XXVI

«La reine est folle, écrit, à la même époque, un des témoins de ces

scandales de passion, tout ce qui est infâme domine maintenant à cette

cour, que Dieu nous sauve! Bientôt la reine épousera Bothwell; elle a

bu toute honte: «Peu m'importe, disait-elle hier, que je perde pour

lui, France, Écosse, Angleterre! Plutôt que de le quitter, j'irai au

bout du monde avec lui en jupon blanc.» Elle ne s'arrêtera pas qu'elle

n'ait tout ruiné ici; on lui a persuadé de se laisser enlever par

Bothwell pour accomplir plus tôt leur mariage; c'était chose

concertée entre eux avant le meurtre de Darnley dont elle est la

conseillère et lui l'exécuteur.»

C'était le langage d'un ennemi, mais l'événement justifia bientôt

après la prophétie de la colère. Quelques jours après, le 24 avril,

comme elle revenait de Stirling, où elle avait été visiter son fils

élevé loin d'elle, Bothwell, avec un groupe de ses amis en armes,

l'attendit au pont d'Almondbridge. Il descendit de cheval, prit

respectueusement la bride de celui de la reine, feignit une légère

violence, et la conduisit, captive volontaire, dans son château de

Dunbar, dont il était gouverneur comme lord des frontières. Elle y

passa huit jours avec lui, comme si elle eût subi le rapt et la

violence, et revint le 8 mai avec lui à Édimbourg, résignée désormais,

disait-elle, à épouser par consentement celui qui avait disposé d'elle

par force. Cette comédie ne trompa personne, mais sauva à Marie Stuart

la honte d'épouser par choix l'assassin de son mari. Bothwell,

indépendamment du sang qui tachait ses mains, avait trois autres

femmes vivantes. Il en fit disparaître deux par or ou par menaces, et

divorça avec la troisième, lady Gardon, soeur de lord Huntly. Il

consentit, pour obtenir le divorce, à se laisser condamner pour

adultère. Les poésies de Marie Stuart adressées à cette époque à

Bothwell, prouvent sa jalousie contre cette femme répudiée, mais

encore aimée:

. . . . . . . . . . . . .

. . . Ses paroles fardées,

Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction,

Et ses hauts cris et lamentation,

Ont tant gagné que par vous sont gardées

Ses escrits où vous donnez encor foy.

Aussi l'aymez, et croyez plus que moy.

Vous la croyez, las! trop je l'apperceoy,

Et vous doubtez de ma ferme constance.

Ô mon seul bien et ma seule espérance,

Et ne vous puis asseurer de ma foy.

Vous m'estimez légère que je voy,

Et si n'avez en moy mille asseurence,

Et soupçonnez mon coeur sans apparence,

Vous défiant à trop grand tort de moy.

Vous ignorez l'amour que je vous porte,

Vous soupçonnez qu'aultre amour me transporte,

Vous estimez mes paroles du vent,

Vous dépeignez de cire, hélas! mon cueur,

Vous me pensez femme sans jugement,

Et tout cela augmente mon ardeur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mon amour croist, et plus en plus croistra,

Tant que vivray. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comment, après de tels aveux, gravés pour l'immortalité poétique,

calomnier une reine qui se calomnie ainsi de sa propre main?

Elle ne refusait à Bothwell qu'une chose: la tutelle et la garde de

son fils enfermé à Stirling. Des luttes terribles et retentissantes

eurent lieu à Holyrood, la veille même de la cérémonie du mariage,

entre la veuve et l'assassin du mari. L'ambassadeur de France en avait

entendu le bruit. Bothwell avait insisté; la reine, obstinée dans sa

résistance, avait demandé à grands cris un poignard pour se tuer. «Le

lendemain, à la cérémonie, écrit l'ambassadeur, je m'aperçus

d'étranges nuages de physionomie entre elle et son mari, ce qu'elle me

voulut excuser en me disant que, si je la voyais triste, c'était pour

ce qu'elle n'avait pas sujet de se réjouir, ne désirant que la mort!»

L'expiation commençait, mais l'amour consumait plus que l'ennui. Son

ami Bothwell fut roi. Une ligue d'indignation, formée entre les grands

d'Écosse contre elle et Bothwell, se noua contre les deux régicides.

