons d'armes, parce que le compagnon et le

gardien de son fils était devenu son plus cruel ennemi.

«Cependant parurent les Lydiens portant le corps inanimé: le meurtrier

suivait derrière: arrivé en présence du roi, il se plaça en avant du

cadavre, puis, les mains étendues, se livra lui-même à Crésus, le

conjurant de l'égorger sur le corps de son fils, et s'écriant qu'il ne

lui était plus permis de vivre après avoir causé la mort de celui qui

l'avait purifié d'un premier meurtre. Crésus, malgré l'excès de ses

malheurs domestiques, touché des cris d'Adraste, en prit pitié, et lui

dit: «Ô malheureux hôte, tu satisfais à toute la vengeance que je

pouvais tirer de toi, en te condamnant toi-même: va, tu n'es pas la

cause de mon malheur, ton action fut involontaire. C'est ce dieu,

celui sans doute qui naguère m'a prédit ce triste avenir, qui seul en

est l'auteur.» Il ordonna ensuite de faire à son fils des funérailles

dignes de sa naissance. Lorsqu'elles furent terminées, et que le

tumulte eut cessé autour du monument, le petit-fils de Midas, le fils

de Gordius, l'infortuné Adraste, meurtrier de son propre frère,

meurtrier de son bienfaiteur, désespéré, et s'estimant le plus

malheureux des hommes, se poignarda sur la tombe.

«Crésus porta pendant deux années le grand deuil.

«Après ce temps, la chute de l'empire d'Astyage, fils de Cyaxare,

renversé par Cyrus, fils de Cambyse, et les progrès des Perses, en

occupant la pensée de Crésus d'autres soins, firent taire sa douleur.

Il sentait la nécessité d'arrêter les Perses avant qu'ils eussent

atteint toute leur grandeur, et voulait, s'il était possible, détruire

une puissance qui s'accroissait chaque jour. Ce projet formé, il

résolut avant tout d'éprouver les oracles de la Grèce et de la Libye,

en envoyant des députés aux plus célèbres, tels que ceux de Delphes,

d'Abas en Phocide, de Dodone, d'Amphiaraüs, de Trophonius et des

Branchides, dans le pays des Milésiens; tous oracles renommés chez les

Grecs et que Crésus désirait consulter. Enfin il s'adressa aussi à

l'oracle d'Ammon, en Libye. Il voulait seulement, par cette première

consultation, s'assurer de la science des oracles; et, dans le cas où

il lui serait prouvé qu'ils connussent réellement la vérité, il se

proposait d'y recourir une seconde fois pour savoir s'il devait

entreprendre la guerre contre les Perses.»

V

La guerre tourna contre Crésus. Les Perses entrèrent dans Sardes; un

soldat perse s'élança pour tuer le roi. Son fils, jusque-là muet,

recouvra la parole pour sauver son père: «Soldat, ne tue pas Crésus!»

dit-il au Perse. Crésus fut fait prisonnier, et Cyrus, qui régnait

alors en Perse, le fit attacher au bûcher pour y périr du supplice des

rois. Une pluie miraculeuse éteignit l'incendie. Cyrus le fit

détacher, et reçut ses conseils comme ceux d'un sage protégé par les

dieux.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 49 / 112 题