CHAPITRE CCXVI.

Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles

rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux Soeurs.

Je repris le cours de mon travail jusqu'à ce que l'excès des douleurs

qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible.

J'avais revu l'excellent, le généreux Béclard; c'était quelques mois

avant sa mort trop précoce. Il me conseilla de nouveau l'opération, et

préalablement m'engagea à me placer dans une maison de santé. Je le

promis, mais ma caisse entièrement vide ne m'en laissait plus aucuns

moyens. Je fus plus d'une fois prête à me décourager. En bien peu de

temps j'avais dissipé des ressources qui eussent pu suffire deux ans à

une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalités, et je

ne frémissais qu'à l'idée d'un hospice. Quand je me portais

passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de

café prise à ma fantaisie, pour me rendre tout l'élan d'une imagination

qui m'a perdue. Jetée en dehors de ma position naturelle dans le monde,

en hostilité avec tous les usages, avec toutes les salutaires

convenances qu'il impose, je n'avais, abandonnée de la terre entière, à

espérer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait

m'envoyer.

On a dit depuis long-temps que _plus on a moins on vaut_.--Je pouvais

donc, à l'époque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne

possédais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et à peu

près 20 fr. que me valaient mes leçons, je pouvais me trouver réduite à

cet état de dénuement, je répondrai ici avec sincérité que je n'y ai

jamais rien compris moi-même, et je suis obligée de souscrire à ce

jugement d'un homme qui me connaît bien: pour cette excellente

Saint-Elme, une somme de vingt francs reçus représente toujours 40

francs de dépenses, et 60 francs de dettes. Hélas, oui, je faisais des

dettes, mais sans avoir jamais provoqué la confiance de personne par des

mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des

facilités pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une

haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, écrivant avec

facilité, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais

travailler, et j'ai eu le bonheur d'y répondre. Ma bonne foi n'a point

manqué à ces témoignages de confiant intérêt. Mais avant, quelle agonie

de privations n'ai-je pas eue chaque jour à subir!

L'époque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux

dénuement. J'étais au fond de l'abîme creusé par vingt années de folies,

dont l'âge et l'expérience du besoin ne m'avaient point éloignée. Il ne

me restait plus que l'alternative de solliciter la pitié par

_circulaire_ ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais

depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Léopold,

le seul être dont la présence et l'attachement auraient pu redonner de

l'énergie à mon âme et me faire vivre de cette vie de liberté, de

mystère et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi.

Il était loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y répondais

presque plus, parce que (et ceci me paraît une confession bien sincère

et bien complète) il m'obéissait trop dans cette dernière

correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom _de mère_

que j'avais placé entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de

nos rapports, que j'avais seul voulu, malgré ses prières, malgré ses

désirs alors si passionnés; ce nom dont je me sentais toutes les nobles

qualités pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une

sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant

sa dernière lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa

mère maintenant; un jour il me demandera mon _consentement_ pour

posséder celle qu'il _aura choisie_ par amour. Jamais! jamais!... Et dès

ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais

aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'être

aimées, il me serait resté du bonheur pour une paisible intimité. Mais

sans passion que peuvent être des attachemens sur la terre?

J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napoléon avait celle du pouvoir: des

peines déchirantes, des résolutions terribles, point d'obstacles aux

sacrifices qui le prouvent à l'objet aimé; mais aussi point de doutes,

point de raisonnement, une réciprocité passionnée, ou... rien... J'avais

trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me

flatter d'être moins femme qu'une autre femme, et de donner bien

sûrement le change à tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait

encore des épreuves pour arriver à ce calme du coeur qui ne cherche plus

qu'à réparer par une fin honorable une vie d'agitation et de délices. Je

n'y suis parvenue que par une série d'inconcevables scènes, il est vrai;

mais lorsque je pense au noble appui que me prêta la plus noble amitié,

oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour

moi Alexandre Duval, et Talma, son associé de bienfaits; quand je me

rappelle cette constance à obliger, cette patience pour l'ennui de mes

irrésolutions, il y a des momens où je suis prête à dire que j'ai été

_heureuse d'être malheureuse comme cela_. Mais, avant d'en venir à ce

dernier épisode, à ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux

consigner un trait de bonté, de générosité rare d'un homme dont rien n'a

pu me faire pénétrer le rigoureux incognito.

