Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative
auprès de ma famille.--M. Arnault.
A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager
pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités
généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que
l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la
répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment,
ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné.
Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant
laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir
ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous
plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la
sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la
famille.
Je fis machinalement un pas en arrière, en jetant un regard sur ma
toilette; ni le regard ni le mouvement n'échappèrent à Duval, qui, se
levant de table avec vivacité, vint à moi, m'ouvrit la porte de son
cabinet, m'y entraîna presque par cette bienveillante violence qui
promet un accueil consolant. «_Comme vous voilà changée!_
s'écria-t-il.»--Le ton dont ces mots furent prononcés fut déjà un
immense bienfait qui prédisait tous les autres. J'avais connu Duval dans
mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montré à ma jeunesse
brillante le tendre empressement qu'il prodiguait à cette même
Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble pitié que l'orgueil
dédaigne, qui offense la vanité, belle vertu du coeur humain, je place ma
fierté aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connaître tous les
bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des
titres à quelque estime peut-être. Placée par l'amitié près du _foyer
bienfaisant_, non pas consultée sur mes besoins, mais prévenue dans
toutes mes espérances, encouragée dans la possibilité d'un travail
honorable par des éloges indulgens, je repris de l'énergie et du
courage.
«--Talma et moi, nous n'avons pas cessé de parler de vous, bonne _folle_
que vous êtes. Il faut maintenant travailler. Il faut écrire avec suite,
avec ordre, avec liberté, mais avec décence. Avez-vous quelque chose de
fait?
«--J'ai, hélas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes.
«--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme
politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous
affliger, mais vous avez une tête, une tête... Il est vrai que le coeur
par compensation est excellent.» Je répète ces éloges, car ils me sont
comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passées.
Je quittai Duval, heureuse, consolée; il venait d'être convenu que je me
placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidûment.
Je ne parlai à Duval de ma souffrance que bien légèrement... je ne la
sentais plus, j'étais tout entière aux douces consolations de coin du
feu, où un vieil ami, un homme plein de bonté et de génie m'expliquait
en frère, et comme le meilleur des frères, tout ce que son coeur lui
inspirait d'espoir, et tout ce que son expérience lui donnait de
garantie pour mes succès. Je le voyais sourire de cet air malin et bon à
la fois, type particulier de sa physionomie.
Duval, en s'informant avec intérêt de mes manuscrits, me donna le
courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse
existence de sujets pour occuper la curiosité du public.
«Vous mériterez son intérêt, je n'en doute point; écrivez comme vous me
parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.»
Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude
sous ses auspices de réussir. Il m'écrivit d'aller voir Talma, qui me
prodigua les mêmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens à cet homme
aussi éclairé, aussi instruit qu'il était sensible et généreux. À mesure
que les cahiers avançaient, je les faisais tenir à Duval, qui mettait en
marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une
pareille approbation, je passais la nuit à écrire, et bientôt ma douleur
au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper
soigneusement.
Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empêchée de faire
confidence à Duval de cette grave incommodité. Sa bonne réception
m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis à
l'en instruire, espérant guérir sans l'inquiéter de ce surcroît de
malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Béclard, et le dernier
avis fut qu'il fallait de toute nécessité commencer mon traitement.
Épouvantée à l'idée des sommes qu'il en coûterait à mes généreux amis,
je résolus de vaincre ma plus invincible répugnance, et de frapper à la
porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'épuisais ma
philosophie à ne plus voir dans un hôpital qu'une dernière retraite
suffisante pour mourir.
Depuis mon retour à Paris, j'avais cherché à renouer les traités avec
les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois
touché les arrérages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat.
Depuis trois mois, une personne chargée de me transmettre les lettres et
les fonds, m'avait presque donné la certitude qu'on allait enfin me
constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne
jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive
que j'avais déjà faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et
reçus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et
au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un
autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses
intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire
davantage.
En rentrant, j'écrivis la lettre suivante au fondé de pouvoir de la
famille de mon mari.
Paris, 2 février 1825.