Telle fut la vie de cet homme distingué que le dix-huitième siècle
prit pour un grand homme sur parole, et dont il ne lut guère que les
_Lettres persanes_, feuille du _Mercure_, légère et spirituelle, mais
peu digne, en somme, de la plume d'un législateur.
J'avoue qu'à l'âge où je suis arrivé, je ne connaissais Montesquieu
que de nom, et que je serais mort sur la prévention de son mérite
transcendant, si je n'avais eu enfin, dans ces derniers temps, le
loisir de l'étudier à fond et la volonté de m'en faire une idée juste.
Combien n'en ai-je pas été détrompé! J'avais, il est vrai, lu souvent
dans l'inimitable Correspondance de Voltaire, quelques phrases
très-succinctes et presque très-dédaigneuses sur ce prétendu _Esprit
des Lois_, qu'il appelait avec raison, comme son amie madame du
Deffant: _De l'esprit sur les lois_. Mais je pensais que la gravité du
sujet avait peut-être rebuté l'esprit si charmant, quoique si solide,
de Voltaire, et qu'il ne fallait pas demander à un homme
universel,--réputé léger,--un jugement sur un magistrat--réputé
érudit.--Je m'étais réservé de lire à fond Montesquieu quand j'en
aurais le temps et de me faire une idée juste de l'_Aristote_ de la
France.