Mon habitude était, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer

qu'à l'heure du dîner. J'appelais cela une vie de garçon; mais ma vie de

garçon n'allait pas jusqu'à sortir le soir, tant que je pus payer ma

pension; mais, depuis un mois en arrière de mon loyer, j'aurais rougi de

me prévaloir de la confiante amitié de mon hôtesse pour prendre à table

une place qu'un hôte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit

que je donnais leçon dans des quartiers trop éloignés pour pouvoir

rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui

pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne

peut attendre des personnes dont on est le débiteur, pour m'engager à ne

pas me gêner. Mais mon parti était pris, et il y avait bien quinze jours

que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit,

courant, l'oeuvre de mon déjeuner une fois accomplie, du Père Lachaise au

Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que

j'avais occupés aux diverses époques de ma vie. Je ne ferai jamais

comprendre à mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon âme me

créèrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me

détournèrent de tout travail, et me poussèrent enfin, par regret et

lassitude de la vie, à la presque résolution de me l'ôter. Le jour que

je veux rappeler, j'avais erré dans les environs du Champ-de-Mars:

assise sur le beau pont d'Iéna, il se fit un tel bruit dans mon coeur

que, sans penser à ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tête à

deux mains et que, dans l'abîme de mes pensées, je m'écriai: «Quelle

existence d'effroi et de désespoir peut renfermer une minute!»

Je me retirai par le côté droit du quai, près la pompe à feu; mon regard

se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et même la

gloire, même cette brillante chimère s'éloignera de ta tombe... Eux du

moins sont tombés dans les rangs français, où... pour y avoir toujours

combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de

quitter une existence vouée à de si déchirans souvenirs, à de si mortels

regrets... J'étais arrivée au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je

remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai

sur mes pas, et continuai à marcher jusqu'à ce que la personne se fût

tout-à-fait éloignée. Nous étions en septembre, et le jour était baissé.

Je suis peu facile à intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu

l'habitude de sortir le soir sans être accompagnée, je fis tout à coup

une première et triste réflexion sur mon isolement, et j'avançai de

nouveau vers la barrière, très résolue à ne plus rentrer dans Paris...

Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme

aux moyens de me donner la mort. Mes papiers étaient depuis un mois

arrangés et déposés de façon à ce que cette terrible résolution apparût

dans toute sa vérité. Je vais dire avec naïveté, au risque même d'un

ridicule, la pensée qui me sauva la vie. J'étais arrivée tout près de

l'établissement des eaux minérales de Passy, à l'endroit où le quai mal

réparé offrait une facile descente sur la grève, qui en ce moment était

à sec à une grande dimension; je m'assis derrière le parapet. Le bruit

de la route diminuait insensiblement; la nuit était devenue obscure.

J'avais, le matin, ôté le sachet contenant le sanglant souvenir de la

Maternité, mis sous enveloppe, et adressé, comme tous mes papiers, à

Alexandre Duval. Je m'étais assurée de l'exactitude avec laquelle la

remise de ce précieux dépôt serait faite en cas d'événement. Je ne

croyais pas que, pour ma tranquillité, j'eusse droit de causer du

trouble à mes amis; mais ils m'eussent pleurée, regrettée; car bons, si

bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque

chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est là escorté

de vieillesse et de souffrance.

Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant

moi; je commençais à sentir le froid de la soirée, et je me disais: _Ce

sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tête en

avant_.--Ah! quelle différence de ce moment à celui où j'eus le bonheur

de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pensée me fut douce,

elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je

m'attendrissais sur moi-même, tandis que je n'aurais dû que maudire mes

extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abîme dont je

mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait;

pleurer, c'est presque échapper au désespoir; l'attendrissement ne fait

point commettre d'attentat: aussi déjà je me retirais avec horreur et

effroi du lieu où j'avais formé de si sinistres projets. En remontant

lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude

de la route prouvait que l'heure était avancée, et à la brune même elle

serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre

toutes les peurs qui me saisirent à la fois. Seule sur une grande route,

au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais marché sans crainte.

