MONSIEUR,

L'article sur la seconde _Corinne_ due au pinceau, au génie

créateur du célèbre peintre de la première déjà si belle, si

touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon

pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul

excuser ma hardiesse de vous importuner. Née sur les rives fleuries

de l'Arno, mais Française, plus encore par mes souvenirs de

félicité et d'amers regrets que par vingt-cinq années de séjour,

j'aime surtout entendre les Français rendre justice aux qualités de

nos Italiennes, que seuls peut-être de tous les peuples ils ont pu

bien apprécier, parce que seuls les Français réunissent les dons

heureux qui parlent au coeur et à l'imagination d'une Italienne de

quelque mérite. Je me suis déjà demandé souvent comment une femme

telle que madame de Staël a pu se tromper au point de prendre son

héros aux bords de la nébuleuse Tamise, plutôt que de le choisir

parmi les Français, dont les noms sont chers à l'amour, à

l'honneur, et qui placent la beauté et la faiblesse sous la noble

et brillante égide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais,

c'est vouloir unir le feu à la glace. L'amour de l'Anglais le plus

aimable même est composé de présages, de crainte, d'hésitation, de

froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame

desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes

comprendraient-ils quelque chose aux élans passionnés, à l'abandon

exalté d'une âme formée sous le plus beau ciel, et bercée avec les

rêves poétiques des Tasse et des Arioste, et dont les premières

impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des

arts et du génie? Les Français seuls ont pu les apprécier, les

comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos poëtes et

vos artistes ont éprouvé, partagé l'enthousiasme du génie; leurs

coeurs ont palpité à l'unisson avec les coeurs inspirés des femmes de

l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme

aujourd'hui la France en est la riche pépinière. Les remarques sur

_les belles faiseuses de thé_ m'ont rappelé un court séjour à

Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au _very shocking, very

improper_ qui s'applique aux élans de l'esprit comme aux

maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturière. En voyant

une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion eût fait sa

Galathée dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des

Aspasies, il eût certes pu produire une blanche, régulière et belle

statue. Mais jamais Vénus ni l'Amour n'eussent compromis leur

puissance jusqu'à vouloir l'animer, et la beauté fut restée...

marbre. Je compose une _Corinne_. Mon héroïne née sur les bords

enchanteurs de la Brenta, et mon héros, à la brillante cour de

François premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mériter,

messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du

beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses

regards suffit pour fixer une destinée entière, et il ne peut

préférer à sa maîtresse que la gloire, seule digne rivale de

l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifié, tout

hors l'honneur. Une Corinne après madame de Staël, serait une

pitoyable prétention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le

nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie où elle vit le jour:

_elle aima un Français, vécut en France, y goûta toutes les

félicités du coeur, et la terre antique qui avait protégé_ son amour

couvrit aussi _un sein de dix-huit printemps_, près des restes

mutilés du brave Alfred qui l'avait animé de tant d'amour et

angoissé de tant de souffrances.

Agréez, etc.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 30 / 38 题