XIV

Ce qu'il dit du gouvernement chinois est la preuve de la plus complète

inintelligence.

«Nos missionnaires, dit-il, nous parlent de la Chine comme d'un

gouvernement admirable, qui mêle ensemble, dans son principe, la

crainte, l'honneur et la vertu.

«J'ignore, ajoute-t-il ironiquement, ce que c'est que cet honneur dont

on parle chez des peuples à qui on ne fait rien faire qu'à coups de

bâton!»

Ceci serait plus digne des _Lettres persanes_ que de l'_Esprit des

lois_. M. de Montesquieu ne peut ignorer que le gouvernement chinois

est un régime où le bâton n'est que le signe du mandarin qui rend la

justice et qui frappe dans certains cas spécifiés le coupable avec sa

baguette. M. de Montesquieu qui, à la page suivante, peint

l'Angleterre comme le type du gouvernement parfait, ignore-t-il que le

bâton appliqué à la discipline de l'armée y joue un rôle mille fois

plus habituel que la baguette du mandarin dans le Céleste Empire, et

cependant déshonore-t-il les institutions de la Grande-Bretagne parce

qu'elles préfèrent, dans leur logique, cette peine disciplinaire à la

prison?

«Le climat de la Chine est tel qu'il favorise prodigieusement la

propagation de l'espèce humaine; les femmes y sont d'une fécondité si

grande que l'on ne voit rien de pareil sur la terre.»

Montesquieu ignore-t-il donc que l'empire de la Chine renferme tous

les genres de climats depuis le printemps éternel de Canton jusqu'aux

glaces perpétuelles de la Tartarie, et qu'en conséquence on ne peut

attribuer à la douceur du climat l'immense population de l'empire?

«Ne pourrait-il pas se faire que les missionnaires auraient été

trompés par une apparence d'ordre; qu'ils auraient été frappés de cet

exercice continuel de la volonté d'un seul par lequel ils sont

gouvernés eux-mêmes, et qu'ils aiment tant à trouver dans les cours

des rois des Indes, parce que, n'y allant que pour y faire de grands

changements, il leur est plus aisé de convaincre les princes qu'ils

peuvent tout faire, que de persuader aux peuples qu'ils peuvent tout

souffrir?

Enfin, il y a souvent quelque chose de vrai dans les erreurs mêmes.

Des circonstances particulières, et peut-être uniques, peuvent faire

que le gouvernement de la Chine ne soit pas aussi corrompu qu'il

devrait l'être. Des causes, tirées la plupart du physique du climat,

ont pu forcer les causes morales dans ce pays, et faire des espèces de

prodiges.

La Chine, comme tous les pays où croît le riz, est sujette à des

famines fréquentes. Lorsque le peuple meurt de faim, il se disperse

pour chercher de quoi vivre; il se forme de toutes parts des bandes de

trois, quatre ou cinq voleurs. La plupart sont d'abord exterminés;

d'autres se grossissent, et se font exterminer encore. Mais, dans un

si grand nombre de provinces, et si éloignées, il peut arriver que

quelque troupe fasse fortune. Elle se maintient, se fortifie, se forme

en corps d'armée, va droit à la capitale, et le chef monte sur le

trône.

Telle est la nature de la Chine, que le mauvais gouvernement y est

d'abord puni. Le désordre y naît soudain, parce que ce peuple

prodigieux manque de subsistances. Ce qui fait que, dans d'autres

pays, on revient si difficilement des abus, c'est qu'ils n'y sont pas

des effets d'abord sensibles; le prince n'y est pas averti d'une

manière prompte et éclatante comme il l'est à la Chine.

Il ne sentira point, comme nos princes, que s'il se gouverne mal, il

sera moins heureux dans l'autre vie, moins puissant et moins riche

dans celle-ci. Il saura que, si son gouvernement n'est pas bon, il

perdra l'empire et la vie.

Comme, malgré les expositions d'enfants, le peuple augmente toujours à

la Chine, il faut un travail infatigable pour faire produire aux

terres de quoi le nourrir. Cela demande du gouvernement une attention

qu'on n'a point ailleurs. Il est à tous les instants intéressé à ce

que tout le monde puisse travailler sans crainte d'être frustré de ses

peines. Ce doit moins être un gouvernement civil qu'un gouvernement

domestique.

Voilà ce qui a produit les règlements dont on parle tant. On a voulu

faire régner les lois avec le despotisme; mais ce qui est joint avec

le despotisme n'a plus de force. En vain ce despotisme, pressé par ses

malheurs, a-t-il voulu s'enchaîner; il s'arme de ses chaînes, et

devient plus terrible encore.

«La Chine est donc un État despotique dont le principe est la crainte.

Peut-être que, dans les premières dynasties, l'empire n'étant pas si

étendu, le gouvernement déclinait un peu de cet esprit; mais

aujourd'hui, cela n'est pas.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 33 / 112 题