_Clio_ est le titre de son premier livre.
«Hérodote d'Halicarnasse expose ici le résultat de ses recherches,
afin que le souvenir des événements passés ne se perde pas avec le
temps; que les grandes et mémorables actions, soit des Grecs, soit des
barbares, aient une juste célébrité, et que la cause des guerres qui
ont éclaté entre eux soit connue.»
Il attribue toutes ces causes à des enlèvements de belles femmes,
telles qu'Hélène, Médée. Plus tard, la Grèce attaque, sans motif
autre que son ambition, les États voisins de l'Ionie; il en raconte
les guerres presque fabuleuses; il s'attache surtout à Crésus le roi
de Lydie, dont Sardes était la capitale.
«Crésus, après avoir soumis les Grecs du continent d'Asie et les avoir
rendus tributaires, songea à construire une flotte pour attaquer ceux
des îles. Il s'occupait de cette idée, et déjà les vaisseaux étaient
sur le chantier, quand il abandonna son projet, détourné, suivant les
uns, par Bias de Priène, suivant d'autres, par Pittacus de Mitylène,
qui, se trouvant à Sardes, et interrogé par Crésus sur ce que l'on
disait de nouveau en Grèce, lui avait répondu en ces termes: «On y
fait courir le bruit que les habitants des îles lèvent dix mille
hommes de cavalerie, et ont le dessein de vous attaquer dans Sardes.»
Crésus, prenant ces paroles au sérieux, s'écria: «Puissent faire les
dieux que réellement ces insulaires pensent à venir attaquer avec de
la cavalerie les enfants de la Lydie!...» Alors, celui avec lequel il
s'entretenait reprit en ces mots: «Ô Crésus, si c'est avec raison
qu'une juste espérance du succès vous fait désirer vivement que les
habitants des îles viennent réellement attaquer le continent avec de
la cavalerie, que pensez-vous que ces mêmes insulaires doivent de
leur côté souhaiter plus ardemment, lorsqu'ils ont appris que vous
étiez occupé à faire construire des vaisseaux, que de rencontrer vos
Lydiens en mer, et de vous voir ainsi leur offrir vous-même l'occasion
de venger les malheurs des Grecs du continent, que vous venez de
réduire en servitude?» Crésus, frappé de cette réflexion, et se
laissant aisément persuader par ce discours plein de sens, renonça aux
préparatifs maritimes qu'il avait commencés; il fit même un traité
d'hospitalité réciproque avec les Ioniens des îles.
«Dans la suite, Crésus porta la guerre chez les diverses nations qui
habitent en deçà du fleuve Halys, et parvint à les subjuguer toutes, à
l'exception des Ciliciens et des Lyciens. Voici les noms des peuples
rangés sous son obéissance: les Lydiens, les Phrygiens, les Mysiens,
les Marandiniens, les Chalybiens, les Paphlagoniens, les Thraces
(d'Asie), c'est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Cariens,
les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et les Pamphyliens.
«Lorsque tous les peuples soumis par Crésus eurent été ajoutés à
l'empire de Lydie, on vit arriver successivement dans la ville de
Sardes, alors florissante et comblée de richesses, presque tout ce que
la Grèce avait, à cette époque, d'hommes célèbres par leurs
connaissances et leur sagesse. De ce nombre fut Solon d'Athènes. Après
avoir donné des lois aux Athéniens, qui lui en avaient demandé, il
s'était décidé à s'expatrier et à voyager pendant dix ans, sous le
prétexte de visiter d'autres régions, mais réellement pour n'être
point forcé à changer quelque chose à ces lois. Les Athéniens ne
pouvaient les modifier eux-mêmes sans violer le serment solennel
qu'ils avaient fait de les observer pendant dix ans, telles que Solon
les avait données.
«Dans cet état de choses, Solon, étant censé toujours voyager par
curiosité, vint d'abord en Égypte, près du roi Amasis, et ensuite à
Sardes, près de Crésus. Il fut reçu avec distinction, et logé dans le
palais. Le troisième ou le quatrième jour après son arrivée, les
domestiques de Crésus, suivant ses ordres, conduisirent Solon dans les
chambres qui contenaient les trésors du roi, et lui montrèrent les
immenses richesses qu'elles renfermaient et le bonheur de Crésus.
