CHAPITRE CCXVIII.

J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la

maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de

mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs.

Je me décidai à entrer dans une maison de santé. J'avais une fort jolie

petite chambre au rez de chaussée qui, de plain-pied, donnait sur la

terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma résolution, prévenu mes

bienfaiteurs; leur prévoyante et généreuse amitié avait été grandement

au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de

souffrance. J'étais assurée aussi des soins de mon excellent Béclard.

Hélas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage à sa

cendre! Béclard, au premier abord, avait une physionomie peu prévenante;

mais quelle âme sous cette apparente froideur de la science.

Je ne mets aucune ostentation à savoir souffrir, car je trouve que la

faiblesse et les larmes vont à mon sexe; mais les sachant inutiles et

souvent nuisibles, j'ai toujours cherché à les surmonter quand il a

fallu me soumettre à quelque opération, et je ne montrai pas plus

d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti

lors du pansement de ma blessure après la bataille d'Eylau. Béclard

parut étonné et charmé à la fois de me voir si résolue. «Je réponds de

vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme à quinze ans; vous

êtes forte de corps et d'âme.» Aux visites suivantes, je lui confiai ma

position, les souvenirs de ma brillante carrière et les noms célèbres de

mes amis; sa bienveillance prit un caractère d'amitié vive et zélée; ses

visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait

mes projets et flattait toutes mes espérances. Il y avait près de vingt

jours que j'étais chez madame Deprés, lorsqu'une nuit je crus entendre

sangloter dans la chambre où logeait une jeune fille. J'écoutai

attentivement; la cloison était fort mince, et ses paroles m'agitèrent

jusqu'à l'heure où je réussis à faire parvenir deux mots à ma pauvre et

triste voisine. «--Ô ma bonne mère! disait une voix douce et entrecoupée

de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et

honorée près de toi..., et maintenant, que devenir! me voilà déshonorée,

malade et abandonnée...! Oh mon Dieu! mon Dieu!...» Les pleurs ne

cessèrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en

général ce sont des femmes d'une sensibilité émoussée, sur qui l'aspect

de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la pitié. Mais je frappai

légèrement à la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'établit

entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant:

«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider

et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous

venir au jardin?»

«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède

plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose

de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt

sacré m'abandonne!»

«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?»

«--Ce soir.»

«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour

votre voyage.»

«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.»

«--Ne vous en tourmentez point.»

J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans

réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion

d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais

loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est

impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis

l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je

commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline.

Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler

une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la

fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus

que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre

jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures

suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la

nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit

qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous

faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa

pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins

avare que celle de la nature.

Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les

gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon

lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent

horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au

moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet

très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre

cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses

collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du

lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je

m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes

esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête

aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais

frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta

dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre

ardente, et ma blessure était rouverte.

L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette

négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline

allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans

cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon

âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir

des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et

qui allait peut-être...

J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un

autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré

toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy,

dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade

une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était

un véritable supplice.

Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je

fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de

ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours.

Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie.

J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du

dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres,

est entre mes mains:

«Ma chère,

«Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont

parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque

j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu

attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie

avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me

dites, qu'ils vont mieux.

«Tout à vous,

«_Signé_ TALMA.

«Je vous envoie 150 francs.»

Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes

rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la

pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de

quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs

inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais

soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me

semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort

ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des

palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma

blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après

j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais

enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer

juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des

étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de

reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai

composé les tomes 4 et 5 de mes _Mémoires_, cette maison où j'ai eu dans

l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant

tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée

pour le peu de qualités que je crois avoir.

J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où

je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à

mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait

créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais

j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le

monde.

Voilà le domicile où j'ai passé des momens qui ne valurent jamais les

plaisirs vaniteux de mes premières années. Depuis 1815, pleurer, écrire,

rêver en liberté, voilà ma vie, et là, heureuse de l'amitié des trois

amis, sûre d'y répondre, nourrissant l'espérance de revoir bientôt

Léopold, de passer ma vieillesse sous l'égide de sa filiale protection.

