Le quatorzième livre de l'_Esprit des Lois_ est le plus erroné de
tous. Montesquieu, cherchant toujours des causes générales, attribue
aux différences des climats les différences de caractères des peuples.
«L'air froid resserre les extrémités des fibres extérieures de notre
corps; cela augmente leur ressort et favorise le retour du sang des
extrémités vers le coeur. Il diminue la longueur de ces mêmes fibres,
il augmente donc encore par là leur force. L'air chaud, au contraire,
relâche les extrémités des fibres et les allonge; il diminue donc leur
force et leur ressort.
«On a donc plus de vigueur dans les climats froids. L'action du coeur
et la réaction des extrémités des fibres s'y font mieux, les liqueurs
sont mieux en équilibre, le sang est plus déterminé vers le coeur, et
réciproquement le coeur a plus de puissance. Cette force, plus grande,
doit produire bien des effets: par exemple, plus de confiance en
soi-même, c'est-à-dire plus de courage; plus de connaissance de sa
supériorité, c'est-à-dire moins de désir de la vengeance; plus
d'opinion de sa sûreté, c'est-à-dire plus de franchise, moins de
soupçons, de politique et de ruses. Enfin, cela doit faire des
caractères bien différents. Mettez un homme dans un lieu chaud et
enfermé: il souffrira, par les raisons que je viens de dire, une
défaillance de coeur très-grande. Si, dans cette circonstance, on va
lui proposer une action hardie, je crois qu'on l'y trouvera très-peu
disposé; sa faiblesse présente mettra un découragement dans son âme;
il craindra tout, parce qu'il sentira qu'il ne peut rien. Les peuples
des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont; ceux des
pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens.
«Si nous faisons attention aux dernières guerres, qui sont celles que
nous avons le plus sous nos yeux, et dans lesquelles nous pouvons
mieux voir de certains effets légers, imperceptibles de loin; nous
citerons bien que les peuples du Nord transportés dans les pays du
Midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes,
qui, combattant dans leur propre climat, y jouissaient de tout leur
courage.
«La force des fibres des peuples du Nord fait que les sucs les plus
grossiers sont tirés des aliments. Il en résulte deux choses: l'une,
que les parties du chyle ou de la lymphe, sont plus propres par leur
grande surface à être appliquées sur les fibres et à les nourrir;
l'autre, qu'elles sont moins propres, par leur grossièreté, à donner
une certaine subtilité au suc nerveux. Ces peuples auront donc de
grands corps et peu de vivacité.
«Les nerfs qui aboutissent de tous côtés au tissu de notre peau sont
chacun un faisceau de nerfs; ordinairement, ce n'est pas tout le nerf
qui est remué, c'en est une partie infiniment petite. Dans les pays
chauds où le tissu de la peau est relâché, les bouts des nerfs sont
épanouis et exposés à la plus petite action des objets les plus
faibles. Dans les pays froids, le tissu de la peau est resserré et les
mamelons comprimés, les petites houppes sont en quelque façon
paralytiques; la sensation ne passe guère au cerveau que lorsqu'elle
est extrêmement forte et qu'elle est de tout te nerf ensemble. Mais
c'est d'un nombre infini de petites sensations que dépendent
l'imagination, le goût, la sensibilité, la vivacité.
«J'ai observé le tissu extérieur d'une langue de mouton, dans
l'endroit où elle paraît, à la simple vue, couverte de mamelons. J'ai
vu, avec un microscope, sur ces mamelons, de petits poils ou espèce de
duvet; entre les mamelons étaient des pyramides qui formaient, par le
bout, comme de petits pinceaux. Il y a grande apparence que ces
pyramides sont le principal organe du goût.
«J'ai fait geler la moitié de cette langue, et j'ai trouvé, à la
simple vue, les mamelons considérablement diminués; quelques rangs
même des mamelons s'étaient enfoncés dans leur gaîne; j'en ai examiné
le tissu avec un microscope, je n'ai plus vu de pyramides. À mesure
que la langue s'est dégelée, les mamelons, à la simple vue, ont paru
se relever, et au microscope, les petites houppes ont commencé à
reparaître.
«Cette observation confirme ce que j'ai dit, que dans les pays froids
les houppes nerveuses sont moins épanouies: elles s'enfoncent dans
leurs gaînes, où elles sont à couvert de l'action des objets
extérieurs. Les sensations sont donc moins vives.
