IX

Je viens de le faire, et je vais me rendre compte à moi-même de mes

impressions.

Si l'on me demande: Montesquieu est-il un écrivain de premier ordre?

un de ces hommes après lesquels il n'est plus permis d'écrire sur le

sujet qu'ils ont traité et dont ils ont, du premier coup, effleuré

toute la superficie ou épuisé tout l'intérêt? Je réponds: Non;

l'écrivain, dans Montesquieu, est agréable, suffisant, mais plus

original de prétention que de fonds; il a le pédantisme de

l'ignorance; il masque par la profondeur de l'intention le peu de

profondeur des idées; en un mot, il est grave de formes, très-léger de

fonds.

Montesquieu est-il un philosophe consommé? un de ces hommes qui

secouent par la vigueur de leur intelligence les traditions populaires

ou les préjugés contemporains de leur temps pour faire place à des

idées plus justes, et pour substituer des institutions neuves et

pratiques aux vieilleries nuisibles ou usées de leur époque? Non;

c'est un homme d'étude qui a eu l'intention d'être un philosophe, qui

n'a point faussé les idées générales de son temps ni de son pays, qui

s'est tenu toujours à la hauteur de son époque, mais qui ne lui a pas

fait faire un pas en avant, qui a rédigé si raisonnablement et

spirituellement ce qu'on a discuté, mais qui n'a pensé que sur ce

qu'on a pensé avant lui.

Montesquieu est-il un législateur prématuré? un homme de la race de

Confucius, d'Aristote, qui, jetant sur les institutions de l'Europe un

regard créateur, infaillible, prophétique, ait cherché dans l'idéal

vrai les principes d'amélioration, de perfectionnement, de justice, de

nature à les introduire dans les lois sans subvertir le monde et à

inoculer au corps social une dose de vérités absolues sans le faire

mourir dans son opération médicale? Non; il a marché à reculons sans

voir l'avenir, et en contemplant uniquement le passé pour y découvrir

ce qui a été fait, pourquoi cela a été fait, sans se préoccuper

nullement de ce qui sera fait pour conformer les lois futures à une

plus grande justice ou à une plus parfaite moralité. Non, Montesquieu

n'a pas été un profond législateur; il a été ou il a voulu être un

simple érudit en législation, et il s'est trompé neuf fois sur dix

dans ses prémisses et dans ses conclusions.--Et n'étant échauffé,

comme un érudit, par aucune flamme idéale, illusionné par aucun rêve,

il a écrit froidement; il a remplacé par quelques traits d'esprit les

généreuses erreurs que le rêve ajoute en ce genre à la vérité; il a

laissé à Platon son idéal, quelquefois brillant, souvent absurde, de

sa _République_; à J. J. Rousseau ses fantaisies sans base du _Contrat

social_; à Fénelon ses utopies illogiques du _Salluste_; il n'a point

eu leurs erreurs, mais il n'a point eu leurs vertus.

Aussi, chose bien remarquable, Montesquieu écrivait sur le seuil même

d'une révolution, d'une tentative la plus forte qui fut jamais pour

rectifier et renouveler les lois du monde moderne, et, depuis Mirabeau

jusqu'à Condorcet, Danton, Robespierre, personne ne s'est inspiré de

lui, personne n'a prononcé son nom, et la Convention n'en a pas parlé

plus que de Confucius ou d'Aristote: ce n'était pas l'homme de

l'avenir, c'était l'homme du passé. Il était, à vingt ans de distance,

aussi mort et aussi oublié que le passé lui-même. Quelques juristes

érudits l'avaient dans leur bibliothèque; les ignorants avaient

entendu parler de son nom; mais il n'était dans l'idéal ou dans le

coeur de personne. Voilà Montesquieu.

X

Examinons pourquoi je ne l'ai bien compris qu'aujourd'hui.

On voit l'esprit général du livre et de l'auteur dans sa préface.

«Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en

avait quelqu'une qui, contre mon attente, pût offenser, il n'y en a

pas du moins qui y ait été mise avec mauvaise intention. Je n'ai point

naturellement l'esprit désapprobateur. Platon remerciait les dieux de

ce qu'il était né du temps de Socrate; et moi je rends grâces à Dieu

de ce qu'il m'a fait naître dans le gouvernement où je vis, et de ce

qu'il a voulu que j'obéisse à ceux qu'il m'a fait aimer.

«Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'accorde pas: c'est de

ne pas juger par la lecture d'un moment d'un travail de vingt années,

d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques

phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne peut le

bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage.

«J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que dans cette infinie

diversité de lois et de moeurs, ils n'étaient pas uniquement conduits

par leurs fantaisies.

«J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier

comme d'eux-mêmes; les historiens de toutes les nations n'en être que

les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou

dépendre d'une autre plus générale.

«Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre

l'esprit, pour ne pas regarder comme semblables des cas réellement

différents, et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent

semblables.

«Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature

des choses.

«Ici, bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu la

chaîne qui les lie à d'autres. Plus on réfléchira sur les détails,

plus on sentira la certitude des principes. Ces détails mêmes, je ne

les ai pas tous donnés; car qui pourrait dire tout sans un mortel

ennui?

«On ne trouvera point ici ces traits saillants qui semblent

caractériser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'on voie les

choses avec une certaine étendue, les saillies s'évanouissent; elles

ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un côté

et abandonne tous les autres.

«Je n'écris point pour censurer ce qui est établi, dans quelque pays

que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes; et

on en tirera naturellement cette conséquence: qu'il n'appartient de

proposer des changements qu'à ceux qui sont assez heureusement nés

pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution d'un État.

«Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des

magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un

temps d'ignorance on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus

grands maux; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on

fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la

correction; mais on voit encore les abus de la correction même. On

laisse le mal, si l'on craint le pire; on laisse le bien, si l'on est

en doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout

ensemble; on examine toutes les causes pour voir les résultats.

«Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles

raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois, qu'on

pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays et dans chaque

gouvernement, dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirais le

plus heureux des mortels.

«Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent augmentassent

leurs connaissances sur ce qu'ils doivent prescrire, et que ceux qui

obéissent trouvassent un nouveau plaisir à obéir, je me croirais le

plus heureux des mortels.

«Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que

les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J'appelle ici préjugés

non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses, mais ce qui fait

qu'on s'ignore soi-même.

«C'est en cherchant à instruire les hommes que l'on peut pratiquer

cette vertu générale, qui comprend l'amour de tous. L'homme, cet être

flexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des

autres, est également capable de connaître sa propre nature lorsqu'on

la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui

dérobe.

«J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage;

j'ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j'avais écrites; je

sentais tous les jours les mains paternelles tomber; je suivais mon

objet sans former de dessein; je ne connaissais ni les règles ni les

exceptions; je ne trouvais la vérité que pour la perdre. Mais, quand

j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi;

et dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer,

croître, s'avancer et finir.

«Si cet ouvrage a du succès, je le devrai beaucoup à la majesté de mon

sujet; cependant je ne crois pas avoir totalement manqué de génie.

Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes en France et en Allemagne

ont écrit avant moi, j'ai été dans l'admiration, mais je n'ai point

perdu le courage: _Et moi aussi, je suis peintre_! ai-je dit avec le

Corrége.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 29 / 112 题