Maintenant je vais lire avec vous.
Et d'abord je remarque, à l'ouverture même du livre, une vérité
vieille comme le monde et hardie à force de vétusté.
La connaissance et la reconnaissance d'un Dieu, source et principe de
toutes les lois et portant en soi-même la raison et la sanction de
toutes les lois. Il ne faut pas oublier que, pendant que les
philosophes modernes: Voltaire, Rousseau, Helvétius, d'Holbach et
mille autres, et toute l'innombrable société lettrée ou érudite de
l'Europe, niaient la vérité suprême, Dieu, ou s'efforçaient de noyer
ce principe des principes dans des controverses plus ou moins
ambiguës, Montesquieu commençait son examen des lois par la profession
nette de la Divinité. Il admettait la _nature des choses_ comme base
de toute législation; et _nature des choses_, qu'est-ce autre chose
que Dieu?
Il faut lui payer un grand et juste hommage pour ce courage, supérieur
encore à l'entendement.
Il définit ainsi la loi:
«Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports
nécessaires qui dérivent de la nature des choses; et dans ce sens,
tous les êtres ont leurs lois. La Divinité a ses lois, le monde
matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs
lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois.
«Ceux qui ont dit «qu'_une fatalité aveugle a produit tous les effets
que nous voyons dans le monde_» ont dit une grande absurdité; car
quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait
produit des êtres intelligents?
«Il y a donc une raison primitive; et les lois sont les rapports qui
se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces
divers êtres entre eux.
«Dieu a du rapport avec l'univers comme Créateur et comme
Conservateur; les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon
lesquelles il conserve: il agit selon les règles parce qu'il les
connaît; il les connaît parce qu'il les a faites; il les a faites
parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance.
«Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont
faites; _mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites_. Avant qu'il y
eût des êtres intelligents, ces êtres étaient possibles; ils avaient
donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles.
Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice
possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce
qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant
qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.
«L'homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps,
gouverné par des lois invariables. Comme être intelligent, il viole
sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il
établit lui-même. Il faut qu'il se conduise, et cependant il est un
être borné, il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme toutes les
intelligences finies; les faibles connaissances qu'il a, il les perd
encore; comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un
tel être pouvait à tous les instants oublier son Créateur; Dieu l'a
rappelé à lui par les lois de la religion. Un tel être pouvait à tous
les instants s'oublier lui-même; les philosophes l'ont averti par les
lois de la morale. Fait pour vivre dans la société, il y pouvait
oublier les autres; les législateurs l'ont rendu à ses devoirs par les
lois politiques et civiles.
«Avant toutes ces lois sont celles de la nature, ainsi nommées parce
qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être. Pour
les connaître bien, il faut considérer un homme avant l'établissement
des sociétés. Les lois de la nature seront celles qu'il recevrait dans
un état pareil.
«Cette loi qui, en imprimant dans nous-mêmes l'idée d'un Créateur,
nous porte vers lui, est la première des _lois naturelles_ par son
importance, et non pas dans l'ordre de ces lois. L'homme dans l'état
de nature aurait plutôt la faculté de connaître, qu'il n'aurait des
connaissances. Il est clair que ses premières idées ne seraient point
des idées spéculatives: il songerait à la conservation de son être
avant de chercher l'origine de son être. Un homme pareil ne sentirait
d'abord que sa faiblesse; sa timidité serait extrême: et si l'on avait
là-dessus besoin de l'expérience, l'on a trouvé dans les forêts des
hommes sauvages; tout les fait trembler, tout les fait fuir.
«Sitôt que les hommes sont en société, ils perdent le sentiment de
leur faiblesse; l'égalité qui était entre eux cesse, et l'état de
guerre commence.
«Chaque société particulière vient à sentir sa force, ce qui produit
un état de guerre de nation à nation. Les particuliers, dans chaque
société, commencent à sentir leur force; ils cherchent à tourner en
leur faveur les principaux avantages de cette société, ce qui fait
entre eux un état de guerre.
«Ces deux sortes d'états de guerre font établir les lois parmi les
hommes. Considérés comme habitants d'une si grande planète qu'il est
nécessaire qu'il y ait différents peuples, ils ont des lois dans le
rapport que ces peuples ont entre eux; et c'est _le droit des gens_.
Considérés comme vivant dans une société qui doit être maintenue, ils
ont des lois dans le rapport qu'ont ceux qui gouvernent avec ceux qui
sont gouvernés; et c'est le _droit politique_. Ils en ont encore dans
le rapport que tous les citoyens ont entre eux; et c'est _le droit
civil_.
«Le _droit des gens_ est naturellement fondé sur ce principe, que les
diverses nations doivent se faire dans la paix le plus de bien et dans
la guerre le moins de mal qu'il est possible, sans nuire à leurs
véritables intérêts.
«L'objet de la guerre, c'est la victoire; celui de la victoire, la
conquête; celui de la conquête, la conservation. De ce principe et du
précédent doivent dériver toutes les lois qui forment le _droit des
gens_.
«Toutes les nations ont un droit des gens. Les Iroquois mêmes, qui
mangent leurs prisonniers, en ont un. Ils envoient et reçoivent des
ambassades; ils connaissent des droits de la guerre et de la paix; le
mal est que ce droit des gens n'est pas fondé sur les vrais principes.
«Outre le droit des gens, qui regarde toutes les sociétés, il y a un
_droit politique_ pour chacune. Une société ne saurait subsister sans
un gouvernement. _La réunion de toutes les forces particulières_, dit
très-bien Gravina, _forme ce que l'on appelle l'état politique_.
«La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne
tous les peuples de la terre; et les lois politiques et civiles de
chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique
cette raison humaine.
«Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont
faites, que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent
convenir à une autre.
«Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe du
gouvernement qui est établi ou qu'on veut établir; soit qu'elles le
forment, comme font les lois politiques; soit qu'elles le
maintiennent, comme font les lois civiles.
»Elles doivent être relatives au _physique_ du pays, au climat,
glacé, brûlant ou tempéré; à la qualité du terrain, à sa situation, à
sa grandeur; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou
pasteurs; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la
constitution peut souffrir; à la religion des habitants, à leurs
inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à
leurs moeurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre
elles, elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur,
avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies; c'est dans
toutes ces vues qu'il faut les considérer.
«C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai
tous ces rapports, ils forment tous ensemble ce que l'on appelle
l'_esprit des lois_.
«J'examinerai d'abord les rapports que les lois ont _avec la nature_
et avec le principe de chaque gouvernement; et, comme ce principe a
sur les lois une suprême influence, je m'attacherai à le bien
connaître; et si je puis une fois l'établir on en verra couler les
lois comme de leur source. Je passerai ensuite aux autres rapports qui
semblent être plus particuliers.»