Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.
Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé
pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je
dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le
reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que
l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la
capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail
et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes
souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation
littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore
l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis
réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une
opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans
écrire, c'était mourir.
Je retardai toujours cette opération inévitable que je n'avais aucun
moyen d'entreprendre chez moi; et où prendre la dépense d'une maison de
santé?... En être réduite à oublier sa santé par l'impossibilité d'y
pourvoir, quelle réflexion! et le jour qu'elle se présenta à moi plus
amère, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que
j'avais occupée pendant ma liaison avec Moreau, à l'époque de la
rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le
reflet des étranges pensées dont m'assaillit ce souvenir d'une existence
brillante; c'était bien un regret, mais il portait moins sur moi-même
que sur l'impossibilité de secourir désormais personne. Je me rappelais
le bonheur que j'avais goûté à arracher cet enfant charmant des mains de
l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prématurée,
et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce
moment d'en haut un regard douloureux sur ta mère adoptive, intercède
pour qu'il soit accordé à son infortune un peu de cette compassion
qu'elle fut si heureuse de prodiguer à la tienne. Plongée dans cette
morne mélancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides.
Là m'attendaient d'autres cruelles émotions. Presque vis-à-vis l'hôtel
de M. de La Rochefoucauld je fus obligée de me ranger contre le mur pour
laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent à
conduire les pauvres à l'Hôtel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette
ambulance de la misère: Ô si le sort doit me réserver un pareil moment,
que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait
de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai
assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le
visage charmant était couvert de larmes qu'elle cherchait vainement à
dérober aux regards indiscrets des passans. Son maintien était timide,
sa toilette était décente; cependant à la première vue et malgré cette
tristesse qui est déjà un titre à mon intérêt, je ne sentais pas à son
aspect ma spontanéité ordinaire de bienveillance. Je m'étais approchée.
Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans
l'occupèrent bientôt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se
lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces
grossières servantes de rire. Déjà mon coeur raisonnait le parti à
prendre, lorsqu'il fut résolu par un seul accent. «Ah ma pauvre mère!» À
l'instant, je me place à côté de la jeune fille, et lui prenant la main,
je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours écouté. Ma toilette
n'avait rien de ce qui en impose; mais là encore, ma tournure fit son
effet ordinaire. Tout cela mit fin à l'impertinence des unes et à la
grossièreté des autres. Je vous prie, dis-je à l'une des personnes
présentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose
dans le service que je vais rendre à cette pauvre enfant. Après le
départ du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me
bénit de lui procurer une voiture. Elle n'eût pu se lever sans se donner
en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai
à mon obligée où il fallait la conduire; et nous voilà roulant vers le
côté opposé de Paris, rue de Bondy.
Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre
plus bas encore, j'avais écouté mon bête de coeur pour une seconde
Aurélie, et ce qu'il y avait de plus fâcheux, rien dans les discours de
Rose n'annonçait les qualités de la première, ni sa séduction dans le
langage. Rose était tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans
remords, mais avec un dégoût si vrai et si énergiquement exprimé, que
j'ai souvent pensé que c'était une vertu encore. C'est au coeur de mes
lectrices que j'en appelle pour juger par quelle étrange contradiction
de sentimens bas et élevés la pudeur faisait à la piété filiale un
sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une
mère n'en devenait la cruelle et consolante excuse.