Je restai comme clouée au parapet. Un homme vint à moi; c'était la

personne que j'avais évitée; je m'élançai au-devant, et saisissant son

bras: «Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix

entrecoupée de pleurs, protégez-moi, ne me laissez pas seule ici.» Son

cabriolet était à la pompe à feu, il me le disait tout en m'entraînant

pour y arriver, criant du plus loin à son domestique: «Pierre, venez par

ici, du côté de l'eau.» À ce mot si simple je frémis involontairement;

l'inconnu me comprit, car son bras répondit au mouvement du mien. Il y

eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me

ranima presqu'entièrement, et prenant une haute opinion du coeur de mon

guide, je résolus de ne lui rien déguiser de ma résolution, et même

peut-être de lui confier ma position tout entière. Au réverbère, je

levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure où les

passions avaient laissé leurs empreintes; il était d'une taille fort

élevée. À peine étions-nous montés, qu'il me demanda si je voulais

permettre qu'il me reconduisît chez moi, ou si je voulais descendre sur

la place.

--«Oh! descendez-moi à ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce

soir de me voir encore seule dans la rue.

--«Pauvre malheureuse femme! confiez-vous à mon honneur; vous êtes donc

bien à plaindre?

--«Ah! plus que toutes les expressions ne pourraient le peindre, et...

par ma seule faute.

--«Cet aveu seul les diminue grandement à mes yeux, et si je puis les

réparer, comptez dès ce moment sur un véritable ami. Me suis-je trompé,

vous n'êtes pas Française?

--Non de naissance, mais de coeur, d'adoption passionnée.

Nous passions, au moment où je disais ces mots, près du Pont Louis XV;

tout à coup un cri de déchirant souvenir m'échappa, et tendant

machinalement mes bras vers ce lieu, il y a bien près de neuf ans que

j'ai éprouvé là plus que la mort. Ah, monsieur, pourquoi survit-on à de

pareils jours? Et mes larmes coulèrent par torrens.

--Pauvre malheureuse femme, répétait l'étranger, je crois vous

comprendre... et je vous plains bien plus encore; mais calmez-vous, et

surtout ne me faites aucune confidence au sujet du _7 décembre_. Si les

bornes d'un cabriolet n'eussent arrêté mon élan, je me serais jetée au

côté opposé de la place, tant ces mots me parurent renfermer de tristes

désappointemens de mes nouvelles espérances. _C'est un ennemi_, fut

l'idée qui me tomba sur le coeur comme un poids terrible; et sans

autrement réfléchir je fais un mouvement pour saisir les guides.

--Que faites-vous?

--Je veux, je dois descendre ici; vous m'épouvantez, vous me faites

horreur.

--Moi?

Et il avait à ce mot saisi mes mains, les tenait si fortement que le

cheval s'arrêta du mouvement; l'accent de ce _moi?_ était au-dessus de

toute idée; je voyais qu'il allait parler, ajouter une rassurante

explication à cette syllabe unique, et mon âme était dans mes regards.

Tout à coup la physionomie si expressive de l'inconnu devient froide,

compassée. Vous avez raison, me dit-il, et poussant vers un fiacre de la

rue Royale il m'y descendit, ordonna au cocher de me conduire, me pressa

la main, et me dit à voix basse en italien: Mon adresse est dans votre

sac, écrivez-moi. J'étais encore sur le marchepied du fiacre qu'il avait

déjà tourné la rue Saint-Honoré.

Je n'avais pas de quoi payer une course, et aller à pied à plus de onze

heures jusqu'à la rue Bergère... le portier payera; j'ai encore quelques

pièces; avec cette pensée je donnai mon adresse, et le fiacre, par son

monotone balancement, rendit mes idées mille fois plus lugubres encore.

Je ne sais quelle épouvante profonde m'avait saisie au coeur, mais je ne

savais proférer que les mots: ah, mon Dieu! Dieu de miséricorde!

aurai-je dû la vie à un ennemi? L'inconnu m'avait dit d'une voix tout

émue: pas un mot du 7 décembre. Le remords, le regret peut-être...

est-ce un parent du maréchal? Mais non, ceux-là ne doivent pas repousser

les regrets que sa perte a causés. Arrivée à l'hôtel, je fis payer et

montai rapidement à ma chambre. Le matin, la maîtresse de l'hôtel me fit

prier de ne pas sortir sans la voir. C'est mon congé, disais-je, qu'on

est contraint de signifier à qui ne paye pas; cela est naturel; et tout

en achevant de m'habiller je réglai ce qui revenait à mon hôtesse par

deux bons sur mes 50 francs par mois, et me disposai à chercher quelque

autre obscur réduit. Je descendis dans d'assez maussades dispositions.

