«Je ne répondrai jamais à l'homme qui vous remplace si peu
dignement; mais je vous dois une justification après toutes les
preuves d'intérêt que vous m'avez données. Votre départ inopiné
dans le moment le plus pénible où je me sois vue depuis que le sort
me poursuit, me laisserait sans espoir ni courage si je ne savais
que cette résolution est le résultat de la calomnie; mais il me
sera facile de vous détromper, et de vous ramener à cette
bienveillance pour moi qui déjà me fut si favorable et qui peut
tout pour assurer la fin de ma triste existence. J'ose attester
Dieu que depuis mon départ de la Hollande je n'ai rien signé du nom
de mon mari, et ne l'ai même jamais prononcé à personne. Sa famille
n'eût même rien fait et ne voudrait rien faire pour moi, que le
seul respect pour la mémoire de l'homme bon et aimable dont ma
jeunesse fit le malheur m'imposerait un éternel silence. Je fus
bien égarée, bien coupable, monsieur, mais mon coeur n'est point
dégradé, mon âme n'est point avilie, et j'aurai toujours également
en horreur la bassesse et l'ingratitude. Ceux qui me peignent comme
si adroite et si dangereuse par mon esprit, oublient que cette
qualité qu'ils m'accordent si largement n'a servi presque toujours
qu'à m'entraîner à une fatale indépendance, mais que jamais je ne
m'en suis servie comme instrument d'intrigue, comme moyen de
fortune; et pourtant ces personnes si pures doivent savoir que
j'aurais eu bien beau jeu si _comme elles_ j'eusse consenti à
servir _tour à tour Baal et le Dieu d'Israël_. Il est _faux_ que
_j'aie abjuré_ à Florence ni à Rome. J'ai été baptisée _protestante
réformée_, et c'est pour toujours; parce que je fréquente peu le
Temple, cela ne veut pas dire que j'aie changé de religion. Je les
crois toutes aussi bonnes les unes que les autres; respecter les
ministres et obéir aux lois du pays que j'habite, ne _faire jamais
aux autres que ce que je voudrais qu'on fît pour moi_, voilà, je
puis l'attester, la morale qui au sein même de mes égaremens a
réglé ma conduite. Il est vrai que je m'occupe à rédiger l'histoire
de ma vie depuis ma naissance jusqu'à nos jours, mais je n'ai parlé
à qui que ce soit de vous, de la famille de mon mari ni de ses
intentions à mon égard, et elle ne sera point nommée dans mes
Mémoires, que j'écris sous la protection d'un de nos littérateurs
les plus distingués, mon ami de trente ans, et qui ne sait
cependant que mon nom de famille et non celui de mon mari. Aucun
libraire n'est encore dans le secret de l'ouvrage. Je crois deviner
la source des propos qui m'ôtent votre bienveillance et que rien ne
justifie. Je vous ai fait passer le reçu des trois derniers 450 fr.
que vous avez eu la bonté de m'avancer sans autorisation. Si on ne
doit plus rien faire pour moi, vous ne perdrez point, monsieur,
soyez-en convaincu: ma mauvaise santé a paralysé mes ressources;
mais avec le temps, si la famille ne vous tient point compte de vos
avances, je parviendrais encore à acquitter cette dette que je
regarde comme sacrée.
Daignez, monsieur, écrire directement à l'oncle de mon mari; il fut
toujours indulgent pour moi dans ma jeunesse; il plaidera la cause
de celle qu'aima si tendrement le fils bien-aimé d'une soeur chérie;
il rendra ses bontés à mon infortune qu'il protégea seul dans ma
jeunesse.
Parvenue aujourd'hui à l'âge où cessent toutes les illusions,
souffrante et sans ressources, je regrette encore moins l'opulence
que je dus à un amour légitime que les torts qui me rendirent
indigne d'un nom respectable, et de cet amour qui me l'avait
assuré. C'est à la parfaite justice que je rends à toutes vos
qualités que vous devez l'ennui de ces longues explications, et je
ne crois pas avoir besoin d'en demander excuse à celui qui donna
plus d'une fois des larmes à mes malheurs, et qui n'y peut devenir
indifférent. Veuillez, monsieur, faire observer aux parens de mon
ami que le manuscrit de mes Mémoires est encore entre mes mains, et
même fort peu avancé; je peux vous en procurer la lecture avant
d'en disposer. Vous acquerrez la certitude de tous les changemens
de noms et de ma religieuse fidélité à une promesse dont entre vos
mains je garantis l'exécution immuable sur le souvenir du
douloureux respect que je conserve pour la mémoire d'un époux
outragé. Je suis fort souffrante depuis quelque temps, et j'attends
votre réponse avec toute l'impatiente inquiétude du malheur. Si la
décision de la famille m'est favorable, elle me soulagera de mille
maux; dans le cas contraire, elle voue le reste de mes jours à
d'effroyables peines. Je vous avoue donc, monsieur, que j'espère
tout de votre obligeante et sûre entremise.