Rose était fille naturelle d'une ouvrière qui, sage et belle, succomba
aux promesses légitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-même des
maîtres de Marianne, qui, à peine enceinte de trois mois, vit qu'elle
avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur
sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle était délicate, et le
chagrin aggrava les incommodités de son état; son travail en souffrit,
et l'homme qui l'avait immolée fut assez lâche pour se faire son
oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de
Marianne; on diminua son salaire. Elle se résigna sans murmure, ne parla
plus même à l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paraître au magasin,
vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment où elle donna le
jour à Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais,
asile généreux et triste cependant, qui enlève à la maternité son
caractère divin et à l'enfance son intérêt touchant. Marianne, quoique
bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu'à peine rétablie,
sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit
sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle
vécut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. À
six ans cet enfant, qui était d'une beauté ravissante, fut attaquée de
la petite vérole; sa mère qui la veilla seule en fut atteinte, ne
l'ayant pas eue. Rose se rétablit aussi fraîche, aussi jolie; mais sa
malheureuse mère y perdit la vue et fut frappée d'une affreuse
paralysie. La pauvre Marianne réduite à cette extrémité crut devoir
faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment à l'amour maternel,
et écrivit le touchant et simple récit de sa position au père de Rose:
«Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle
est belle autant que vous me parûtes beau ce jour fatal que je croyais
le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis
mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare
que de m'y réduire. Vous m'avez aimée, Henri, vous êtes riche, et la
pauvre Marianne vous a tout donné, tout... oh! oui, plus que la fortune,
plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne eût vécu heureuse
et honorée, et qu'elle meurt à vingt ans, infirme et misérable, laissant
un enfant, le vôtre, une fille adorée, sous la seule garde de la charité
publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous
pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.»
On aura peine à croire que cette lettre d'un si déchirant intérêt obtint
la réponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai été la reprocher au monstre
qui n'avait pas rougi de l'écrire dans sa brutale insolence.
«Je suis bien étonné que vous soyez assez audacieuse pour m'étourdir de
votre bâtarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime,
elle ne manque de rien, pas plus que sa mère, qui est ma femme. On
aurait affaire, nous autres _gros_ marchands, à écouter toutes les
réclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines
et voudraient bien y rester en maîtresses. Je ne vous dois rien et ne
vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre
les mains de la police; entendez-vous?»
Depuis la réception de cette lettre, la pauvre Marianne dépérissait sans
être assez heureuse pour mourir: jeune et mère, elle luttait doublement
contre la force de l'âge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et
charitables ouvriers, eurent quelque pitié de tant de courage et de tant
de misère. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en
beauté, et atteignit à peine sa onzième année, que sa taille développée,
son délicieux visage et sa grâce attirèrent pour son malheur l'attention
d'une de ces viles misérables qui, après s'être vendues elles-mêmes,
vouent le reste d'une vie passée dans l'infamie au plus odieux métier
encore de séduire et de vendre les autres. Cette créature habitait le
voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de
seize ans auprès d'elle, d'abord sa victime, et bientôt sa complice.
Elles réussirent à attirer l'enfant, sous prétexte de lui donner de
légers secours pour sa pauvre mère que la vieille vint voir. Il y a dans
le coeur d'une bonne mère une prévision craintive pour le sort de ses
enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant
la corruption cachée sous l'aumône, fit défense expresse à Rose de voir
cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici
s'élever contre l'enfant malheureux dont l'éducation n'avait point
prémuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion
aux volontés de sa mère, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne
consentit à éluder ses ordres et à la tromper que pour la voir moins
malheureuse? Tous les prétextes furent inventés pour faire du bien à
Marianne, non pas avec cette ostentation qui eût pu éclairer de nouveau
la prudence de la mère, mais avec cette délicatesse habile de
bienfaisance qui rendait bien difficile à un coeur vertueux, quoique
faible, de soupçonner sous les effets d'une charité consolante un autre
but que le plus noble de tous, le désir de secourir son semblable. Rose,
à qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beauté, perdit en
moins de deux années toutes ses vertus, excepté un amour filial auquel
peu après elle s'immola avec d'autant plus d'héroïsme qu'il ne lui en
revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans
tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent
devenues la récompense.
Marianne languissait toujours, mais moins péniblement, ne manquant plus
du nécessaire, ni même d'une certaine aisance.