Ce n'était pas ce que je croyais, ou plutôt c'était cela avec quelque

ménagement. On me proposa une autre petite chambre plus haut: je refusai

la jolie chambre plus haut; car il faut avouer ici une faiblesse dont le

dénûment de toute ressource n'a pu me corriger, c'est la manie d'être

logée avec quelque agrément. Puisque la vie est un voyage, pourquoi ne

vivrait-on pas en voyageur?

Je reviens à mon changement de domicile. Ce que j'avais de ressources

passa à l'acquit du logement que je quittais, et il ne me restait rien

pour mes autres besoins. Sans argent, éprouvant toutes les douleurs

d'une cruelle maladie, humiliée jusque dans ma toilette, je me mis à

chercher un asile. Ce fut encore la journée aux rencontres et aux

aventures. Vers la rue d'Enghien, j'aperçus un élégant cabriolet, et

reconnus un M. d'Or..., dont ma vertueuse mère avait sauvé la famille.

La sainteté de ce souvenir m'enhardit à aller droit à lui. Il me

reconnut, je ne pus m'y tromper; mais inspectant encore plus vite ma

toilette que mes traits, ses yeux prirent cet air insolemment

compatissant qui ne promettent qu'une sèche et stérile pitié. «Quoi!

c'est vous, vous ici?

--«Oui, monsieur le chevalier, c'est moi, la fille de la baronne

Van-N***, la bienfaitrice de vos parens aussi malheureux alors que moi

maintenant.» Ici je regardai ma robe en pensant au dénûment encore plus

triste de sa famille, auquel ma bonne mère avait si promptement et si

généreusement pourvu.

--Je suis bien pressé, dit le chevalier; je ne vous offre pas de monter

dans mon cabriolet, mais je vous verrai, je vous aiderai.

--«Vous _le devez_, car c'est le remboursement d'une dette d'honneur et

de reconnaissance; et... cependant je n'y compte pas.»

--«Mon Dieu, n'allez-vous pas vous fâcher! Vous avez une singulière

tête, au moins, madame Van-N***.»

--«Je vous défends de m'appeler de ce nom; puisque vous ne pouvez

oublier qu'il fut le mien, c'est en me rendant ce que vous devez à ma

famille, que vous pourrez seulement acquérir le droit de le

prononcer.--«Madame, madame, voilà de grands et terribles mots. Mais

convenez qu'avec votre brillante fortune il a fallu bien des folies pour

en être réduite _où je vous vois_; cependant veuillez m'indiquer votre

domicile.»

«--Ne vous en occupez pas, monsieur, je saurai bien vous donner de mes

nouvelles.» Mon regard dit le reste, et je le quittai. J'avais besoin,

un besoin étouffant d'être avec moi-même, mais la fatigue me gagna, et

je me décidai à rester encore une nuit à mon ancien hôtel, fût-ce même

dans l'élégante mansarde dont on m'avait offert la perspective. Cette

journée devait être celle des plus cruelles impressions. En revenant par

le faubourg Montmartre, je me trouvai en présence de deux personnes qui

m'avaient connue chez le général Moreau et qui avaient souvent dîné à ma

maison de Passy. La seule délicatesse m'interdit de mentionner leur

accueil, et de répéter les paroles et les propositions humiliantes qui

l'accompagnèrent, et auxquelles je répondis avec tout ce qui me restait

de courage et de fierté. De tant de bijoux, débris d'un luxe qui dépasse

toute croyance, il me restait, et par oubli, des boucles d'oreilles plus

jolies que précieuses. Dans le désespoir d'une détresse qui venait de

m'humilier, je songeai à les livrer au Mont-de-Piété, et j'eus la force

de me présenter moi-même dans ces tristes lieux où tout rappelle ce

qu'il y a de plus hideux dans la vie, la cupidité et la misère. Témoin

de ce spectacle pour la première fois, je vis là une scène de douleur

qu'avec bien peu de chose je changeai en joyeuse reconnaissance, et qui

me fit vraiment sentir qu'on est toujours assez riche quand on éprouve

le besoin de consoler et de secourir. Je venais d'obtenir de l'usure par

privilége 80 francs. Je pouvais donner encore; et à la vue d'une misère

que le cinquième de ma somme pouvait alléger, je fis de bon coeur un

sacrifice que j'appellerai une _bonne action_, car elle me rendit

heureuse et fière. Les mourantes lèvres de l'objet de ma compassion me

donnèrent des avis qui m'encouragèrent à réclamer l'appui de mes amis

véritables, et de chercher dans une occupation constante les moyens

d'une existence tranquille et honorable.

