Il est évident que ce premier volume de l'_Esprit des Lois_, rempli de
quelques axiomes sages et vrais, et d'une nuée d'axiomes légers et
inconsidérés, n'était point un livre de législation dans la pensée de
Montesquieu, mais un recueil de premiers aperçus rassemblés par lui
pour faire plus tard un livre. On n'y rencontre qu'une expression
toujours ingénieuse et une foule d'idées aventurées et fausses. Le
manque de connaissances, de travail et de réflexion, y choque à chaque
instant le lecteur. Cela ne peut servir à rien au législateur sérieux.
Aristote écrivait de la politique plus solide; Machiavel, plus
intelligente, en mettant de côté la pure morale; Platon, Fénelon, J.
J. Rousseau écrivaient de plus beaux rêves; mais c'étaient des rêves
plus dangereux que des réalités. De tous ces écrivains législateurs,
le plus sensé eût été incontestablement Machiavel, si Machiavel
n'avait pas trop souvent la théorie de la tyrannie à la solde des
tyrans.
Montesquieu était un honnête homme, mais un écrivain trop irréfléchi.
Il n'a voulu tromper personne; il s'est lui-même trompé. On lui doit
estime et non confiance. Il cherchait le vrai, mais pas assez pour le
trouver. Il n'a qu'un mérite: il n'a pas rêvé. Il a considéré la
législation politique comme un produit de l'histoire; il a cru que la
législation des peuples n'avait rien à demander à l'imagination;
seulement il a imaginé l'histoire. Voilà son caractère. Il lui a dû sa
colossale réputation. Aujourd'hui, ce n'est qu'un nom illustre dans
notre littérature; il ne faut pas le délustrer; mais il ne peut nous
être utile que par la considération qu'il donne à la France. Au moins
ne lui donne-t-il point de songes et point de délire. La Révolution
française l'a tué. Je croyais qu'il vivait encore, il ne vit plus. Il
faut qu'un autre Montesquieu surgisse et fasse le triage des erreurs
et des vérités.
Ces erreurs et ces vérités sont locales. Les influences des lois et
leurs causes sont dans les moeurs, dans les habitudes, dans les
territoires, dans les terres, dans les mers, dans les circonstances,
dans les religions, dans les ambitions, dans les grands hommes des
peuples qui les communiquent à leurs nationaux et à leur temps.
L'_Esprit des Lois_ n'est que le résultat de tous ces hasards: bonnes
ici, les mêmes lois sont mauvaises là, selon le peuple et le temps.
Qui voudrait, excepté Saint-Just et Robespierre, gouverner la France
comme la Crète, ou Lacédémone, comme Jérusalem sous ses prêtres, ou
l'Égypte sous ses Pharaons? Les meilleures lois des Pyramides ou du
Temple deviendraient les plus détestables axiomes appliqués au jour où
nous sommes. Il n'y a qu'un esprit des lois, c'est le rapport exact
des lois et des croyances. On ne peut pas faire un ouvrage dogmatique
sur l'esprit des lois. On ne connaît pas leur occasion ni leur cause;
on ne connaît pas même ces lois: il faudrait connaître minutieusement
l'histoire de ces milliers de peuples qu'elles ont régis tour à tour.
Les éléments de cette connaissance n'existent pas. Ces généralités ne
s'appliquent qu'à des êtres abstraits et non à des hommes. Chaque
peuple est une exception, chaque siècle est un phénomène. On ne peut
dire que la tendance à tout conserver soit plus sage que la tendance à
tout détruire; car, si vous examinez l'histoire à ce point de vue,
alors là vous trouvez, en général, qu'il y a autant de vice à tout
conserver qu'il y a de danger à tout détruire: les conservateurs à
tout prix seraient donc aussi coupables que les révolutionnaires à
toute heure. Voilà la vérité.