J'étais assez heureuse, dans mon réduit, pour ne souffrir dans mes

douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'étais fort étonnée

d'éprouver. J'avais apporté une sorte d'arrangement dans le désordre de

mes journées. Je sortais toujours de neuf jusqu'à trois heures, moment

du dîner chez madame Petit, qui ne reçoit à sa table que deux ou trois

personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis

jamais trouvée qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amitié,

je commençais enfin à vivre avec quelque économie. J'avais bien un peu

de dettes, et j'aime à avouer que je dus beaucoup de repos à la

confiance que j'inspirai à mon hôtesse; je crois aussi y avoir

loyalement répondu. Si je n'avais eu avec Léopold un lien plus cher,

c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est là

que j'eus, le bonheur de retrouver un médecin qui remplaça mon excellent

Béclard, M. Boulu.

C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'écrire mes

_Mémoires_. Mon travail s'avançait, non pas comme celui d'un auteur qui

fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs,

cherchait des illusions et des hommages à l'amitié. Ce bon Duval, qui

avait alors à s'occuper de ses propres affaires, trouvait néanmoins le

temps de songer à ce qui pouvait un jour réparer mes malheurs, et

peut-être affaiblir mes torts.

Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'étais assise à mon bureau, la porte

de mon corridor étant restée ouverte, Duval était entré doucement, et je

fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut ému: il l'était en effet,

mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. «J'ai parlé de vous à

M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez déjà écrit de vos

_Mémoires_, de ce que vous pouvez écrire encore; il entend à merveille

les relations délicates de la société, et il voit autre chose dans son

état qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre

ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-être justement parce

que vous ne l'êtes pas.»

«Mon cher, mon bon Duval, peu m'importe la valeur de l'ouvrage; vous

savez bien qu'en écrivant j'obéis encore plus à la religion de mes

souvenirs qu'aux exigences de ma position. Quel que soit l'allégement

que le travail y apporte, ce sera immense, et je serai riche.»--«Vous,

riche... jamais! vous savez bien qu'il n'y a point de trésor avec votre

tête;» et ses observations raisonnables prenaient la teinte de

l'attendrissement.

Je l'interrompis toute en larmes en m'écriant: «Laissez-moi désormais

vous prouver combien je suis reconnaissante de vos bienfaits en sachant

me suffire. Je ne suis pas, ajoutai-je, sans autre ressource que celle

dont votre bonté s'est occupée de m'ouvrir la source, et là-dessus je

prêtai aux parens de mon mari des procédés dont ils sont incapables, et

qui pourtant n'eussent été qu'une faible restitution de l'illégale et

folle renonciation à la fortune considérable qu'on m'avait arrachée. Je

persuadai à Duval que ma rente était assurée: il le crut, et il partit

de là pour me démontrer que l'ordre n'en était pour moi que plus

nécessaire et plus possible.»

Duval me quitta satisfait et rassuré sur cet avenir, objet de ses nobles

sollicitudes. Il ajouta en me serrant la main: «Je ne vous verrai pas

riche et brillante comme madame Moreau de 92, mais vous serez du moins

encore heureuse, paisible, à l'abri de l'adversité.» En me parlant

ainsi, ses regards fixaient mes traits flétris par les souffrances, mais

alors animés par tout l'enthousiasme de la reconnaissance.

Pour ne pas abuser de la générosité d'un semblable ami, j'avais caché

quelque chose de ma position. Plus tard ils ont dû prendre pour de

nouvelles folies l'emploi pourtant régulier que je fis, pour la première

fois de ma vie de mon argent, enfin de l'acquittement des dettes que

j'avais dissimulées de peur d'être trop à charge à mes bienfaiteurs.

J'avais agi en cela avec Duval comme je l'avais fait avec Ney dans de

plus heureuses circonstances. Duval était alors sur son départ pour les

eaux; il était souffrant, et certes les peines qu'il se donna pour moi

ne contribuèrent pas peu à augmenter ses souffrances; mais elles

allaient finir. Je courus le jour même chez Talma lui annoncer mes

espérances, qu'il partagea avec l'âme qu'on lui a connue. C'est ce

jour-là que je vis pour la première fois chez lui la mère de ses enfans,

qui me parut spirituelle, aimable, et qui était fort belle encore. Son

accueil fut plein de grâce, et j'y répondis avec toute la cordiale

facilité de mon caractère; Talma paraissait m'en remercier du regard. Je

passai là deux heures délicieuses. Nous parcourions du haut en bas sa

magnifique retraite où je lui promettais de longs jours. Talma souriait

à toutes ces espérances d'avenir. «L'entends-tu, disait-il à son amie,

comme elle est bonne, comme elle me connaît bien: c'est un si bon coeur,

que notre Saint-Elme.

--Dites, Talma, notre vieille amie, comme Duval.