Rose était sa seule garde. À douze ans accomplis, Marianne crut
s'apercevoir d'un dépérissement de sa fille, et d'un total changement
dans son humeur qui l'inquiéta sans qu'elle osât le dire. Sa fille ne se
plaignant de rien, et reprenant peu à peu de la gaieté et de la
fraîcheur, les craintes maternelles cédèrent aux réponses de Rose, qui
la rassurèrent entièrement. Si elle eût alors écouté ces tendres
terreurs, il eût encore été temps d'échapper à l'abîme de la
prostitution; mais la mégère qui avait trafiqué de son innocence façonna
l'infortunée à une infamie régulière, dont l'horrible salaire était
devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mère.
«Je mourais de dégoût et de peur, madame, me disait cette malheureuse,
chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en
revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner à ma
pauvre mère non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les
petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un
grand crime que de m'écouter aux dépens de la santé, de la vie peut-être
de celle qui me l'avait donnée.»
--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable
attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dévoilait
au milieu même de son infamie une vertu qui, bien dirigée, l'eût
honorée. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la
persuasion était peut-être la plus forte preuve que son âme avait
échappé à la corruption: «J'espérais, à force d'économies, arriver à une
petite fortune de douze mille francs; cela nous eût donné les moyens de
n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le
pays de maman, je l'y aurais conduite, et là, sans la jamais quitter, je
lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conservé la tienne, vivons et
mourons ensemble.»--Mais les chances de cette triste et honteuse
carrière lui rendirent plus difficile même son horrible dévouement au
sort de sa mère; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine
resta cachée à la malheureuse Marianne, épuisèrent le commencement du
trésor qui eût dû assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait
totalement perdu la vue; sa tête affaiblie crut facilement ce que voulut
lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci
n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement
l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle
avait interrompue, et qu'elle rechercha bientôt avec une nouvelle
résignation.
Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle
croyait innocente, je répétais: Pauvre mère! malheureuse fille! Ici, je
dois la faire parler elle-même pour dire la catastrophe qui renversa
toutes ses espérances, lui enleva le seul être pour qui elle s'était
immolée, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mère se
refusait à vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait
connue. «Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma
mère, que je faisais tout pour qu'elle ne sût pas ma conduite. J'avais
été obligée de passer par la police, ce qui est bien terrible, car
après, quand on veut redevenir femme honnête, cette tache vous reste.
J'étais sortie un soir un peu à la hâte, j'oubliai le papier de police.
Un inspecteur _du bureau des moeurs_, excité par d'affreuses femmes avec
lesquelles j'avais refusé toute liaison, vint me menacer de la prison.
Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'idée de ne pas rentrer auprès
de ma mère, de n'être pas là pour l'éveiller, pour lui donner son café,
pour causer avec elle, c'était me faire mourir de peur. J'offris ce que
j'avais d'argent pour ma liberté, parce que j'avais appris que la police
ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai
encore bien effrayée et bien triste.
Je trouvai ma mère endormie, mais elle me paraissait oppressée et
malade: je restai assise près de son lit; elle avait la fièvre, et cela
redoubla ma peine. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Elle se réveilla, et
alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'était
rien. En me voyant si triste, moi qui étais toujours si gaie avec elle
pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en était cause. Mon
enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait;
pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les
détestais, que j'en avais horreur; et c'était vrai, madame: il n'y en a
pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du même accueil; et
pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense à ma mère, et
j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage.
«Je restai quatre jours près de ma mère plus souffrante, sans _sortir_
le soir: _voilà ce qui est cause_ du malheur où je suis et de la mort de
ma pauvre mère, car bien sûr elle n'en reviendra pas. Le quatrième jour,
nous étions à raisonner sur le loyer, je lui comptais mes épargnes, et
lui faisais là-dessus les histoires accoutumées, lorsqu'une voisine vint
nous dire qu'on demandait en bas _une nommée Adeline_, pour la conduire
_au bureau des moeurs_.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? répondit ma
mère, ma bonne Rose ne vous comprend même pas. La voisine est mauvaise,
elle m'avait vue pâlir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle était
sûre que _j'étais cette péronnelle_. L'inspecteur monta; je crus tomber
morte en reconnaissant le même de qui j'avais _cru me racheter_. Ses
premières paroles manquèrent tuer ma mère, qui se dressa sur son lit, et
étendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme à Dieu si c'était
moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de
l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien
comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mère fit un cri, et tomba
renversée. À cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant:
J'irai, misérable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mère... Rose, ma
pauvre Rose, me disait cette bonne mère, venez mourir près de moi. Ah!
