«La reine est folle, écrit, à la même époque, un des témoins de ces
scandales de passion, tout ce qui est infâme domine maintenant à cette
cour, que Dieu nous sauve! Bientôt la reine épousera Bothwell; elle a
bu toute honte: «Peu m'importe, disait-elle hier, que je perde pour
lui, France, Écosse, Angleterre! Plutôt que de le quitter, j'irai au
bout du monde avec lui en jupon blanc.» Elle ne s'arrêtera pas qu'elle
n'ait tout ruiné ici; on lui a persuadé de se laisser enlever par
Bothwell pour accomplir plus tôt leur mariage; c'était chose
concertée entre eux avant le meurtre de Darnley dont elle est la
conseillère et lui l'exécuteur.»
C'était le langage d'un ennemi, mais l'événement justifia bientôt
après la prophétie de la colère. Quelques jours après, le 24 avril,
comme elle revenait de Stirling, où elle avait été visiter son fils
élevé loin d'elle, Bothwell, avec un groupe de ses amis en armes,
l'attendit au pont d'Almondbridge. Il descendit de cheval, prit
respectueusement la bride de celui de la reine, feignit une légère
violence, et la conduisit, captive volontaire, dans son château de
Dunbar, dont il était gouverneur comme lord des frontières. Elle y
passa huit jours avec lui, comme si elle eût subi le rapt et la
violence, et revint le 8 mai avec lui à Édimbourg, résignée désormais,
disait-elle, à épouser par consentement celui qui avait disposé d'elle
par force. Cette comédie ne trompa personne, mais sauva à Marie Stuart
la honte d'épouser par choix l'assassin de son mari. Bothwell,
indépendamment du sang qui tachait ses mains, avait trois autres
femmes vivantes. Il en fit disparaître deux par or ou par menaces, et
divorça avec la troisième, lady Gardon, soeur de lord Huntly. Il
consentit, pour obtenir le divorce, à se laisser condamner pour
adultère. Les poésies de Marie Stuart adressées à cette époque à
Bothwell, prouvent sa jalousie contre cette femme répudiée, mais
encore aimée:
. . . . . . . . . . . . .
. . . Ses paroles fardées,
Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction,
Et ses hauts cris et lamentation,
Ont tant gagné que par vous sont gardées
Ses escrits où vous donnez encor foy.
Aussi l'aymez, et croyez plus que moy.
Vous la croyez, las! trop je l'apperceoy,
Et vous doubtez de ma ferme constance.
Ô mon seul bien et ma seule espérance,
Et ne vous puis asseurer de ma foy.
Vous m'estimez légère que je voy,
Et si n'avez en moy mille asseurence,
Et soupçonnez mon coeur sans apparence,
Vous défiant à trop grand tort de moy.
Vous ignorez l'amour que je vous porte,
Vous soupçonnez qu'aultre amour me transporte,
Vous estimez mes paroles du vent,
Vous dépeignez de cire, hélas! mon cueur,
Vous me pensez femme sans jugement,
Et tout cela augmente mon ardeur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mon amour croist, et plus en plus croistra,
Tant que vivray. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comment, après de tels aveux, gravés pour l'immortalité poétique,
calomnier une reine qui se calomnie ainsi de sa propre main?
Elle ne refusait à Bothwell qu'une chose: la tutelle et la garde de
son fils enfermé à Stirling. Des luttes terribles et retentissantes
eurent lieu à Holyrood, la veille même de la cérémonie du mariage,
entre la veuve et l'assassin du mari. L'ambassadeur de France en avait
entendu le bruit. Bothwell avait insisté; la reine, obstinée dans sa
résistance, avait demandé à grands cris un poignard pour se tuer. «Le
lendemain, à la cérémonie, écrit l'ambassadeur, je m'aperçus
d'étranges nuages de physionomie entre elle et son mari, ce qu'elle me
voulut excuser en me disant que, si je la voyais triste, c'était pour
ce qu'elle n'avait pas sujet de se réjouir, ne désirant que la mort!»
L'expiation commençait, mais l'amour consumait plus que l'ennui. Son
ami Bothwell fut roi. Une ligue d'indignation, formée entre les grands
d'Écosse contre elle et Bothwell, se noua contre les deux régicides.