--Oh! Duval, c'est notre Mentor.»

Et là-dessus de rire tous trois. Il répétait à chaque instant: «C'est un

ami rare que notre Alexandre Duval; il ne cesse pas de penser à vos

intérêts. J'ai parlé à Ladvocat, qui m'a paru bien disposé. Ma

sollicitation était celle d'un ami; mais Duval, c'est une autorité. Je

l'aime comme un frère, et je ne connais pas au monde un plus honnête et

un meilleur homme. Allons, il faut maintenant travailler, ne plus

voyager, courir. Nous irons à Brunoy, ce séjour nous inspirera.

Ces visites de consolation se renouvelaient souvent, et qu'elles étaient

délicieuses ces heures d'amitié que j'allais passer le matin chez un

homme de génie qui avait la candeur d'un enfant. Il faut que je remonte

un peu plus haut pour raconter une politesse, une obligeance tout

aimable de mademoiselle Mars. J'ai assez dit que j'étais plus que gênée,

et que ma toilette était comme l'aveu public de ma position,

lorsqu'enfin j'eus l'heureux courage de me confier aux coeurs de mes

anciens amis. Voici la description de mon costume qui fera sourire mes

aimables lectrices. J'avais pris dans mes voyages à Londres un goût pour

les spincers, auquel je fus forcée d'être fidèle. J'avais donc un

spincer gris à longue taille, un jupon de mérinos ponceau, un foulard

noué en sautoir, un chapeau noir et un schall gris à franges, tout cela

singulièrement empreint des traces d'un trop long service. Duval n'y

avait fait nulle attention, et mes traits altérés l'avaient frappé

davantage.

Dans l'une de mes visites Talma me dit: «Ma bonne Saint-Elme, il ne faut

pas rester comme cela à l'anglaise, avec ce vilain chapeau noir: comme

vous ne savez pas acheter, Caroline s'est chargée d'y pourvoir. Quelles

étoffes aimez-vous?» et il me montra de charmans échantillons.

«--C'est trop beau.

«--Pas du tout, c'est bien.--Mais, mon bon Talma, cheveux qui grisonnent

et visage qui se ride ne valent pas qu'on dépense tant pour réparer des

ans l'irréparable outrage. Si votre amie si obligeante me donnait un de

ses chapeaux, je le porterais avec plaisir.

«--Voulez-vous que je vous fasse une confidence? eh bien mademoiselle

Mars veut vous en offrir un, elle la commandé hier.» Talma, on le sait,

était ami intime de cette actrice inimitable. Je sus aussi que Duval

avait parlé de moi à mademoiselle Mars, et qu'elle avait paru prendre

intérêt à une si grande infortune, après une vie si brillante. Je reçus

en effet une capote du meilleur goût, que j'ai portée long-temps; et

lorsque je la montrai à Talma, il me fit écrire chez lui deux lignes de

remerciement à cette aimable fille de mon premier maître[9], plus

heureuse aujourd'hui; je me souviens de tout, et je ne veux passer sous

silence aucun des détails de l'obligeance qui m'était alors si

précieuse. Cette foule de services qui me furent rendus par des

personnes avec lesquelles je n'avais point d'intimité, je les rapportais

au bien que mes amis pensaient et disaient de celle qu'ils secouraient

si noblement. Il y a bien long-temps qu'on doit me croire capable de

tout, excepté d'ingratitude.

J'allais presque tous les deux jours voir Talma, et il était bien rare

que je ne trouvasse quelques uns de ses pauvres pensionnaires dont le

nombre était grand; on eût dit que, comme les rois _réels_, Talma avait

aussi sa liste civile, et qu'il en faisait le plus noble usage. Je me

trouvai un matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire chez Talma, on me

dit qu'il était au bain; je rencontrai sous le vestibule une actrice que

j'avais vue à Bruxelles faisant nombre parmi celles qui jouent la

comédie, comme on fait des souliers pour vivre. Son air affligé me fit

soupçonner sa position; elle avait fait passer un mot à Talma; le

domestique vint dire qu'on répondrait, et en se tournant vers moi, il

ajouta: «Montez, madame, monsieur vous attend.» «Vous n'avez besoin de

rien, et vous allez le voir, et moi je manque de tout, et la réponse

n'arrivera peut-être plus à temps.» Telles furent les paroles de la

personne qui s'éloignait. En deux sauts j'étais au haut du petit

escalier et près de Talma, lui contant ce que j'avais cru voir, ce que

j'avais senti.--«Ah! j'en suis bien fâché, mais je vais envoyer à

l'instant même.--Oh, oui, cher Talma, à l'instant même.»