Les lords, confédérés pour venger le trône ensanglanté et déshonoré,

se rencontrèrent, le 13 juin 1567, en face des troupes de Bothwell et

de la reine, à Corberry-hill; le courage avait abandonné leurs

partisans avant la bataille. Ils furent défaits; Bothwell, couvert de

sang, rapprocha son cheval de celui de la reine, au moment où tout

espoir de fuite était déjà perdu pour eux. «Sauvez votre vie, lui dit

la reine, il le faut pour moi; nous nous retrouverons dans un temps

plus heureux!» Bothwell voulait mourir. La reine insistait avec

larmes. «Me garderez-vous fidélité, Madame, lui dit-il avec un accent

de doute, comme à un mari et à un roi?--Oui! dit la reine, et, en

signe de ma promesse, voici ma main!» Bothwell porta la main à ses

lèvres et la baisa, puis il s'enfuit, suivi seulement de douze

cavaliers, vers Dunbar.

Les lords la conduisirent prisonnière à la citadelle d'Édimbourg. En

traversant l'armée, elle fut couverte des imprécations des soldats et

du peuple. La soldatesque agitait devant son cheval un drapeau sur

lequel était représenté le cadavre de Darnley, couché à côté de son

page dans le verger de Kirkoldfield, et le petit roi Jacques à genoux,

invoquant le ciel contre sa mère et contre l'assassin de son

malheureux père. Arrivée à Édimbourg, elle parut reprendre courage

dans l'excès de son humiliation. «Elle parut, dit la _Chronique

d'Édimbourg_, à sa fenêtre qui donne sur Hightgat, s'adressant au

peuple d'une voix forte et disant comment elle avait été jetée en

prison par ses propres sujets qui l'avaient trahie; elle se présenta

plusieurs fois à la même fenêtre, dans un misérable état, ses cheveux

épars sur ses épaules et sur son sein; le corps nu et découvert

presque jusqu'à la ceinture. «Par cette main royale,» dit-elle à lord

Ruthven et à Lindsay, qui avaient aidé au meurtre jamais pardonné de

son premier favori, Rizzio, «j'aurai vos têtes, tôt ou tard!» Puis

d'autres fois, s'attendrissant et prenant avec eux l'accent de

suppliante: «Cher Lethington,» disait-elle à ce conseiller de Murray,

«toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je

leur pardonne à tous, s'ils consentent à me réunir sur un vaisseau

avec Bothwell, avec celui que j'ai épousé de leur consentement dans

Holyrood, et s'ils nous laissent aller au hasard des flots, où le vent

et la mer nous conduiront.» Elle écrivait les lettres les plus

passionnées à Bothwell, lettres interceptées aux portes de sa prison

par ses geôliers.» Enfin, on la conduisit, sous une faible escorte,

tant le pays lui était hostile, au château de Lochleven, appartenant

aux Douglas. Lady Douglas, qui l'habitait, avait été la rivale de

Marie Stuart à la main du roi d'Écosse. Le château situé au pied du

Ben Lomond, haute montagne d'Écosse, était construit au milieu d'un

lac qui battait ses murs et qui interceptait toute fuite. Elle y fut

traitée par les Douglas avec les respects dus à son rang et à ses

revers. La reine Élisabeth parut voir avec alarme le triomphe de la

révolte contre une reine. Elle s'entendit avec le comte de Murray pour

que ce frère de Marie Stuart, respecté des deux partis, reprît le

gouvernement pendant la captivité de la reine. Murray vint à Lochleven

conférer avec sa soeur captive sur le sort du royaume et de Jacques,

l'héritier enfant du trône. Elle le vit avec espérance saisir une

autorité qu'elle crut avec raison plus indulgente pour elle. Elle

apprit par lui la fuite de Bothwell dans les îles Shetland d'où il

s'était embarqué pour le Danemark, pour y reprendre, avec ses anciens

écumeurs de mer, la vie de pirate et de brigand, seul refuge que lui

laissait sa fortune.

Nous le verrons achever, dans la captivité et dans la démence, une vie

passée tour à tour dans l'opprobre et sur le trône, dans les exploits

et dans les assassinats. L'âme de la reine ne pouvait s'en détacher.