Après qu'il eut vu tout en détail, et tout examiné à loisir, Crésus
lui adressa ces paroles: «Mon hôte d'Athènes, comme la réputation que
vous vous êtes acquise par votre sagesse et par les voyages que vous
avez entrepris pour observer, en philosophe, tant de pays divers est
venue jusqu'à nous, j'ai le plus grand désir d'apprendre de vous quel
est l'homme que vous avez connu jusqu'ici pour le plus heureux.» En
faisant cette question, Crésus était persuadé que Solon allait le
nommer; mais Solon, incapable de flatter et qui ne savait dire que la
vérité, répondit: «C'est Tellus l'Athénien.» Crésus, surpris, demanda
vivement par quelle raison il estimait ce Tellus le plus heureux des
hommes. «Tellus, répondit Solon, vivait dans un temps où Athènes était
florissante. Déjà heureux du bonheur de sa patrie, il eut des enfants
sains et d'un bon naturel; tous lui donnèrent des petits-fils, et il
n'eut à pleurer la perte d'aucun d'eux. Enfin, il jouissait d'une
fortune aisée, telle qu'on l'entend parmi nous, et termina sa vie par
la mort la plus brillante. Dans un combat qui eut lieu entre les
Athéniens et leurs voisins d'Éleusis, après avoir déployé une rare
valeur, et mis en fuite un grand nombre d'ennemis, il périt
glorieusement. Athènes lui fit élever, aux frais du trésor public, un
tombeau dans la place même où il avait succombé, et rendit à sa
mémoire les plus grands honneurs.»
«Solon ayant ainsi trompé tout à fait l'opinion de Crésus en insistant
avec autant de détails sur le bonheur de Tellus, le roi lui demanda
quel était, après Tellus, celui qu'il placerait au second rang,
espérant l'obtenir au moins pour lui. «Je le donnerais, repartit
Solon, à Cléobis et à Biton. Ces deux frères, originaires d'Argos,
vivaient dans une honnête aisance; ils étaient de plus distingués par
la force du corps, et avaient remporté des prix dans les jeux publics.
Voici ce que l'on raconte d'eux. On célébrait à Argos la fête de
Junon, et leur mère se préparait à monter sur son char pour se rendre
au temple; mais les boeufs, qui devaient être attelés, n'étaient point
encore revenus des champs. Les deux jeunes gens, surpris par l'heure,
prennent la place des animaux, et, se mettant eux-mêmes sous le joug,
traînent le char sur lequel leur mère s'était assise. Ils parcoururent
ainsi l'espace de quarante-cinq stades pour arriver au temple. La mort
la plus heureuse fut la récompense de cet acte de piété filiale, qui
se passa à la vue de tout le peuple rassemblé pour la fête; et la
Divinité déclara, dans cette occasion, qu'il est plus heureux pour les
hommes de mourir que de continuer à vivre. Les citoyens d'Argos,
témoins de ce spectacle, admiraient la force des jeunes gens, et leur
donnaient de grands éloges: les femmes félicitaient la mère, et
l'estimaient heureuse d'avoir de tels fils. Enivrée de joie, et
flattée également de l'action de ses enfants et des applaudissements
qu'elle recevait, la mère de Cléobis et de Biton, debout en face de
la statue de Junon, pria pour ses enfants, qui venaient de lui donner
une si grande preuve de respect, et conjura la déesse de leur accorder
ce qu'il y avait de meilleur pour l'homme. Cette prière faite, les
jeunes gens offrirent leur sacrifice, et, après le festin qui le
suivit, s'endormirent dans le temple même. Ils ne se réveillèrent pas,
et finirent ainsi de vivre. Les Argiens consacrèrent leurs images à
Delphes, comme celles de deux hommes parfaitement pieux.»
«C'est ainsi que Solon assigna la seconde place aux deux Grecs.