--«Mais il n'y a pas d'adresse à sa lettre.»

«Mon Dieu, tenez, elle n'est pas loin; voulez-vous que je coure

après?»--Son regard me remercia, et il répétait: Quelle excellente

femme.--Et me voilà dehors courant après la pauvre solliciteuse.

Je la rejoignis au milieu de la rue St-George, et ce ne fut que tout

auprès d'elle que je sentis quelque gêne de ma brusque manière de

l'arrêter, mais je n'eus pas besoin de m'excuser. «Talma vous prie,

madame, de bien vouloir revenir, il désire causer avec vous.» À ces mots

la tristesse disparut, la joie anima des traits flétris par le malheur,

et j'appris, avant d'être arrivées rue de la Tour-des-Dames, une série

d'infortunes si cruelle, qu'en pensant à mes peines passées, je crus

m'être trop appitoyée sur mon sort. Rien ne fut aimable, généreux et

délicat, comme les manières de Talma avec cette pauvre actrice. Il me

semble le voir encore l'encourager du regard, il me semble entendre cet

organe plus touchant encore dans les accens de son extrême bonhomie, que

dans l'expression des plus pathétiques douleurs.

«Je suis bien fâché de ne vous avoir pas reçue d'abord; mais je

réparerai cela. Je me rappelle très-bien votre père; il avait de

l'intelligence, du zèle. Croyez-vous qu'il ne pourra plus jouer? «Tenez,

voilà une lettre qui ne vous sera pas inutile près de votre nouveau

directeur, et voici, ma chère _camarade_, de quoi partir tranquille. Je

ne puis mieux pour le moment, et voilà mon grand regret; mais

écrivez-moi librement: ma recommandation est quelque chose en province,

et je vous la promets partout.» J'étais restée dans un coin au pied du

lit près de la porte de l'escalier dérobé; en passant près de moi la

pauvre et reconnaissante actrice me montra l'or qu'elle tenait à la

main, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Celui qui, par la

plus noble générosité, venait de causer cette émotion, s'était remis

paisiblement à son bureau, lisant son rôle du soir, et ne songeant pas à

ce qu'il venait de faire de si touchant. Ce qu'il y avait surtout

d'admirable en Talma, c'était sa simplicité, sa bonhomie dans des choses

sublimes.

Dans toutes ces agitations, et depuis mon obscur séjour à Paris, le

souvenir de mon affreux D. L. ne s'était que bien rarement présenté à

mon esprit, et j'avoue que je tâchais de l'en chasser entièrement. Vers

cette époque, je reçus une invitation de me rendre rue Bourbon, qui

portait son paraphe et ses initiales. Je refusai net; alors on prit une

maison tierce, et là, qui le croirait, cet homme abominable, que j'avais

si long-temps aidé de ma bourse pour plus de 6,000 fr., osa faire valoir

une dette d'argent qui était bien moindre encore, mais que dans les

jours d'angoisse et de terreur il m'avait fait accepter. Ce n'était pas

cependant ce remboursement qui le tourmentait, mais le besoin de

connaître mes liaisons, l'appui que j'avais pu trouver, ce que je

faisais, si un jour je ne serais pas disposée à me venger de lui. Il est

des gens qui ne veulent pas croire aux qualités dont le sacrifice peut

être utile. Moi qui ai manqué à tant de devoirs d'un lien sacré, moi qui

ai si lestement agi avec les vertus de mon sexe, je n'ai jamais pu

concevoir qu'on pût être infidèle à une parole librement donnée pour

obtenir un service. J'aurais fait un serment de ne le jamais nommer à un

assassin qui eût respecté les jours d'un être chéri, ou qui m'eût

procuré le déchirant bonheur de recevoir son dernier regard, qu'aucun

pouvoir, qu'aucune séduction, ne m'arracheraient jamais un secret juré.

D. L. en fut si convaincu qu'il ne s'en inquiéta plus. Voulant néanmoins

connaître mes ressources, il réclamait deux mille et quelques francs.

Encore orgueilleuse dans mon indigence, je répondis sans hésiter: «Dans

moins d'un mois vous recevrez ce que vous avez l'infamie d'exiger.»

