Ce qu'il dit de l'influence du terrain sur la population n'est pas
moins démenti par les faits. La seule population du Céleste Empire
dépasse les populations réunies de l'Europe, de l'Afrique et de
l'Amérique. (Quatre cents millions d'habitants vivant jusqu'ici sous
une même loi.)
«Les nations qui ne cultivent pas la terre, ajoute-t-il, n'ont point
de luxe.»
Voyez, en démenti de cet axiome, le luxe prodigieux de Carthage,--et
celui du Tyr!--L'industrie et le commerce par la navigation produisent
mille fois plus de richesses et de luxe (qui est l'abus des richesses)
que la vie pastorale et agricole.
Ne lisez Montesquieu que l'histoire à la main. Elle le dément presque
à toutes les lignes. L'homme est ingénieux, mais il n'est pas sûr.
De temps en temps, il voit juste, comme dans cette allusion à la
France:
«S'il y avait dans le monde une nation qui eût une humeur sociable,
une ouverture de coeur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à
communiquer ses pensées; qui fût vive, agréable, enjouée, quelquefois
imprudente, souvent indiscrète, et qui eût avec cela du courage, de la
générosité, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne
faudrait point chercher à gêner par des lois ses manières, pour ne
point gêner ses vertus. Si, en général, le caractère est bon,
qu'importe de quelques défauts qui s'y trouvent?
«On y pourrait contenir les femmes, faire des lois pour corriger leurs
moeurs, et borner leur luxe; mais qui sait si on n'y perdrait pas un
certain goût qui serait la source des richesses de la nation, et une
politesse qui attire chez elle les étrangers?
«C'est au législateur de suivre l'esprit de la nation, lorsqu'il n'est
pas contraire aux principes du gouvernement; car nous ne faisons rien
de mieux que ce que nous faisons librement et en suivant notre génie
naturel.
«Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie,
l'État n'y gagnera rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors.
Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les
choses sérieuses.»
Plus loin, il rend justice au gouvernement chinois en montrant qu'il
fut le seul gouvernement philosophique:
«Les législateurs de la Chine firent plus: ils confondirent la
religion, les lois, les moeurs et les manières; tout cela fut la
morale, tout cela fut la vertu. Les préceptes qui regardaient ces
quatre points furent ce que l'on appela les rites. Ce fut dans
l'observation exacte de ces rites que le gouvernement chinois
triompha. On passa toute sa jeunesse à les apprendre, toute sa vie à
les pratiquer. Les lettrés les enseignèrent, les magistrats les
prêchèrent; et comme ils enveloppaient toutes les petites actions de
la vie, lorsqu'on trouva le moyen de les faire observer exactement, la
Chine fut bien gouvernée.»