Crésus, mécontent, s'écria: «Ainsi, Solon, vous comptez ma prospérité
pour si peu de chose, que vous ne daignez pas me mettre sur la même
ligne que ces simples particuliers?--Ô Crésus, repartit Solon,
pourquoi m'interrogez-vous sur la destinée des hommes, moi qui sais
combien la Divinité, toujours jalouse des prospérités humaines, est
prompte à les bouleverser? Que de choses nous sommes condamnés à voir
et à souffrir dans le cours d'un long âge! Supposons que soixante-dix
années soient le terme de la vie d'un homme. Ces soixante-dix années
donnent vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois
intercalaires; et, si nous faisons une année sur deux plus longue
d'un mois pour ramener les saisons aux époques convenables, nous
aurons, pour soixante-dix années, trente-cinq mois intercalaires, et
ces trente-cinq mois donneront mille cinquante jours. La totalité des
soixante-dix années sera par conséquent de vingt-six mille deux cent
cinquante jours, et cependant il n'y a pas un seul de ces jours qui
soit, dans toutes ces circonstances, exactement semblable à un autre.
L'homme est donc, ô Crésus, tout misère! Vous vous montrez aujourd'hui
riche et puissant à mes yeux; je vous vois roi d'un grand peuple;
cependant, je ne dirai pas de vous ce que vous me demandez de dire,
jusqu'à ce que j'apprenne que votre vie a fini heureusement. Hélas!
l'homme le plus riche n'est pas plus heureux que celui qui vit au jour
le jour, si le sort ne lui laisse pas terminer sa carrière dans cet
état de prospérité; on voit même des hommes avec de grandes richesses
être malheureux, tandis que beaucoup d'autres dans la médiocrité sont
parfaitement heureux. En effet, l'homme qui possède ces grandes
richesses et qui n'est pas satisfait d'ailleurs, n'a sur celui qui,
pauvre, est cependant bien partagé en toute autre chose, que deux
sortes d'avantages, tandis que celui-ci en a une foule sur l'homme
riche et malheureux du reste. L'un peut, à la vérité, remplir tous ses
désirs, et réparer promptement une perte ou un dommage qu'il éprouve;
mais l'autre, s'il n'a pas la même facilité, est déjà (dans l'état de
bonheur où nous le supposons) à l'abri de ces désirs ou de ces pertes.
De plus (toujours dans la même supposition) il jouit de toutes ses
facultés, il est d'une bonne santé, exempt de maux, content de ses
enfants, d'une belle figure; et, si, indépendamment de tant
d'avantages, il termine bien sa carrière, il sera celui que vous
cherchez, et digne d'être appelé heureux; mais, avant sa mort, il faut
suspendre notre jugement et l'appeler, jusque-là, l'homme favorisé de
la fortune, et non l'homme heureux. Actuellement, ô Crésus, réunir
tant de biens n'est pas d'un mortel. Une même contrée ne produit pas
toutes les choses nécessaires; elle en donne une, il lui en manque une
autre; seulement, celle qui en fournit le plus est regardée comme la
meilleure: il en est ainsi de l'homme. Un même individu n'a pas tous
les avantages: il en possède quelques-uns, d'autres lui sont refusés.
Celui qui, dans le cours de la vie, se maintient avec le plus grand
nombre de ces avantages, et arrive au terme sans les avoir perdus, est
celui seul qui, à mon avis, est digne de porter le nom d'heureux. Il
faut donc, dans toutes les choses, considérer leur fin et comme elles
se résolvent, puisque la Divinité ruine souvent de fond en comble ceux
à qui elle a fait entrevoir la félicité.»
«Solon se tut. Crésus, de plus en plus mécontent, cessa de faire cas
du sage, et le renvoya. Il finit même par regarder comme un homme sans
lumières celui qui, mettant de côté la prospérité présente,
recommandait d'attendre la fin de toutes choses pour les juger.