Voici les détails de cette félicité singulière dans mon infortune.

J'attendais mon tour dans le bureau, observant les dix ou douze

personnes qui s'y pressaient avec impatience. Quel mélange de tous les

rangs et de tous les états! Des femmes élégantes déposaient des bijoux

et des pierreries, et d'autres des draps grossiers; un militaire jetait

sa montre avec colère, et de pauvres ouvriers se débarrassaient avec

gaieté de leur habit jusqu'au dimanche. Je ne répéterai pas tout ce que

j'entendis; mais mes regards se fixèrent sur une femme à l'air timide,

aux vêtemens de cette propreté pauvre qui m'a toujours fait tant pitié,

qui, repoussée, coudoyée, se trouva contre moi. Apparemment que le

malheur n'avait pas effacé de mes traits cette expression qui n'a jamais

été méconnue par les infortunés, parce qu'elle n'a jamais été trompeuse

pour l'infortune; car une voix bien douce et presque suppliante me dit:

«Madame, vous paraissez bien bonne; laissez-moi passer avant vous; ma

soeur est seule à la maison, et en couche de cette nuit, et...--Passez,

et attendez-moi sur l'escalier; ne vous en allez pas sans m'avoir

parlé.--Oh! ma chère dame, que je vous remercie!» La pauvre petite femme

présenta au bureau deux chemises de grosse toile, mais si blanches

qu'elles en étaient belles, et un drap...

«Combien?

«--Le plus que vous pourrez.

«--Il faut fixer.

«--Eh bien, huit francs.

«--Cinq, voulez-vous?

«--Mon Dieu, il le faut bien.»

Je pris la petite par la main, crainte qu'elle ne s'en allât, et lui

remis dix francs dans la main, me trouvant riche et heureuse de pouvoir

les lui offrir. «Ce n'est pas tout, pauvre petite; je veux vous

accompagner, je vous suivrai de loin.--Ah! madame, que vous êtes bonne!

Pauvre soeur, elle nourrira son enfant.» La jeune fille pleurait tout en

marchant, et nous arrivâmes en haut de la rue Cadet, à une assez belle

maison. «Je vais voir si ma soeur dort; voulez-vous, madame, attendre un

moment.» Elle revint presque aussitôt, et m'introduisit dans une chambre

lambrissée qui m'offrit l'exact spectacle de la touchante lithographie

de _la pauvre femme en couche_, avec la seule différence que les arts

ont placé près de ce triste lit où repose une jeune mère donnant son

sein pour berceau à son premier né, le père, l'époux de l'accouchée,

tenant une de ses mains et la regardant avec une expression de

mélancolique tendresse. Il n'y avait là qu'une mère et son enfant; elle

était posée plutôt que couchée sur un seul et dur matelas, tenant son

enfant bien étroitement serré contre son coeur.

J'étais debout, suffoquée, contre le pied du lit; la jeune soeur de

l'accouchée m'avança une des chaises, et le nouveau-né jeta un faible

cri. «Ah! Lise, soulève-moi un peu, dit celle-ci d'une voix affaiblie.»

Aussitôt je m'empressai de le faire. «Vous êtes bien bonne, madame.

Voyez mon joli enfant, cela console de tout.

«--Ne vous agitez pas. Je puis bien peu; mais nous allons causer en

amies, et tout s'arrangera.

«--Mais mon Dieu, madame, vous ne nous connaissez pas; comment

avons-nous pu vous intéresser?... Lise me l'a dit, c'est la peine où

vous l'avez vue. Ah! il faut que vous ayez bien bon coeur; car

l'ordinaire est de fuir les malheureux. Que je regrette que mon pauvre

François ne soit pas ici!

«--Que fait-il votre mari?

«--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frère, l'ami de nous tous.

Mon mari, le père de cette pauvre petite, voilà bien le sixième mois

qu'il est entre la vie et la mort.»

La soeur continua en ces termes: «C'était, madame, dix francs qui

manquaient au loyer; votre bonté y a pourvu, et nous arriverons à la fin

de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une

soupe samedi, répareront trois jours de privations.»