«Dans les pays froids, on aura peu de sensibilité pour les plaisirs;
elle sera plus grande dans les pays tempérés; dans les pays chauds,
elle sera extrême. Comme on distingue les climats par les degrés de
latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés
de sensibilité. J'ai vu les opéras d'Angleterre et d'Italie: ce sont
les mêmes pièces et les mêmes acteurs; mais la même musique produit
des effets si différents sur les deux nations, l'une est si calme et
l'autre si transportée, que cela paraît inconcevable; ce n'est pas la
même musique.
«Il en sera de même de la douleur; elle est excitée en nous par le
déchirement de quelques fibres de notre corps. L'Auteur de la nature a
établi que cette douleur serait plus forte à mesure que le dérangement
serait plus grand: or, il est évident que les grands corps et les
fibres grossières des peuples du Nord sont moins capables de
dérangement que les fibres délicates des peuples des pays chauds;
l'âme y est donc moins sensible à la douleur. Il faut écorcher un
Moscovite pour lui donner du sentiment.
«Avec cette délicatesse d'organes que l'on a dans les pays chauds,
l'âme est souverainement émue par tout ce qui a du rapport à l'union
des deux sexes; tout conduit à cet objet.
«Dans les climats du Nord, à peine le physique de l'amour a-t-il la
force de se rendre bien sensible; dans les climats tempérés, l'amour,
accompagné de mille accessoires, se rend agréable par des choses qui
d'abord semblent être lui-même et ne sont pas encore lui: dans les
climats plus chauds, on aime l'amour pour lui-même, et il est la cause
unique du bonheur, il est la vie.
«Dans les pays du Midi, une machine délicate, faible, mais sensible,
se livre à un amour qui dans un sérail naît et se calme sans cesse, ou
bien à un amour qui, laissant les femmes dans une plus grande
indépendance, est exposé à mille troubles. Dans les pays du Nord, une
machine saine et bien constituée, mais lourde, trouve ses plaisirs
dans tout ce qui peut remettre les esprits en mouvement, la chasse,
les voyages, la guerre, le vin. Vous trouverez dans les climats du
Nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de
sincérité et de franchise.
«Approchez des pays du Midi, vous croirez vous éloigner de la morale
même; des passions plus vives multiplieront les crimes; chacun
cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent
favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés vous verrez des
peuples inconstants dans leurs manières, dans leurs vices mêmes et
dans leurs vertus: le climat n'y a pas une qualité aussi déterminée
pour les fixer eux-mêmes.
«La chaleur du climat peut être si excessive, que le corps y sera
absolument sans force. Pour lors, l'abattement passera à l'esprit
même; aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment
généreux; les inclinations y seront toutes passives; la paresse y fera
le bonheur; la plupart des châtiments y seront moins difficiles à
soutenir que l'action de l'âme, et la servitude moins insupportable
que la force d'esprit, qui est nécessaire pour se conduire soi-même.
«Nous avons déjà dit que la grande chaleur énervait la force et le
courage des hommes, et qu'il y avait dans les climats froids une
certaine force de corps et d'esprit qui rendait les hommes capables
des actions longues, pénibles, grandes et hardies. Cela se remarque
non-seulement de nation à nation, mais encore, dans le même pays,
d'une partie à une autre. Les peuples du nord de la Chine sont plus
courageux que ceux du midi; les peuples du midi de la Gorée ne le sont
pas tant que ceux du nord.
«Il ne faut donc pas être étonné que la lâcheté des peuples des
climats chauds les ait presque toujours rendus esclaves, et que le
courage des peuples des climats froids les ait maintenus libres. C'est
un effet qui dérive de sa cause naturelle.
«Ceci s'est encore trouvé vrai dans l'Amérique; les empires
despotiques du Mexique et du Pérou étaient vers la ligne, et presque
tous les petits peuples libres étaient et sont encore vers les pôles.