«Lorsque Solon fut parti, la Divinité voulut, à ce qu'il paraît, par
une vengeance éclatante, punir Crésus de s'être estimé le plus heureux
des hommes; et un songe qu'il eut peu de temps après lui présagea le
sort funeste d'un de ses enfants. Crésus avait deux fils: l'un,
très-maltraité par la nature, était muet; l'autre, au contraire,
surpassait en tout les jeunes gens de son âge: ce dernier s'appelait
Atys. Crésus vit donc en songe Atys périr, blessé par une pointe de
fer. Il se réveille frappé de terreur, et, après avoir réfléchi sur
son rêve, il se détermine à donner une femme à son fils, et lui ôte le
commandement de ses troupes qu'il avait coutume de lui confier. En
même temps il ordonna de retirer de l'appartement des hommes les
lances, les javelots, enfin toutes les armes en usage à la guerre, et
les fit déposer dans l'intérieur du palais, de crainte qu'une de ces
armes qui sont ordinairement suspendues aux murailles n'atteignît son
fils.
«Tandis qu'on faisait les préparatifs du mariage d'Atys, on vit
arriver à Sardes un homme poursuivi par le malheur, et dont les mains
étaient souillées. Il était Phrygien de nation, et de race royale. Il
se présenta au palais du roi, et le supplia de le purifier suivant le
mode d'expiation établi par les lois du pays. Crésus y consentit, et
le purifia. Le mode d'expiation des Lydiens est à peu près semblable à
celui qui est en usage chez les Grecs. Lorsque la cérémonie expiatoire
fut terminée, Crésus, voulant savoir qui était cet homme et d'où il
sortait, lui adressa la parole en ces termes: «Étranger, dites-moi qui
vous êtes, de quel lieu de la Phrygie êtes-vous venu vous asseoir en
suppliant près de mes foyers? Enfin, quel homme ou quelle femme a péri
par vos mains?--Ô roi, répondit l'étranger, je suis fils de Gordius et
petit-fils de Midas. Mon nom est Adraste. J'ai tué involontairement
mon frère: après ce meurtre, mon père m'a chassé; et je suis
aujourd'hui sans asile.--Ceux à qui vous devez le jour, reprit Crésus,
sont nos amis, et c'est parmi des amis que vous vous trouvez ici.
Restez avec nous, vous n'y manquerez de rien; en supportant
patiemment votre disgrâce, vous l'allégerez, et vous lui serez
peut-être redevable d'un meilleur sort.» Adraste continua donc à vivre
près de Crésus.
«En ce temps, un sanglier d'une grosseur extraordinaire, né dans
l'Olympe Mysien et sorti de cette montagne, désolait le pays et
ruinait tous les travaux champêtres. Plusieurs fois, les Mysiens
s'étaient réunis pour l'attaquer, mais n'avaient pu l'atteindre, et le
mal qu'il leur faisait s'accroissait de jour en jour. Enfin ils
envoyèrent des députés qui, se présentant devant Crésus, lui parlèrent
ainsi: «Ô roi, un sanglier d'une grandeur démesurée désole nos
campagnes, et, malgré tous nos efforts, nous n'avons pu parvenir à le
détruire. Nous vous supplions donc de laisser venir avec nous votre
fils, et d'envoyer des jeunes gens et des chiens pour nous aider à
délivrer notre pays de ce monstre.» Crésus, qui n'avait point oublié
ce qu'il avait vu en songe, leur répondit: «Il ne faut pas parler de
mon fils, je ne puis vous le donner: il vient de se marier, et
d'autres soins l'occupent. Mais je ferai partir une troupe choisie de
chasseurs, avec tout ce qui leur sera nécessaire, et je leur
prescrirai de se réunir à vous pour délivrer votre pays du sanglier
qui le dévaste.»
«Telle fut la réponse de Crésus. Les Mysiens, satisfaits, allaient se
retirer; mais Atys, qui avait entendu leur demande, apprenant que son
père s'y était refusé, entra et parla en ces termes: «Ô mon père,
c'était autrefois mon plus beau droit et mon plus noble privilége
d'aller chercher la gloire à la guerre ou dans les chasses
périlleuses. Maintenant, vous me tenez renfermé dans un honteux repos,
comme si vous aviez à me reprocher quelque marque de crainte ou
quelque faiblesse! De quel oeil voulez-vous que l'on me voie tous les
jours aller à la place publique, et en revenir? Quelle opinion vont
prendre de moi mes concitoyens? Quelle idée s'en fera ma nouvelle
épouse? À quelle homme pensera-t-elle s'être unie? Ou laissez-moi la
liberté d'aller à cette chasse, ou veuillez, du moins, m'expliquer
comment vous croyez me servir en vous y refusant?
