CHAPITRE CCXVII.

Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative

auprès de ma famille.--M. Arnault.

A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager

pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités

généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que

l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la

répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment,

ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné.

Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant

laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir

ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous

plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la

sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la

famille.

Je fis machinalement un pas en arrière, en jetant un regard sur ma

toilette; ni le regard ni le mouvement n'échappèrent à Duval, qui, se

levant de table avec vivacité, vint à moi, m'ouvrit la porte de son

cabinet, m'y entraîna presque par cette bienveillante violence qui

promet un accueil consolant. «_Comme vous voilà changée!_

s'écria-t-il.»--Le ton dont ces mots furent prononcés fut déjà un

immense bienfait qui prédisait tous les autres. J'avais connu Duval dans

mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montré à ma jeunesse

brillante le tendre empressement qu'il prodiguait à cette même

Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble pitié que l'orgueil

dédaigne, qui offense la vanité, belle vertu du coeur humain, je place ma

fierté aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connaître tous les

bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des

titres à quelque estime peut-être. Placée par l'amitié près du _foyer

bienfaisant_, non pas consultée sur mes besoins, mais prévenue dans

toutes mes espérances, encouragée dans la possibilité d'un travail

honorable par des éloges indulgens, je repris de l'énergie et du

courage.

«--Talma et moi, nous n'avons pas cessé de parler de vous, bonne _folle_

que vous êtes. Il faut maintenant travailler. Il faut écrire avec suite,

avec ordre, avec liberté, mais avec décence. Avez-vous quelque chose de

fait?

«--J'ai, hélas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes.

«--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme

politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous

affliger, mais vous avez une tête, une tête... Il est vrai que le coeur

par compensation est excellent.» Je répète ces éloges, car ils me sont

comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passées.

Je quittai Duval, heureuse, consolée; il venait d'être convenu que je me

placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidûment.

Je ne parlai à Duval de ma souffrance que bien légèrement... je ne la

sentais plus, j'étais tout entière aux douces consolations de coin du

feu, où un vieil ami, un homme plein de bonté et de génie m'expliquait

en frère, et comme le meilleur des frères, tout ce que son coeur lui

inspirait d'espoir, et tout ce que son expérience lui donnait de

garantie pour mes succès. Je le voyais sourire de cet air malin et bon à

la fois, type particulier de sa physionomie.

Duval, en s'informant avec intérêt de mes manuscrits, me donna le

courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse

existence de sujets pour occuper la curiosité du public.

«Vous mériterez son intérêt, je n'en doute point; écrivez comme vous me

parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.»

Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude

sous ses auspices de réussir. Il m'écrivit d'aller voir Talma, qui me

prodigua les mêmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens à cet homme

aussi éclairé, aussi instruit qu'il était sensible et généreux. À mesure

que les cahiers avançaient, je les faisais tenir à Duval, qui mettait en

marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une

pareille approbation, je passais la nuit à écrire, et bientôt ma douleur

au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper

soigneusement.

Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empêchée de faire

confidence à Duval de cette grave incommodité. Sa bonne réception

m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis à

l'en instruire, espérant guérir sans l'inquiéter de ce surcroît de

malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Béclard, et le dernier

avis fut qu'il fallait de toute nécessité commencer mon traitement.

Épouvantée à l'idée des sommes qu'il en coûterait à mes généreux amis,

je résolus de vaincre ma plus invincible répugnance, et de frapper à la

porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'épuisais ma

philosophie à ne plus voir dans un hôpital qu'une dernière retraite

suffisante pour mourir.

Depuis mon retour à Paris, j'avais cherché à renouer les traités avec

les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois

touché les arrérages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat.

Depuis trois mois, une personne chargée de me transmettre les lettres et

les fonds, m'avait presque donné la certitude qu'on allait enfin me

constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne

jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive

que j'avais déjà faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et

reçus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et

au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un

autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses

intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire

davantage.

En rentrant, j'écrivis la lettre suivante au fondé de pouvoir de la

famille de mon mari.

Paris, 2 février 1825.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 33 / 38 题