XI

Maintenant je vais lire avec vous.

Et d'abord je remarque, à l'ouverture même du livre, une vérité

vieille comme le monde et hardie à force de vétusté.

La connaissance et la reconnaissance d'un Dieu, source et principe de

toutes les lois et portant en soi-même la raison et la sanction de

toutes les lois. Il ne faut pas oublier que, pendant que les

philosophes modernes: Voltaire, Rousseau, Helvétius, d'Holbach et

mille autres, et toute l'innombrable société lettrée ou érudite de

l'Europe, niaient la vérité suprême, Dieu, ou s'efforçaient de noyer

ce principe des principes dans des controverses plus ou moins

ambiguës, Montesquieu commençait son examen des lois par la profession

nette de la Divinité. Il admettait la _nature des choses_ comme base

de toute législation; et _nature des choses_, qu'est-ce autre chose

que Dieu?

Il faut lui payer un grand et juste hommage pour ce courage, supérieur

encore à l'entendement.

Il définit ainsi la loi:

«Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports

nécessaires qui dérivent de la nature des choses; et dans ce sens,

tous les êtres ont leurs lois. La Divinité a ses lois, le monde

matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs

lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois.

«Ceux qui ont dit «qu'_une fatalité aveugle a produit tous les effets

que nous voyons dans le monde_» ont dit une grande absurdité; car

quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait

produit des êtres intelligents?

«Il y a donc une raison primitive; et les lois sont les rapports qui

se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces

divers êtres entre eux.

«Dieu a du rapport avec l'univers comme Créateur et comme

Conservateur; les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon

lesquelles il conserve: il agit selon les règles parce qu'il les

connaît; il les connaît parce qu'il les a faites; il les a faites

parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance.

«Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont

faites; _mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites_. Avant qu'il y

eût des êtres intelligents, ces êtres étaient possibles; ils avaient

donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles.

Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice

possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce

qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant

qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.

«L'homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps,

gouverné par des lois invariables. Comme être intelligent, il viole

sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il

établit lui-même. Il faut qu'il se conduise, et cependant il est un

être borné, il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme toutes les

intelligences finies; les faibles connaissances qu'il a, il les perd

encore; comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un

tel être pouvait à tous les instants oublier son Créateur; Dieu l'a

rappelé à lui par les lois de la religion. Un tel être pouvait à tous

les instants s'oublier lui-même; les philosophes l'ont averti par les

lois de la morale. Fait pour vivre dans la société, il y pouvait

oublier les autres; les législateurs l'ont rendu à ses devoirs par les

lois politiques et civiles.

«Avant toutes ces lois sont celles de la nature, ainsi nommées parce

qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être. Pour

les connaître bien, il faut considérer un homme avant l'établissement

des sociétés. Les lois de la nature seront celles qu'il recevrait dans

un état pareil.

«Cette loi qui, en imprimant dans nous-mêmes l'idée d'un Créateur,

nous porte vers lui, est la première des _lois naturelles_ par son

importance, et non pas dans l'ordre de ces lois. L'homme dans l'état

de nature aurait plutôt la faculté de connaître, qu'il n'aurait des

connaissances. Il est clair que ses premières idées ne seraient point

des idées spéculatives: il songerait à la conservation de son être

avant de chercher l'origine de son être. Un homme pareil ne sentirait

d'abord que sa faiblesse; sa timidité serait extrême: et si l'on avait

là-dessus besoin de l'expérience, l'on a trouvé dans les forêts des

hommes sauvages; tout les fait trembler, tout les fait fuir.

«Sitôt que les hommes sont en société, ils perdent le sentiment de

leur faiblesse; l'égalité qui était entre eux cesse, et l'état de

guerre commence.

«Chaque société particulière vient à sentir sa force, ce qui produit

un état de guerre de nation à nation. Les particuliers, dans chaque

société, commencent à sentir leur force; ils cherchent à tourner en

leur faveur les principaux avantages de cette société, ce qui fait

entre eux un état de guerre.

«Ces deux sortes d'états de guerre font établir les lois parmi les

hommes. Considérés comme habitants d'une si grande planète qu'il est

nécessaire qu'il y ait différents peuples, ils ont des lois dans le

rapport que ces peuples ont entre eux; et c'est _le droit des gens_.

Considérés comme vivant dans une société qui doit être maintenue, ils

ont des lois dans le rapport qu'ont ceux qui gouvernent avec ceux qui

sont gouvernés; et c'est le _droit politique_. Ils en ont encore dans

le rapport que tous les citoyens ont entre eux; et c'est _le droit

civil_.

«Le _droit des gens_ est naturellement fondé sur ce principe, que les

diverses nations doivent se faire dans la paix le plus de bien et dans

la guerre le moins de mal qu'il est possible, sans nuire à leurs

véritables intérêts.

«L'objet de la guerre, c'est la victoire; celui de la victoire, la

conquête; celui de la conquête, la conservation. De ce principe et du

précédent doivent dériver toutes les lois qui forment le _droit des

gens_.

«Toutes les nations ont un droit des gens. Les Iroquois mêmes, qui

mangent leurs prisonniers, en ont un. Ils envoient et reçoivent des

ambassades; ils connaissent des droits de la guerre et de la paix; le

mal est que ce droit des gens n'est pas fondé sur les vrais principes.

«Outre le droit des gens, qui regarde toutes les sociétés, il y a un

_droit politique_ pour chacune. Une société ne saurait subsister sans

un gouvernement. _La réunion de toutes les forces particulières_, dit

très-bien Gravina, _forme ce que l'on appelle l'état politique_.

«La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne

tous les peuples de la terre; et les lois politiques et civiles de

chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique

cette raison humaine.

«Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont

faites, que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent

convenir à une autre.

«Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe du

gouvernement qui est établi ou qu'on veut établir; soit qu'elles le

forment, comme font les lois politiques; soit qu'elles le

maintiennent, comme font les lois civiles.

»Elles doivent être relatives au _physique_ du pays, au climat,

glacé, brûlant ou tempéré; à la qualité du terrain, à sa situation, à

sa grandeur; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou

pasteurs; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la

constitution peut souffrir; à la religion des habitants, à leurs

inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à

leurs moeurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre

elles, elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur,

avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies; c'est dans

toutes ces vues qu'il faut les considérer.

«C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai

tous ces rapports, ils forment tous ensemble ce que l'on appelle

l'_esprit des lois_.

«J'examinerai d'abord les rapports que les lois ont _avec la nature_

et avec le principe de chaque gouvernement; et, comme ce principe a

sur les lois une suprême influence, je m'attacherai à le bien

connaître; et si je puis une fois l'établir on en verra couler les

lois comme de leur source. Je passerai ensuite aux autres rapports qui

semblent être plus particuliers.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 30 / 112 题