«--Ô mon fils, répondit Crésus, si j'en use ainsi, ce n'est pas que
j'aie aperçu en toi quelque marque de faiblesse, ou que tu m'aies
déplu. Je cède seulement à la crainte que m'inspire un songe que j'ai
eu pendant mon sommeil: il m'avertit que tu dois vivre peu de temps,
et que la blessure d'une pointe de fer causera ta mort. C'est ce songe
qui m'a fait presser ton mariage; il m'empêche de te laisser prendre
part à la chasse qui se prépare, et me force à te tenir renfermé près
de moi pour te dérober, s'il est possible, au moins pendant ma vie, au
péril qui te menace. Hélas! je n'ai que toi d'enfant; je ne puis, tu
le sais, compter ton frère, à qui le sens de l'ouïe manque
entièrement.
«--Ô mon père! répliqua le jeune homme, le songe que vous avez eu
justifie la contrainte où vous me retenez, et je dois vous en savoir
gré. Qu'il me soit permis cependant de vous dire que, dans ce moment,
vous oubliez le sens véritable de votre songe, et il est facile de
vous le prouver. Vous me dites qu'il annonce que je dois périr par la
pointe d'un fer; mais un sanglier a-t-il des mains? Quelle pointe de
fer avez-vous donc à redouter ici? Si je devais, par exemple, périr
sous la dent de quelque bête sauvage, ou de toute autre manière, il
serait, j'en conviens, raisonnable d'agir comme vous le faites; mais,
puisqu'il n'est point question de combat entre hommes, laissez-moi
aller.
«--Tu l'emportes, mon fils, reprit Crésus; cette explication que tu
donnes à mon rêve me persuade, et je cède à tes raisons; je reviens
donc sur ma résolution, et consens que tu prennes part à cette
chasse.»
«En achevant ces mots, Crésus fit appeler le Phrygien Adraste et lui
parla ainsi: «Adraste, lorsque, chargé du poids importun d'un malheur
que je suis loin de vous reprocher, vous êtes venu me trouver, je vous
ai purifié. Je vous ai ensuite admis dans ma propre maison, et je n'ai
rien épargné pour subvenir à vos besoins. Je dois aujourd'hui compter
que, pour prix de ces services, vous êtes prêt à m'en rendre. Je vous
charge donc de la garde de mon fils, qui va partir pour la chasse, et
de sa défense, si quelques brigands viennent vous attaquer sur la
route. Il convient, d'ailleurs, que vous vous montriez partout où
l'occasion de se distinguer par des actions d'éclat peut se présenter.
C'est une inclination que vous devez tenir de votre naissance, et la
force du corps ne vous manque pas pour la suivre.
«--Je ne me serais pas, dit Adraste, proposé pour cette expédition: je
sais trop bien qu'il ne faut pas qu'un malheureux tel que moi se mêle
avec ceux de son âge qui n'ont encore connu que la prospérité. Je n'en
formais même pas le désir, et j'ai su m'abstenir d'une demande
indiscrète. Mais, puisque c'est vous-même qui le souhaitez et que je
dois consentir à tout ce qui vous est agréable (je n'ai que ce moyen
de reconnaître vos bienfaits), je suis prêt à faire ce que vous
attendez de moi: comptez donc que je vous ramènerai le fils dont vous
me confiez la garde, et qu'il sera préservé de tout mal, autant que
cela pourra dépendre du défenseur que vous lui donnez.»
«Après cette réponse, l'un et l'autre se mirent en marche, accompagnés
d'une troupe choisie de jeunes gens, et suivis d'un grand nombre de
chiens. Ils arrivent au mont Olympe, et l'on se met en quête du
sanglier. On le rencontre, on parvient à l'entourer de toutes parts;
et les chasseurs, formant un cercle autour de lui, l'attaquent à coups
de traits. Dans ce moment, l'hôte de Crésus, celui que Crésus avait
purifié, Adraste lance sa javeline, manque le but, et, au lieu de
frapper l'animal, atteint le fils de Crésus, qui, blessé mortellement
par une pointe de fer, accomplit en mourant le funeste présage du
songe. Un messager, arrivé en toute hâte à Sardes, annonça à Crésus et
le succès de la chasse et la mort de son fils.