C'était lui donner l'éveil sur mes ressources et lui inspirer le besoin

de connaître mes relations. J'ajoutai dans mon billet: «Je vous

indiquerai bientôt le jour; mais puisque vous demandez ce que je ne vous

dois pas, moi je veux mes papiers et la cassette que vous avez osé me

retenir.» Je me crus quitte; mais, peu de jours après, il me fit écrire

qu'il avait à me prévenir d'une chose qui me touchait directement. J'ai

dit déjà que de temps en temps j'adressais quelques notes à des

journaux: j'avais moi-même porté quelques lignes à l'un de ces journaux

sur le tableau de la barrière de Clichy. Qu'on juge de ma surprise quand

je vis que ma lettre, au lieu d'être parvenue au rédacteur, se trouvait

entre les mains de D. L. J'avoue que j'éprouvai une sorte d'effroi à

l'aspect de ma propre écriture entre les mains de cet agent du comité

des noires recherches, comme dit Figaro.

--«Les boîtes sont donc visitées par la police? m'écriai-je.

--«Je n'ai rien de commun avec elle.

--«La protestation n'est pas admissible, vous êtes la police

personnifiée à vous seul.

--«Et vous, belle dame, l'extravagance même: quelle folie que d'être le

don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher,

et que vous, par exemple, cachez à merveille sous votre royalisme de

1815! lui répondis-je.»

De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre.

Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le

trône et l'autel; au fond il est républicain et athée; mais il paraît

que tout cela s'arrange à merveille. D. L. me déroula dans ce court

entretien une série de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion

pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous étions alors au temps

de la grande comédie _des comités-directeurs_, aux rêves des

conspirations de toute espèce; en fabriquer une bien gentille eût été

une si bonne fortune pour les honnêtes gens qui comptent sur leurs états

de service les délations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre,

l'Espagne, tous les pays suspects; j'étais sans fortune, et je vivais

avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie à écrire; je sortais

toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de

faction très-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir

que D. L. travaillait à quelque chose; cette expression est encore de

son dictionnaire; il savait mieux que moi-même le nom de toutes les

personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations.

Je connaissais entre autres trois officiers à demi-solde que je voyais

peu, mais que suivait partout mon intérêt; ils n'étaient pas heureux. D.

L. en me répétant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus

que pour moi-même. J'affectai cependant assez de calme pour le

désorienter; mais en le quittant ce jour-là je pris un cabriolet, et me

fis conduire fort loin. J'écrivis trois billets que je déposai au

domicile des officiers; puis en rentrant en hâte j'adressai à mon

excellent Duval un billet à peu près dans ces termes: «Je suis forcée de

quitter Paris; ne me blâmez pas; si mes craintes se réalisent, si vos

nobles soins pour mon repos doivent encore être sans effet par ma seule

faute, pardonnez à la fatalité que je me suis créée et qui me poursuit

encore; ne regrettez pas ce que vous fîtes pour moi; n'importe où je

finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des

bienfaits dont vous avez comblé la malheureuse,

SAINT ELME.»

Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fâcher; car il

m'avait si fort défendu de rien écrire; puis l'indépendance de ses

opinions ne s'était jamais accommodée de l'empire ni même de ses

souvenirs; mais je connaissais aussi sa bonté, et j'étais sûre qu'elle

me reviendrait.

Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je

lui écrivis ce qui m'était arrivé, et lui envoyai même copie de

l'article où il y avait bien un peu de culte pour le rocher de

St.-Hélène. Je le prévenais que la seule crainte des interprétations de

mon mauvais génie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-même lui

tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effaré qu'on

était venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de

danger; des têtes organisées comme la mienne éprouvent souvent comme une

certaine coquetterie de persécution. Je ne balançai plus à croire que D.

L. allait me faire arrêter. Oubliant tout, excepté mes papiers, je me

sauvai, mon énorme portefeuille sous le bras, comme si tous les agens

de police eussent été sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence;

une terrible épreuve m'attendait en prenant le chemin du Père La Chaise,

où je voulais faire une dernière station. J'aperçus en haut, de la rue

des Amandiers un militaire dont je ne pouvais méconnaître les traits.