L'accouchée était, forte, et cette bien petite aisance que je venais de

lui procurer l'avait absolument ranimée; elle voulut me conter son

histoire. Je me plaçai au pied du lit; et je ne pus m'empêcher, en

comparant la différence, de me dire que, toute fière et heureuse que

j'étais lorsqu'à Florence je m'asseyais sur le pied du lit impérial, où

mon rôle était assez digne d'envie, près de la soeur de Napoléon,

j'éprouvai beaucoup plus de véritable satisfaction, plus de contentement

réel sur la dure couche, dans ce réduit de l'indigence dont

j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouchée était fille d'une riche

lingère de province; elle reçut une assez bonne éducation, mais aucun

bon exemple. Sa mère, veuve fort jeune, recevait les officiers de la

garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette société, et

attachée depuis son enfance à un cousin de son âge, elle s'était

accoutumée à le regarder comme son mari et son protecteur. Mais à

quatorze ans, le désir de se débarrasser d'une rivale décida sa mère à

lui proposer un mariage, dont la seule idée la remplit d'épouvante; le

refus fut puni par un exil à la campagne. Le cousin avait été aussi

inhumainement renvoyé; il prit du service, fit les désastreuses

campagnes de Russie et de France, et se retira blessé, pauvre et sans

état. La mère d'Ernestine s'était remariée en la privant de tout ce

qu'elle avait pu lui ôter. Bientôt ruinée, cette mère ne reçut de

l'enfant qu'elle avait repoussé que des bienfaits. Ernestine avait

instruit le cousin de tout. On s'écrivait; on s'était revu, et on fit

enfin l'imprudence de s'en rapporter à l'amour pour pourvoir à la

fortune; mais la fortune fut sans pitié. Le cousin, vieilli par la

guerre, n'était propre à aucun travail, et avait en outre rapporté des

habitudes contraires. Toute au bonheur du ménage, Ernestine fut bien à

plaindre. Elle avait un frère qui avait également servi, et dont le

caractère plus solide n'avait conservé de sa carrière militaire que le

sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put

l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis

plusieurs mois, hors d'état de travailler. La belle-soeur d'Ernestine

(celle que j'avais rencontrée) s'était dévouée au ménage de son frère,

dont elle supporta seule les peines pendant la pénible grossesse et les

couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout

sacrifié peu à peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict

nécessaire que donnent les hospices. Enfin accouchée sans autre aide que

la nature, Ernestine n'avait manqué de résignation qu'à la crainte de ne

pouvoir conserver le triste asile où elle venait de donner le jour à

l'être dont «le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre

est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mère.»

J'ai déjà trop répété les louanges que la reconnaissance arracha à ces

excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant,

je puis l'assurer, entièrement oublié que je cherchais un logement, et

que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu

de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au

logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et

quel fut mon étonnement en fouillant d'y trouver un papier ployé qui

renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: _Écrivez-moi_, avec

l'adresse, que j'ai dû croire celle de la personne qui hier m'a suivie.

Jamais je n'aurais cru que l'argent pût causer tant d'émotion; la pensée

de ceux que je venais de consoler n'y était pas étrangère. Je meublais

déjà en idée une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette

pour son enfant; je me disais: Léopold, cher Léopold, tu ne te priveras

plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut

comme elle était née, elle fut remplacée par une seule réflexion: «_Ne

me parlez jamais du 7 décembre_,» Non, Ida, tu ne dois jamais rien

devoir qu'à ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse

catastrophe.

Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: «Saint-Elme ne devra

jamais rien à ceux pour qui le 7 décembre fut un calcul, une joie, une

vengeance ou un remords.» Je l'adressai sous double enveloppe, et reçus

le surlendemain cette réponse: «Vous avez bien et mal deviné; j'espère

vous servir un jour malgré vous-même.»

Toutes ces agitations animèrent tellement mon sang, que force me fut de

me résigner à l'opération. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui

prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la

dépense m'épouvanta, et j'en revins désolée et plus malheureuse que

jamais, lorsqu'une pensée sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la

consolation d'avoir trouvé un ami sûr dans son beau-frère, me reporta au

souvenir des nobles qualités de mes anciens amis. Duval, Talma, me

disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de

l'horreur d'entrer, de mourir peut-être dans un hospice... Je les vis,

ils me sauvèrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre

suivant.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 32 / 38 题