Je viens de le faire, et je vais me rendre compte à moi-même de mes
impressions.
Si l'on me demande: Montesquieu est-il un écrivain de premier ordre?
un de ces hommes après lesquels il n'est plus permis d'écrire sur le
sujet qu'ils ont traité et dont ils ont, du premier coup, effleuré
toute la superficie ou épuisé tout l'intérêt? Je réponds: Non;
l'écrivain, dans Montesquieu, est agréable, suffisant, mais plus
original de prétention que de fonds; il a le pédantisme de
l'ignorance; il masque par la profondeur de l'intention le peu de
profondeur des idées; en un mot, il est grave de formes, très-léger de
fonds.
Montesquieu est-il un philosophe consommé? un de ces hommes qui
secouent par la vigueur de leur intelligence les traditions populaires
ou les préjugés contemporains de leur temps pour faire place à des
idées plus justes, et pour substituer des institutions neuves et
pratiques aux vieilleries nuisibles ou usées de leur époque? Non;
c'est un homme d'étude qui a eu l'intention d'être un philosophe, qui
n'a point faussé les idées générales de son temps ni de son pays, qui
s'est tenu toujours à la hauteur de son époque, mais qui ne lui a pas
fait faire un pas en avant, qui a rédigé si raisonnablement et
spirituellement ce qu'on a discuté, mais qui n'a pensé que sur ce
qu'on a pensé avant lui.
Montesquieu est-il un législateur prématuré? un homme de la race de
Confucius, d'Aristote, qui, jetant sur les institutions de l'Europe un
regard créateur, infaillible, prophétique, ait cherché dans l'idéal
vrai les principes d'amélioration, de perfectionnement, de justice, de
nature à les introduire dans les lois sans subvertir le monde et à
inoculer au corps social une dose de vérités absolues sans le faire
mourir dans son opération médicale? Non; il a marché à reculons sans
voir l'avenir, et en contemplant uniquement le passé pour y découvrir
ce qui a été fait, pourquoi cela a été fait, sans se préoccuper
nullement de ce qui sera fait pour conformer les lois futures à une
plus grande justice ou à une plus parfaite moralité. Non, Montesquieu
n'a pas été un profond législateur; il a été ou il a voulu être un
simple érudit en législation, et il s'est trompé neuf fois sur dix
dans ses prémisses et dans ses conclusions.--Et n'étant échauffé,
comme un érudit, par aucune flamme idéale, illusionné par aucun rêve,
il a écrit froidement; il a remplacé par quelques traits d'esprit les
généreuses erreurs que le rêve ajoute en ce genre à la vérité; il a
laissé à Platon son idéal, quelquefois brillant, souvent absurde, de
sa _République_; à J. J. Rousseau ses fantaisies sans base du _Contrat
social_; à Fénelon ses utopies illogiques du _Salluste_; il n'a point
eu leurs erreurs, mais il n'a point eu leurs vertus.
Aussi, chose bien remarquable, Montesquieu écrivait sur le seuil même
d'une révolution, d'une tentative la plus forte qui fut jamais pour
rectifier et renouveler les lois du monde moderne, et, depuis Mirabeau
jusqu'à Condorcet, Danton, Robespierre, personne ne s'est inspiré de
lui, personne n'a prononcé son nom, et la Convention n'en a pas parlé
plus que de Confucius ou d'Aristote: ce n'était pas l'homme de
l'avenir, c'était l'homme du passé. Il était, à vingt ans de distance,
aussi mort et aussi oublié que le passé lui-même. Quelques juristes
érudits l'avaient dans leur bibliothèque; les ignorants avaient
entendu parler de son nom; mais il n'était dans l'idéal ou dans le
coeur de personne. Voilà Montesquieu.
X
Examinons pourquoi je ne l'ai bien compris qu'aujourd'hui.
On voit l'esprit général du livre et de l'auteur dans sa préface.
«Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en
avait quelqu'une qui, contre mon attente, pût offenser, il n'y en a
pas du moins qui y ait été mise avec mauvaise intention. Je n'ai point
naturellement l'esprit désapprobateur. Platon remerciait les dieux de
ce qu'il était né du temps de Socrate; et moi je rends grâces à Dieu
de ce qu'il m'a fait naître dans le gouvernement où je vis, et de ce
qu'il a voulu que j'obéisse à ceux qu'il m'a fait aimer.
«Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'accorde pas: c'est de
ne pas juger par la lecture d'un moment d'un travail de vingt années,
d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques
phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne peut le
bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage.
«J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que dans cette infinie
diversité de lois et de moeurs, ils n'étaient pas uniquement conduits
par leurs fantaisies.
«J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier
comme d'eux-mêmes; les historiens de toutes les nations n'en être que
les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou
dépendre d'une autre plus générale.
«Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre
l'esprit, pour ne pas regarder comme semblables des cas réellement
différents, et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent
semblables.
«Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature
des choses.
«Ici, bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu la
chaîne qui les lie à d'autres. Plus on réfléchira sur les détails,
plus on sentira la certitude des principes. Ces détails mêmes, je ne
les ai pas tous donnés; car qui pourrait dire tout sans un mortel
ennui?
«On ne trouvera point ici ces traits saillants qui semblent
caractériser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'on voie les
choses avec une certaine étendue, les saillies s'évanouissent; elles
ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un côté
et abandonne tous les autres.
«Je n'écris point pour censurer ce qui est établi, dans quelque pays
que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes; et
on en tirera naturellement cette conséquence: qu'il n'appartient de
proposer des changements qu'à ceux qui sont assez heureusement nés
pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution d'un État.
«Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des
magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un
temps d'ignorance on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus
grands maux; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on
fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la
correction; mais on voit encore les abus de la correction même. On
laisse le mal, si l'on craint le pire; on laisse le bien, si l'on est
en doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout
ensemble; on examine toutes les causes pour voir les résultats.
«Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles
raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois, qu'on
pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays et dans chaque
gouvernement, dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirais le
plus heureux des mortels.
«Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent augmentassent
leurs connaissances sur ce qu'ils doivent prescrire, et que ceux qui
obéissent trouvassent un nouveau plaisir à obéir, je me croirais le
plus heureux des mortels.
«Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que
les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J'appelle ici préjugés
non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses, mais ce qui fait
qu'on s'ignore soi-même.
«C'est en cherchant à instruire les hommes que l'on peut pratiquer
cette vertu générale, qui comprend l'amour de tous. L'homme, cet être
flexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des
autres, est également capable de connaître sa propre nature lorsqu'on
la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui
dérobe.
«J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage;
j'ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j'avais écrites; je
sentais tous les jours les mains paternelles tomber; je suivais mon
objet sans former de dessein; je ne connaissais ni les règles ni les
exceptions; je ne trouvais la vérité que pour la perdre. Mais, quand
j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi;
et dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer,
croître, s'avancer et finir.
«Si cet ouvrage a du succès, je le devrai beaucoup à la majesté de mon
sujet; cependant je ne crois pas avoir totalement manqué de génie.
Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes en France et en Allemagne
ont écrit avant moi, j'ai été dans l'admiration, mais je n'ai point
perdu le courage: _Et moi aussi, je suis peintre_! ai-je dit avec le
Corrége.»