Léopold, mon fils, fut le cri de mon âme; il se retourna, me tendit les

bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendîmes

ensemble au lieu du repos. Ah! malgré les jours heureux et tranquilles

qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expiré ce jour-là

sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon

fils d'adoption. Lorsqu'il prononça le serment d'adopter toutes mes

douleurs, je fus un moment tentée de confier à Léopold mon projet de

quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'évitai des

explications qui n'étaient pas nécessaires à notre sensibilité. Quelle

volupté de répandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout à nous! Je me

réservai d'instruire Léopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le

prévins seulement que, fort occupée, je ne le verrais pas d'un mois; il

comptait ceux qui devaient encore s'écouler jusqu'à son congé: ma

résolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses

espérances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun

bonheur étaient seuls le but. Il s'était passé beaucoup de temps depuis

que je n'avais vu Léopold, et l'idée de le quitter peut-être pour

toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais

son bras sans pouvoir le quitter; son bras, répondant au mouvement du

mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque

connaissance.

Léopold, épouvanté de mon affreuse pâleur, m'emporta jusqu'à une maison

voisine où l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une

extrême anxiété sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit

vanité ou raison, je me donnais comme guérie; circonstance qui réfute au

moins _l'intimité_ qu'on s'obstinait à trouver à cette époque entre nous

deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse été

soumise qu'à ceux de gens sans reproche; mais que d'_airs de tête_, de

haussemens d'épaules et de sourires dédaigneux sur mon inconduite de la

part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de

mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avoué avec

franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres,

ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procédés... Cela me

ferait plus de mal qu'à elles; je ne veux pas finir par un si vilain

sentiment que la haine.

Ah! que je fus malheureuse quand Léopold me quitta! C'est pour toujours,

disait mon pauvre coeur; et la tête perdue, je me jetai dans mon

cabriolet, et me fis conduire à la barrière Clichy. J'y connaissais une

bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits;

elle m'offrit la sienne: c'était une sombre alcôve, et je ne pus en

souffrir l'aspect; j'acceptai seulement à dîner; et prétextant un oubli

de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus

chercher l'hospitalité dans une auberge hors barrière.

Les réflexions me vinrent enfin. J'avais été tellement sous l'empire de

mes terreurs paniques, que je n'avais pas même pris 60 à 80 fr. que

j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis

pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et

revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois

gendarmes me glaça la langue; je commandai mon souper au lieu de faire

la question pour laquelle j'étais descendue. Je passai la nuit à ma

fenêtre, et à six heures je retournai à Paris. À la borne de la rue

Blanche, je m'arrêtai pour écrire deux lignes à Talma, qui lui

peignirent ma position, et surtout la nécessité où je croyais être de

quitter la France: «Dites à votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait

de garde-robe et de linge, j'ai emporté ce que j'ai sur moi, ce qui

indique le besoin de renfort.» Je reçus un paquet énorme, et dans un

foulard roulé 300 fr., et ces mots: «Pour Dieu, allez à Londres; voilà

une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi.» Je restai deux jours; car

je ne voulais pas m'éloigner sans avoir soldé madame Petit et retiré ce

que j'avais chez elle. J'écrivis à une personne sûre et prudente; et,

faisant le tour des barrières, j'allais expédier ma lettre, lorsqu'en

réfléchissant je préférai me rendre la nuit moi-même chez madame Petit,

en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle fût d'opinion contraire à

la mienne en politique. Je suivis cette idée, et je fis bien. Je fis

demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'était venu

depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demandée venait

pour me proposer de donner des leçons d'italien dans une pension de

demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me métamorphoser. Aux premières

paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux

éclats avec elle. Donner leçon chez une seule écolière est déjà fort

ennuyeux pour une tête comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me

feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat.

Je causai jusqu'à minuit; je repris tranquillement ma petite chambre,

que j'avais quittée pendant quarante-huit mortelles heures. Moi, si

aguerrie à toutes les plus terribles émotions, j'étais comme honteuse de

ma dernière terreur. Je fis ma confession à Talma en lui reportant les

cent écus, qu'il ne reprit que parce que je lui montrai mon fond de

caisse. Son amie me pria de me servir, si cela m'était agréable, des

effets qu'elle m'avait envoyés, et je les ai conservés précieusement,

ainsi que les foulards de Talma.

J'étais, j'en conviens, bien plus embarrassée pour Duval; car je sentais

qu'il désapprouverait et la peur, et les motifs et les conséquences.

J'écrivis un mot bien soumis; je me fis, je crois bien, un peu plus

souffrante que je ne l'étais; car je savais qu'en parlant à sa pitié, sa

colère n'y tiendrait pas.

Les temps s'écoulent et s'accomplissent; j'approche de la fin de mes

_Mémoires_. La dernière époque qui me reste à peindre fut encore si

remplie, que j'en réserve les matières au dernier chapitre de mon

dernier volume.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 35 / 38 题