Même légèreté et même ignorance dans la plupart des jugements portés
par l'auteur sur les mille nations qu'il passe en revue devant lui
pour donner l'intelligence de l'esprit de leurs lois.
«Ainsi, dit-il, il est contre la nature des choses qu'une république
conquière!» Et il oublie que la république romaine, qu'il exalte, a
cessé de vivre le jour où elle a cessé de conquérir!
«La monarchie ne peut être conquérante. Elle ne peut conquérir que
pendant qu'elle reste dans les limites naturelles de son
gouvernement.» Le bon sens lui répond:--Mais quelles sont ces limites
naturelles au gouvernement d'une monarchie? Y a-t-il une monarchie qui
ne se soit formée par conquêtes ou agglomérations successives? Que
serait la monarchie espagnole sans Charles-Quint? Que serait la
monarchie britannique sans le pays de Galles, l'Écosse, l'Irlande, les
deux Indes et les flots de la mer sans cesse conquis? Que serait la
Prusse sans Frédéric II? Que serait la Russie sans Pierre Ier et
Catherine? Que serait l'Autriche sans la Hongrie? Que serait la France
sans la Bretagne, la Guyenne, l'Alsace, la Franche-Comté? Qui lui
aurait dit dans le passé et qui lui dira dans l'avenir: «Tes limites
naturelles sont là, et tout ce que tu y ajouteras t'affaiblira?»
Mauvaise généralité, inappliquée et inapplicable, qui n'est ni sensée
ni morale, parce qu'elle n'est pas vraie. La loi de croissance, loi
naturelle et par conséquent divine, s'applique aux nations comme aux
individus. Les grands fleuves absorbent les petits cours d'eau. La
conquête, dans certains cas, est légitime comme la vie... République
comme Rome, ou monarchie de quatre cents millions d'hommes comme la
Chine.
«Il est encore contre la nature de la chose qu'une république
démocratique conquière des villes qui ne sauraient entrer dans la
sphère de sa démocratie. Il faut que le peuple conquis puisse jouir
des priviléges de la souveraineté, comme les Romains l'établirent au
commencement. On doit borner la conquête au nombre des citoyens que
l'on fixera pour la démocratie.
«Si une démocratie conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet,
elle exposera sa propre liberté, parce qu'elle confiera une trop
grande puissance aux magistrats qu'elle enverra dans l'État conquis.
«Alexandre fit une grande conquête. Voyons comment il se conduisit. On
a assez parlé de sa valeur, parlons de sa prudence.
«Les mesures qu'il prit furent justes. Il ne partit qu'après avoir
achevé d'accabler les Grecs; il ne se servit de cet accablement que
pour l'exécution de son entreprise; il ne laissa rien derrière lui
contre lui. Il attaqua les provinces maritimes, il fit suivre à son
armée de terre les côtes de la mer pour n'être point séparé de sa
flotte; il se servit admirablement bien de la discipline contre le
nombre; il ne manqua point de subsistances; et s'il est vrai que la
victoire lui donna tout, il fit aussi tout pour se procurer la
victoire.
«Voilà comme il fit ses conquêtes; il faut voir comme il les
conservera.
«Il résista à ceux qui voulaient qu'il traitât les Grecs comme maîtres
et les Perses comme esclaves. Il ne songea qu'à unir les deux nations,
et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple
vaincu. Il abandonna, après la conquête, tous les préjugés qui lui
avaient servi à la faire. Il prit les moeurs des Perses, pour ne point
désoler les Perses, en leur faisant prendre les moeurs des Grecs.
C'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la
mère de Darius, et qu'il montra tant de continence; c'est ce qui le
fit tant regretter des Perses. Qu'est-ce que ce conquérant qui est
pleuré de tous les peuples qu'il a soumis? Qu'est-ce que cet
usurpateur sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône
verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne
nous disent pas que quelque autre conquérant se puisse vanter.
«Rien n'affermit plus une conquête que l'union qui se fait des deux
peuples par des mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il
avait vaincue; il voulut que ceux de sa cour en prissent aussi; le
reste des Macédoniens suivit cet exemple. Les Francs et les
Bourguignons permirent ces mariages; les Visigoths les défendirent en
Espagne, et ensuite ils les permirent. Les Lombards ne les permirent
pas seulement, mais ils les favorisèrent. Quand les Romains voulurent
affaiblir la Macédoine, ils y établirent qu'il ne pourrait se faire
d'union par mariages entre les peuples des provinces.
«Alexandre qui cherchait à unir les deux peuples, songea à faire dans
la Perse un grand nombre de colonies grecques. Il bâtit une infinité
de villes, et il y cimenta si bien toutes les parties de ce nouvel
empire, qu'après sa mort, dans le trouble et la confusion des plus
affreuses guerres civiles, après que les Grecs se furent, pour ainsi
dire, anéantis eux-mêmes, aucune province de Perse ne se révolta.
«Pour ne point trop épuiser la Grèce et la Macédoine, il envoya à
Alexandrie une colonie de Juifs; il ne lui importait quelles moeurs
eussent ces peuples, pourvu qu'ils lui fussent fidèles.»