XXVII

On voit par le ton de cette lettre, si différent des jactances de

Marie Stuart, quand elle menaçait Élisabeth de déchéance, et

l'Angleterre d'invasion des Écossais catholiques, combien son âme et

sa langue savaient se plier aux temps. Élisabeth avait à choisir entre

deux politiques: l'une magnanime qui consistait à accueillir et à

relever sa cousine vaincue; l'autre, franchement ennemie, qui

consistait à profiter de ses revers et à la détrôner une seconde fois,

par son éclatante réprobation; elle en choisit une troisième,

indécise, dissimulée, caressante en paroles, odieuse en actions,

laissant tour à tour l'espérance ou le désespoir, user dans l'attente

le coeur de sa rivale, comme si elle eût voulu charger la douleur,

l'angoisse et le temps d'être ses bourreaux. Cette reine, grande par

le génie, mesquine par le coeur, cruelle par la politique et encore

plus par ses jalousies féminines, était la digne fille d'Henri VIII,

dont chaque passion s'assouvissait dans le sang. Elle ouvrit à Marie

Stuart le château de Carlisle, comme un asile royal, et elle le

referma sur elle comme une prison. Elle lui répondit qu'elle ne

pourrait convenablement traiter Marie en reine d'Écosse et en soeur,

qu'après qu'elle se serait lavée des crimes que lui imputaient ses

sujets d'Écosse. Elle évoqua ainsi, à son tribunal de reine étrangère,

ce grand procès entre Marie Stuart et son peuple. Son intervention en

Écosse dont elle tenait la reine dans ses mains, et dont le régent

Murray avait tout à espérer ou à craindre, devenait toute-puissante

par cette attitude d'Élisabeth; elle allait régner en arbitre et sans

troupes sur ce royaume. Sa politique conseillée, dit-on, par le grand

ministre Cécil, était ignoble, mais elle était anglaise. Honorer Marie

Stuart, c'était amnistier l'assassinat de Darnley, le mariage avec

Bothwell, la royauté de l'adultère. La restaurer sur le trône

d'Écosse, c'était offenser mortellement l'Angleterre protestante et la

moitié presbytérienne de l'Écosse. Rendre la liberté à Marie Stuart,

c'était livrer à l'Espagne, à la France, à la maison catholique

d'Autriche, le levier tout-puissant, à l'aide duquel ces puissances

remueraient l'Écosse pour la donner au papisme. Ces pensées étaient

justes en politique, mais les avouer était humiliant pour une reine et

surtout pour une femme, encore plus pour une parente. Tout le secret

de la temporisation d'Élisabeth est dans cette impossibilité d'avouer

une politique qui la servait, mais qui la déshonorait devant l'Europe.

«Non, Madame, lui répondit Marie Stuart du château de Carlisle, je ne

suis pas venue ici pour me justifier devant mes sujets, mais pour les

châtier et pour vous demander vos secours contre eux. Je ne puis ni ne

veux répondre à leurs fausses accusations, mais oui bien pour amitié

et bon plaisir me veux justifier envers vous de bonne volonté, non en

forme de procès avec mes sujets; eux et moi ne sommes en rien

compagnons égaux, et quand je devrais être tenue à perpétuité ici,

encore mieux aimerais-je mourir que me reconnaître telle!»

Elle était déjà retenue ou captive en effet: l'ambassadeur d'Espagne à

Londres, qui était allé lui porter les condoléances de sa cour, décrit

ainsi sa demeure au château de Carliste:

«La pièce que la reine habite est obscure, écrit don Gusman de Silva,

vers cette époque, à Philippe II; elle n'a qu'une seule croisée garnie

de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces gardées

et occupées par des arquebusiers. Dans la dernière, celle qui fait

antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des

districts de la frontière de Carlisle; la reine n'a auprès d'elle que

trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du

château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine

peut sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de

cent arquebusiers. Elle a demandé à lord Scrope un prêtre pour dire la

messe. Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre.»

Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France.

Elle oublia sa sourde haine contre Catherine de Médicis et lui

écrivit; elle écrivit au roi Charles IX et au duc d'Anjou pour leur

demander de la secourir.

Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but.

De Carlisle, 21 juin 1568.

«Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.

«La royne d'icy m'a envoyé ung peu de linge et me fournit un plat. Le

reste je l'ai empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en

cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce

faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas

d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien.

Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'ostera de

ces misères bien tost. Car j'ai souffert injures, calomnies, prison,

faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre-vingt et douze

milles à travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher

sur la dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine

sans pain, et suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme,

en ce pays, où, pour récompense, je ne suis gueres mieulx que

prisonnière. Et cependant on abast toutes les maisons de mes

serviteurs et je ne puis les ayder, et pend-on les maistres, et je ne

puis les recompenser; et toutes foys tous demeurent constantz vers

moy, abhorrent ces cruels traistres, qui n'ont trois mil hommes à leur

commandement, et si j'avais secours, encores la moytié les laisserait

pour seur. Je prie Dieu qu'il me mette remède, ce sera quand il luy

plaira, et qu'il vous donne santé et longue vie.

«Votre humble et obéissante niepce,

«MARIE, R.»

Le silence d'Élisabeth la glaçait d'effroi; elle s'abaissait jusqu'à

la câlinerie féminine pour lui arracher un mot:

«De Carliste, 5 juillet 1568.

«...... Ma bonne soeur.... Je penseroys vous satisfaire en tout,

vous voyant. Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye:

car je ne suis un enchanteur, mais vostre soeur et cousine... Je ne

suis de la nature du basilic, ny moins du caméléon, pour vous

convertir à ma semblance, quand bien je seroye si dangereuse et

mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de constance et de

justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous donne grace d'en

bien user avecques longue et heureuse vie.

«Vostre bonne soeur et cousine,

«M. R.»

Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser:

Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.

Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques

protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de

Bolton, qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk.

Transportée au château de Bolton, maison des ducs de Norfolk, elle

écrit d'un style bien différent à la reine d'Espagne, femme de

Philippe II:

«Si j'avais de vous et des rois, vos parents, espérance de secours,

lui dit-elle, je mettrais la religion ici _subs_ (c'est-à-dire je

ferais triompher le catholicisme) ou je mourrais à la peine. Tout ce

pays où je suis est entièrement dédié à la foi catholique, et à cause

de cela et de mon droit que j'ai, à moi, sur ce royaume, il faudrait

peu de chose pour apprendre à cette reine d'Angleterre de se mêler

d'aider les sujets rebelles contre leurs princes! Au reste, vous avez

des filles, Madame, et j'ai un fils.....; la reine Élisabeth n'est pas

fort aimée d'aucune des deux religions, et Dieu merci, j'ai gagné une

bonne partie des coeurs des gens de bien de ce pays-ci depuis ma

venue, jusqu'à hasarder tout ce qu'ils ont pour moi et pour ma

cause!... Gardez-moi bien secret, car il m'en coûterait la vie!...

J'ai la fièvre de cette lettre.»

On voit que, dès les premiers jours de son séjour en Angleterre, en

caressant d'une main Élisabeth, elle nouait de l'autre, avec

l'étranger et avec ses propres sujets, la trame dans laquelle elle

finit par se prendre elle-même. La captivité était son excuse, la

religion son prétexte, le malheur son droit; mais, si elle pouvait

alléguer son infortune, elle ne pouvait, sans mentir, alléguer son

innocence. Elle ne cessait de demander à Madrid et à Paris des

interventions armées contre l'Écosse et contre Élisabeth. Sa vie

entière, pendant sa captivité, ne fut qu'une longue conjuration. La

politique inhumaine et déloyale de la reine d'Angleterre la

justifiait de sa propre duplicité.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 11 / 112 题