«Les relations nous disent que le nord de l'Asie, ce vaste continent
qui va du 40e degré ou environ jusqu'au pôle, et des frontières de la
Moscovie jusqu'à la mer Orientale, est dans un climat très-froid; que
ce terrain immense est divisé de l'ouest à l'est par une chaîne de
montagnes qui laissent au nord la Sibérie et au midi la grande
Tartarie; que le climat de la Sibérie est si froid, qu'à la réserve de
quelques endroits, elle ne peut être cultivée; et que, quoique les
Russes aient des établissements tout le long de l'Irtis, ils n'y
cultivent rien; qu'il ne vient dans ce pays que quelques petits sapins
et arbrisseaux; que les naturels du pays sont divisés en de misérables
peuplades, qui sont comme celles du Canada; que la raison de cette
froidure vient, d'un côté, de la hauteur du terrain, et de l'autre, de
ce qu'à mesure que l'on va du midi au nord les montagnes
s'aplanissent; de sorte que le vent du nord souffle partout sans
trouver d'obstacles; que ce vent qui rend la Nouvelle-Zemble
inhabitable, soufflant dans la Sibérie, la rend inculte; qu'en Europe,
au contraire, les montagnes de Norvége et de Laponie sont des
boulevards admirables qui couvrent de ce vent les pays du nord; que
cela fait qu'à Stockholm, qui est à 59e degrés de latitude ou
environ, le terrain produit des fruits, des grains, des plantes; et
qu'autour d'Abo qui est au 61e degré, de même que vers les 63e et les
64e, il y a des mines d'argent, et que le terrain est assez fertile.
«Nous voyons encore dans les relations que la Grande Tartarie, qui est
au midi de la Sibérie, est aussi très-froide; que le pays ne se
cultive point; qu'on n'y trouve que des pâturages pour les troupeaux;
qu'il n'y croît point d'arbres, mais quelques broussailles, comme en
Islande; qu'il y a, auprès de la Chine et du Mogol, quelques pays où
il croît une espèce de millet, mais que le blé ni le riz n'y peuvent
mûrir; qu'il n'y a guère d'endroits, dans la Tartarie chinoise, aux
43e, 44e et 45e degrés, où il ne gèle sept ou huit mois de l'année; de
sorte qu'elle est aussi froide que l'Islande, quoiqu'elle dut être
plus chaude que le midi de la France; qu'il n'y a point de villes,
excepté quatre ou cinq vers la mer Orientale, et quelques-unes que les
Chinois, par des raisons de politique, ont bâties près de la Chine;
que, dans le reste de la Grande Tartarie, il n'y en a que
quelques-unes placées dans les Boucharies, Turkestan et Charrisme; que
la raison de cette extrême froidure vient de la nature du terrain
nitreux, plein de salpêtre et sablonneux, et de plus de la hauteur du
terrain. Le P. Verbiest avait trouvé qu'un certain endroit, à 80
lieues au nord de la grande muraille, vers la source de Kavamhuram,
excédait la hauteur du rivage de la mer près de Pékin de 3,000 pas
géométriques; que cette hauteur est cause que, quoique quasi toutes
les grandes rivières de l'Asie aient leur source dans le pays, il
manque cependant d'eau, de façon qu'il ne peut être habité qu'auprès
des rivières et des lacs.
«Ces faits posés, je raisonne ainsi: L'Asie n'a point proprement de
zone tempérée, et les lieux situés dans un climat très-froid y
touchent immédiatement ceux qui sont dans un climat très-chaud,
c'est-à-dire la Turquie, la Perse, le Mogol, la Corée et le Japon.
«En Europe, au contraire, la zone tempérée est très-étendue,
quoiqu'elle soit située dans des climats très-différents entre eux,
n'y ait point de rapport entre les climats d'Espagne et d'Italie, et
ceux de Norvége et de Suède. Mais, comme le climat y devient
insensiblement froid en allant du midi au nord, à peu près à
proportion de la latitude de chaque pays, il y arrive que chaque pays
est à peu près semblable à celui qui en est voisin; qu'il n'y a pas
une notable différence, et que, comme je viens de le dire, la zone
tempérée y est très-étendue.
«De là il suit qu'en Asie les nations sont opposées aux nations du
fort et du faible; les peuples guerriers braves et actifs touchent
immédiatement des peuples efféminés, paresseux, timides: il faut donc
que l'un soit conquis, et l'autre conquérant. En Europe, au contraire,
les nations sont opposées du fort au fort; celles qui se touchent ont
à peu près le même courage. C'est la grande raison de la faiblesse de
l'Asie et de la force de l'Europe, de la liberté de l'Europe et de la
servitude de l'Asie; cause que je ne sache pas que l'on ait encore
remarquée. C'est ce qui fait qu'en Asie, il n'arrive jamais que la
liberté augmente; au lieu qu'en Europe, elle augmente ou diminue selon
les circonstances.
«Que la noblesse moscovite ait été réduite en servitude par un de ses
princes, on y verra toujours des traits d'impatience que les climats
du Midi ne donnent point. N'y avons-nous pas vu le gouvernement
aristocratique établi pendant quelques jours? Qu'un autre royaume du
Nord ait perdu ses lois, on peut s'en fier au climat, il ne les a pas
perdues d'une manière irrévocable.»