Les lords, confédérés pour venger le trône ensanglanté et déshonoré,
se rencontrèrent, le 13 juin 1567, en face des troupes de Bothwell et
de la reine, à Corberry-hill; le courage avait abandonné leurs
partisans avant la bataille. Ils furent défaits; Bothwell, couvert de
sang, rapprocha son cheval de celui de la reine, au moment où tout
espoir de fuite était déjà perdu pour eux. «Sauvez votre vie, lui dit
la reine, il le faut pour moi; nous nous retrouverons dans un temps
plus heureux!» Bothwell voulait mourir. La reine insistait avec
larmes. «Me garderez-vous fidélité, Madame, lui dit-il avec un accent
de doute, comme à un mari et à un roi?--Oui! dit la reine, et, en
signe de ma promesse, voici ma main!» Bothwell porta la main à ses
lèvres et la baisa, puis il s'enfuit, suivi seulement de douze
cavaliers, vers Dunbar.
Les lords la conduisirent prisonnière à la citadelle d'Édimbourg. En
traversant l'armée, elle fut couverte des imprécations des soldats et
du peuple. La soldatesque agitait devant son cheval un drapeau sur
lequel était représenté le cadavre de Darnley, couché à côté de son
page dans le verger de Kirkoldfield, et le petit roi Jacques à genoux,
invoquant le ciel contre sa mère et contre l'assassin de son
malheureux père. Arrivée à Édimbourg, elle parut reprendre courage
dans l'excès de son humiliation. «Elle parut, dit la _Chronique
d'Édimbourg_, à sa fenêtre qui donne sur Hightgat, s'adressant au
peuple d'une voix forte et disant comment elle avait été jetée en
prison par ses propres sujets qui l'avaient trahie; elle se présenta
plusieurs fois à la même fenêtre, dans un misérable état, ses cheveux
épars sur ses épaules et sur son sein; le corps nu et découvert
presque jusqu'à la ceinture. «Par cette main royale,» dit-elle à lord
Ruthven et à Lindsay, qui avaient aidé au meurtre jamais pardonné de
son premier favori, Rizzio, «j'aurai vos têtes, tôt ou tard!» Puis
d'autres fois, s'attendrissant et prenant avec eux l'accent de
suppliante: «Cher Lethington,» disait-elle à ce conseiller de Murray,
«toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je
leur pardonne à tous, s'ils consentent à me réunir sur un vaisseau
avec Bothwell, avec celui que j'ai épousé de leur consentement dans
Holyrood, et s'ils nous laissent aller au hasard des flots, où le vent
et la mer nous conduiront.» Elle écrivait les lettres les plus
passionnées à Bothwell, lettres interceptées aux portes de sa prison
par ses geôliers.» Enfin, on la conduisit, sous une faible escorte,
tant le pays lui était hostile, au château de Lochleven, appartenant
aux Douglas. Lady Douglas, qui l'habitait, avait été la rivale de
Marie Stuart à la main du roi d'Écosse. Le château situé au pied du
Ben Lomond, haute montagne d'Écosse, était construit au milieu d'un
lac qui battait ses murs et qui interceptait toute fuite. Elle y fut
traitée par les Douglas avec les respects dus à son rang et à ses
revers. La reine Élisabeth parut voir avec alarme le triomphe de la
révolte contre une reine. Elle s'entendit avec le comte de Murray pour
que ce frère de Marie Stuart, respecté des deux partis, reprît le
gouvernement pendant la captivité de la reine. Murray vint à Lochleven
conférer avec sa soeur captive sur le sort du royaume et de Jacques,
l'héritier enfant du trône. Elle le vit avec espérance saisir une
autorité qu'elle crut avec raison plus indulgente pour elle. Elle
apprit par lui la fuite de Bothwell dans les îles Shetland d'où il
s'était embarqué pour le Danemark, pour y reprendre, avec ses anciens
écumeurs de mer, la vie de pirate et de brigand, seul refuge que lui
laissait sa fortune.
Nous le verrons achever, dans la captivité et dans la démence, une vie
passée tour à tour dans l'opprobre et sur le trône, dans les exploits
et dans les assassinats. L'âme de la reine ne pouvait s'en détacher.