«Crésus, consterné, ressentait une douleur d'autant plus vive, que ce
fils avait lui-même présidé à la purification du meurtrier. Dans son
désespoir, il invoquait Jupiter Expiateur, et le prenait à témoin du
crime de l'étranger qu'il avait admis chez lui comme son hôte. Il
adjurait encore ce même dieu par les noms de Jupiter Éphestien et de
Jupiter Hétéréen: sous le premier, comme protecteur des foyers, parce
qu'il avait permis que le meurtrier de son fils vécût dans sa maison
et y jouît des droits de l'hospitalité; sous le second, comme garant
de la foi entre les compagnons d'armes, parce que le compagnon et le
gardien de son fils était devenu son plus cruel ennemi.
«Cependant parurent les Lydiens portant le corps inanimé: le meurtrier
suivait derrière: arrivé en présence du roi, il se plaça en avant du
cadavre, puis, les mains étendues, se livra lui-même à Crésus, le
conjurant de l'égorger sur le corps de son fils, et s'écriant qu'il ne
lui était plus permis de vivre après avoir causé la mort de celui qui
l'avait purifié d'un premier meurtre. Crésus, malgré l'excès de ses
malheurs domestiques, touché des cris d'Adraste, en prit pitié, et lui
dit: «Ô malheureux hôte, tu satisfais à toute la vengeance que je
pouvais tirer de toi, en te condamnant toi-même: va, tu n'es pas la
cause de mon malheur, ton action fut involontaire. C'est ce dieu,
celui sans doute qui naguère m'a prédit ce triste avenir, qui seul en
est l'auteur.» Il ordonna ensuite de faire à son fils des funérailles
dignes de sa naissance. Lorsqu'elles furent terminées, et que le
tumulte eut cessé autour du monument, le petit-fils de Midas, le fils
de Gordius, l'infortuné Adraste, meurtrier de son propre frère,
meurtrier de son bienfaiteur, désespéré, et s'estimant le plus
malheureux des hommes, se poignarda sur la tombe.
«Crésus porta pendant deux années le grand deuil.
«Après ce temps, la chute de l'empire d'Astyage, fils de Cyaxare,
renversé par Cyrus, fils de Cambyse, et les progrès des Perses, en
occupant la pensée de Crésus d'autres soins, firent taire sa douleur.
Il sentait la nécessité d'arrêter les Perses avant qu'ils eussent
atteint toute leur grandeur, et voulait, s'il était possible, détruire
une puissance qui s'accroissait chaque jour. Ce projet formé, il
résolut avant tout d'éprouver les oracles de la Grèce et de la Libye,
en envoyant des députés aux plus célèbres, tels que ceux de Delphes,
d'Abas en Phocide, de Dodone, d'Amphiaraüs, de Trophonius et des
Branchides, dans le pays des Milésiens; tous oracles renommés chez les
Grecs et que Crésus désirait consulter. Enfin il s'adressa aussi à
l'oracle d'Ammon, en Libye. Il voulait seulement, par cette première
consultation, s'assurer de la science des oracles; et, dans le cas où
il lui serait prouvé qu'ils connussent réellement la vérité, il se
proposait d'y recourir une seconde fois pour savoir s'il devait
entreprendre la guerre contre les Perses.»
V
La guerre tourna contre Crésus. Les Perses entrèrent dans Sardes; un
soldat perse s'élança pour tuer le roi. Son fils, jusque-là muet,
recouvra la parole pour sauver son père: «Soldat, ne tue pas Crésus!»
dit-il au Perse. Crésus fut fait prisonnier, et Cyrus, qui régnait
alors en Perse, le fit attacher au bûcher pour y périr du supplice des
rois. Une pluie miraculeuse éteignit l'incendie. Cyrus le fit
détacher, et reçut ses conseils comme ceux d'un sage protégé par les
dieux.