madame, nous passâmes trois heures que je ne souhaite pas même à la
méchante femme qui nous les valut. Ma mère me disait des choses que je
ne comprenais pas, car m'étant plutôt résignée en victime que dévouée en
coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher à
travailler, j'ai promis de demander l'aumône, plutôt que retomber dans
ce que me reprochait ma mère: de force elle a voulu être conduite à
l'hôpital. Elle m'a remis une lettre pour mon père; vous m'avez trouvée
au moment où, comme vous avez vu, je fus séparée du brancard de
l'Hôtel-Dieu. Ma pauvre mère, qui n'y survivra pas, m'a ordonné de n'y
venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui
ne l'ai jamais quittée d'un jour, la savoir à un hospice! Ah! mon Dieu,
mon Dieu, c'est à présent que je suis bien malheureuse! Que faut-il
faire, madame?»--Je ne voulus pas ôter à Rose sa soumission aux ordres
de sa mère. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre
logement, de me confier la lettre de son père, de ne plus _sortir_, que
j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mère rétablie, nous
aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne.
«Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mère j'aime mieux mourir.»
L'accent de Rose en prononçant ces mots l'absoudrait devant Dieu même de
ses fautes... Était-ce à moi, moi qui avais tant failli, à être sans
pitié; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mères que
la pitié et l'indulgence sont les plus nobles qualités de notre sexe, et
aussi les seules voies qui puissent ramener à la vertu. Rose me promit
tout; elle était dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc
aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pécuniaires; mais elle
avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte
qu'une désignation de police inflige, et qui devient une barrière à tout
heureux retour. Je n'étais plus ni jeune ni brillante, et les
protecteurs étaient bien plus difficiles à trouver; mais mon activité et
mon désir de réussir me tinrent lieu des avantages et des amitiés
perdus, et au bout de dix jours de démarches j'eus le bonheur d'annoncer
à Rose qu'elle pouvait se présenter à la police, et qu'on lui donnerait
la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnête.
Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui
embellit les traits de la pauvre Rose. «Ma mère! ma mère!» fut tout ce
qu'elle put prononcer.
«Nous irons la chercher après-demain, lui dis-je; elle doit vivre et
mourir près de vous.» Huit jours après Marianne était établie dans une
jolie chambre, rue Ménil-Montant; et Rose, belle de son amour filial,
vertueuse malgré le passé, se livrait, auprès du lit d'une mère
idolâtrée, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exercée, mais dont
son zèle, sa patiente résignation portèrent bientôt le produit jusqu'au
nécessaire. Quelque temps après, Marianne mourut; sa malheureuse fille
voulut se donner la mort.
Je l'ai revue, consolée, encouragée, et heureusement placée comme femme
de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a
plus d'une fois remerciée du présent que je lui avais fait; quoiqu'elle
sache tout, elle m'a souvent dit: «_Quando questa negazza parla della
sua sventurata madre, è una divinita d'amor filiale_[8].» Il me
resterait à rendre compte de ma réception auprès du père de Rose; mais,
n'aimant pas à nuire, même aux méchans, je laisse dans l'oubli
l'affreuse dureté, la barbarie de cet _honnête_ homme envers la
malheureuse qu'il séduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste
tant de peines personnelles encore à dire, avant l'époque heureuse où
l'amitié bienfaisante me prit sous sa noble et sûre égide, que je ne
veux pas m'en distraire davantage par des intérêts étrangers.