Elle tenta plusieurs fois de s'échapper de Lochleven pour le
rejoindre ou pour se réfugier en Angleterre. L'historien que nous
citons et qui a visité ses ruines décrit ainsi cette première prison
de la reine:
«Ce séjour de Lochleven, sur lequel le roman et la poésie ont répandu
des lueurs si charmantes, l'histoire plus vraie ne peut le peindre que
dans sa nudité et dans ses horreurs. Le château, ou plutôt le fort,
n'était qu'un bloc massif de granit, flanqué de deux lourdes tours,
peuplé de hiboux et de chauves-souris, éternellement noyé dans la
brume, défendu par les eaux du lac. C'est là que gémissait Marie
Stuart, opprimée sous les violences des lords presbytériens, déchirée
par le remords, troublée par les fantômes du passé et par les terreurs
de l'avenir.»
Elle y portait dans son sein un fruit de son criminel amour; elle y
mit au monde une fille qui mourut ignorée, dans un couvent de femmes,
à Paris.
L'ambassadeur d'Élisabeth en Écosse, Drury, raconte ainsi à sa
souveraine sa dernière tentative d'évasion:
«Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'échapper,
grâce à sa coutume de passer toutes les matinées dans son lit. Elle
s'y prit ainsi: la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui était
déjà arrivé plusieurs fois; et la reine, suivant ce qui avait été
convenu, mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de
linge, et se couvrant la figure de son manteau, elle sortit du château
et entra dans la barque qui sert à passer le loch. Au bout de quelques
instants, un des rameurs dit en riant: «Voyons donc quelle espèce de
dame nous avons là?» Il voulait en même temps découvrir son visage.
Pour l'en empêcher, elle leva les mains. Il remarqua leur beauté et
leur blancheur, qui firent aussitôt soupçonner qui elle était. Elle
parut peu effrayée. Elle ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers
de la conduire à la côte; mais, sans faire attention à ses paroles,
ils ramèrent aussitôt en sens contraire, lui promettant le secret,
surtout envers le lord à la garde duquel elle était confiée. Il semble
qu'elle connaissait le lieu où, une fois débarquée, elle se serait
réfugiée, car on voyait et l'on voit encore rôder dans un petit
village nommé Kinross, près des bords du loch, George Douglas, avec
deux serviteurs de Marie, jadis très-dévoués et paraissant l'être
toujours.»
George Douglas, le plus jeune des fils de cette maison, était en
effet éperdument épris de la captive; le fanatisme de la beauté, de la
pitié, du rang, le dévouait à tous les hasards, pour lui rendre la
liberté et le trône. Il s'entendait par des signaux avec les Hamilton
et d'autres chefs montagnards, qui épiaient sur le rivage opposé à
Lochleven, l'heure d'une entreprise en faveur de la reine. Le signal
convenu de la fuite qui consistait dans un feu nocturne, allumé sur la
plus haute plate-forme des tours du château, brilla enfin aux regards
des Hamilton; bientôt une barque inaperçue, voguant sur le lac et
abordant la rive, leur livra la reine fugitive. Ils se jetèrent à ses
pieds, l'entraînèrent dans leurs montagnes, levèrent leurs vassaux
catholiques, lui formèrent une armée, révoquèrent son abdication,
combattirent sous ses yeux pour sa cause, à Longside, contre les
troupes de Murray, et furent vaincus une seconde fois. Marie Stuart,
sans asile et sans espérance, s'enfuit en Angleterre, où les lettres
d'Élisabeth lui faisaient croire à l'accueil que les rois doivent aux
rois.
«Je vous supplie, écrivit-elle, des frontières du Cumberland, à
Élisabeth, de m'envoyer chercher le plus tôt possible que vous
pourrez, car je suis en pitoyable état, non-seulement pour une reine,
mais pour une gentille femme. Je n'ai chose au monde que ma personne,
telle que je me suis sauvée, faisant soixante milles à travers champs
le premier jour, et n'ayant depuis jamais osé aller que la nuit...
Faites-moi connaître aujourd'hui la sincérité de votre naturelle
affection vers votre bonne soeur, cousine et jurée amie. Souvenez-vous
que je vous ai envoyé mon coeur sur une bague, et maintenant je vous
apporte le vrai coeur et le corps avec, pour plus sûrement nouer ce
noeud d'amitié entre nous!..»