Elle tenta plusieurs fois de s'échapper de Lochleven pour le

rejoindre ou pour se réfugier en Angleterre. L'historien que nous

citons et qui a visité ses ruines décrit ainsi cette première prison

de la reine:

«Ce séjour de Lochleven, sur lequel le roman et la poésie ont répandu

des lueurs si charmantes, l'histoire plus vraie ne peut le peindre que

dans sa nudité et dans ses horreurs. Le château, ou plutôt le fort,

n'était qu'un bloc massif de granit, flanqué de deux lourdes tours,

peuplé de hiboux et de chauves-souris, éternellement noyé dans la

brume, défendu par les eaux du lac. C'est là que gémissait Marie

Stuart, opprimée sous les violences des lords presbytériens, déchirée

par le remords, troublée par les fantômes du passé et par les terreurs

de l'avenir.»

Elle y portait dans son sein un fruit de son criminel amour; elle y

mit au monde une fille qui mourut ignorée, dans un couvent de femmes,

à Paris.

L'ambassadeur d'Élisabeth en Écosse, Drury, raconte ainsi à sa

souveraine sa dernière tentative d'évasion:

«Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'échapper,

grâce à sa coutume de passer toutes les matinées dans son lit. Elle

s'y prit ainsi: la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui était

déjà arrivé plusieurs fois; et la reine, suivant ce qui avait été

convenu, mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de

linge, et se couvrant la figure de son manteau, elle sortit du château

et entra dans la barque qui sert à passer le loch. Au bout de quelques

instants, un des rameurs dit en riant: «Voyons donc quelle espèce de

dame nous avons là?» Il voulait en même temps découvrir son visage.

Pour l'en empêcher, elle leva les mains. Il remarqua leur beauté et

leur blancheur, qui firent aussitôt soupçonner qui elle était. Elle

parut peu effrayée. Elle ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers

de la conduire à la côte; mais, sans faire attention à ses paroles,

ils ramèrent aussitôt en sens contraire, lui promettant le secret,

surtout envers le lord à la garde duquel elle était confiée. Il semble

qu'elle connaissait le lieu où, une fois débarquée, elle se serait

réfugiée, car on voyait et l'on voit encore rôder dans un petit

village nommé Kinross, près des bords du loch, George Douglas, avec

deux serviteurs de Marie, jadis très-dévoués et paraissant l'être

toujours.»

George Douglas, le plus jeune des fils de cette maison, était en

effet éperdument épris de la captive; le fanatisme de la beauté, de la

pitié, du rang, le dévouait à tous les hasards, pour lui rendre la

liberté et le trône. Il s'entendait par des signaux avec les Hamilton

et d'autres chefs montagnards, qui épiaient sur le rivage opposé à

Lochleven, l'heure d'une entreprise en faveur de la reine. Le signal

convenu de la fuite qui consistait dans un feu nocturne, allumé sur la

plus haute plate-forme des tours du château, brilla enfin aux regards

des Hamilton; bientôt une barque inaperçue, voguant sur le lac et

abordant la rive, leur livra la reine fugitive. Ils se jetèrent à ses

pieds, l'entraînèrent dans leurs montagnes, levèrent leurs vassaux

catholiques, lui formèrent une armée, révoquèrent son abdication,

combattirent sous ses yeux pour sa cause, à Longside, contre les

troupes de Murray, et furent vaincus une seconde fois. Marie Stuart,

sans asile et sans espérance, s'enfuit en Angleterre, où les lettres

d'Élisabeth lui faisaient croire à l'accueil que les rois doivent aux

rois.

«Je vous supplie, écrivit-elle, des frontières du Cumberland, à

Élisabeth, de m'envoyer chercher le plus tôt possible que vous

pourrez, car je suis en pitoyable état, non-seulement pour une reine,

mais pour une gentille femme. Je n'ai chose au monde que ma personne,

telle que je me suis sauvée, faisant soixante milles à travers champs

le premier jour, et n'ayant depuis jamais osé aller que la nuit...

Faites-moi connaître aujourd'hui la sincérité de votre naturelle

affection vers votre bonne soeur, cousine et jurée amie. Souvenez-vous

que je vous ai envoyé mon coeur sur une bague, et maintenant je vous

apporte le vrai coeur et le corps avec, pour plus sûrement nouer ce

noeud d'amitié entre nous!..»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 10 / 112 题