Agréez, je vous prie.
J'attendis huit jours avec assez d'agitation une réponse qui pouvait et
qui eût dû me donner les moyens de ne pas épuiser les généreuses bontés
de mes amis Duval et Talma qui alors à eux deux suffisaient à tout mon
nécessaire. Lemot ignorait encore la triste position du modèle _de sa
femme endormie_. Après huit jours d'attente, je reçus à la lettre que je
viens de transcrire une réponse de deux lignes si _réfléchies_, si
_froides_ de prudence que la patience m'échappa; je les déchirai de
dépit et en renvoyai les morceaux sous enveloppe avec ces mots: «Voilà
des gens qui ne valent pas leur réputation, et je leur prouverai que je
vaux mieux que celle qu'ils voudraient me donner.» Depuis je reçus une
seule fois 300 fr. et n'entendis plus parler du négociateur que peu
après le prospectus de mes Mémoires.
Peu de jours avant de me décider pour l'opération inévitable et trop
retardée déjà, je reçus deux lignes de mon excellent ami Duval, qui,
infatigable dans son zèle, me marquait qu'il avait parlé de moi à son
ami Lemot, et qu'il m'engageait à l'aller voir; parce qu'étant
légèrement indisposé il ne sortait pas; qu'il prenait une part très-vive
à mes peines, et qu'il voulait être de la Société de bienfaisance. Il y
avait bien loin de chez moi chez Lemot qui occupait une superbe maison
de la rue Notre-Dame-des-Champs. Plus d'une fois la douleur me força de
m'arrêter en route; mais une vieille amitié, cela donne du courage, et
mes espérances ne furent point trompées. Du plus loin que Lemot
m'aperçut, il s'écria: Ah! c'est vous, chère St.-Elme: mon Dieu, comment
ne vous êtes-vous pas souvenue de moi plus tôt?--Cet accueil chassa
toute autre idée pour ne laisser qu'un profond sentiment de joie et de
gratitude.--Votre modèle est un peu déformé, mon cher Lemot:
m'auriez-vous reconnue?
--Partout entre mille; puis, comme dans sa jeunesse toujours occupé de
son art: Savez-vous que vous faites une superbe Agrippine à
présent?--Mon cher ami, le temps des vanités est évanoui. Autrefois je
me portais fort pour Hébé, pour Diane, pour Vénus: mon amour-propre ne
reculait devant aucune audace de ce genre. Aujourd'hui je vous assure
que cela me paraît un rêve. Lemot me dit qu'il avait conservé copie
d'une lettre que j'avais écrite à un ami du général Moreau, au moment où
il était question de me faire modeler; cette lettre a couru la société
de ce temps-là, et je vous la cite, ajoute Lemot, pour vous rassurer sur
une vanité qui ne fut jamais ridicule. Ayant reçu de Lemot cette pièce,
qui date d'une époque antérieure à toute idée de confessions, je la
transcrirai tout à l'heure; puisse-t-elle inspirer à mes lecteurs
l'indulgence qu'elle me valut dans mes beaux jours! Lemot m'avait remis
fort largement sa première part de la généreuse association de l'amitié.
J'avais eu toute ma vie un si grand bonheur de donner, que je concevais
les procédés de mes trois bienfaiteurs; je ne pouvais m'y montrer
sensible qu'en redoublant d'assiduité au travail, ce que je fis aux
dépens de ma santé, déjà si ébranlée. Nous faisions alors avec ces trois
amis des projets pour l'avenir. Talma, qui savait que j'avais beaucoup
connu M. Arnault lorsqu'il était attaché au ministère de l'intérieur,
l'avait aussi intéressé en ma faveur. L'auteur de Germanicus
m'accueillit _une fois_ avec un entier et aimable souvenir du passé;
depuis il eut sans doute ses raisons pour ne pas persévérer dans la
généreuse fraternité de Duval, de Talma et de Lemot. Je lui écrivis
plusieurs fois: ni mes lettres ni moi ne pénétrèrent plus auprès de lui,
et je me persuade tellement que le refus de l'obligeance en prouve
l'impossibilité que je n'en ai gardé aucune rancune, et que j'aurais
tout simplement oublié si Talma ne m'eût souvent témoigné son étonnement
à ce sujet.