Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse
généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de _Corinne_.--Six mois de
misère.--Lettre au Constitutionnel.
Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse
et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu
d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne
veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait
favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà,
mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule
rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et
secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le
connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des
bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences
mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait
tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais
bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très
certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans
ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de
vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes
aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement
blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des
ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout
de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet
excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point
trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt
eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser,
à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je
n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption
que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis,
d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans
la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres
relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre
compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus
vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et
dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.
Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de
toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire
mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas
l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait
supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de
promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la
résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes
époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise
fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien
maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de
Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude?
La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à
mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter.
En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus
reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la
rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne
m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait
toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous
envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre
des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop
difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si
vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant,
l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur
de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières
et je vois encore vos larmes.
«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir
parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de
vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour
laquelle je vous suis nécessaire.
«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous
pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai
à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur
douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus
cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir
perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt
d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point
d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en
communiquer le dénuement et les tristes incertitudes.
Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour
lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont
aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques
démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de
l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles
dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner
la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma
charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle
disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font
du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et
je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte
religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où
mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse
fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais
incapable d'un hypocrite serment.
«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai
dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard
suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de
convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre
séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes
lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte
de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette
femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer.
Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la
confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes
les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à
croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner
le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez
moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes
il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et
mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce
que celle-là pouvait avoir d'inconvenant.
Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il
continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière
rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me
désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes
droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours
séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une
fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr.
pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut
donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était
un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et
cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je
n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant
ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a
départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune
littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante.
Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier
essai, je plaçai quelques cahiers de ma _Corinne_ dans mon _vade mecum_
et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et
embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du
pédantisme. J'offrais ma _Corinne_ presque d'un air timide et humilié.
On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je
ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je
cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail;
rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les
amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune
en ma faveur.
J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de
quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable
accueil du public.
Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai
point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me
traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la
vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais
morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma _Corinne_
ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages.
Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez
point _de nom_, et on _n'achète_ que le nom aujourd'hui.--Je répondis
avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien
ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom
fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être
repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu
arabe de vos propositions.
Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me
gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais
l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps
législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues
animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où
j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune
autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une
chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge
funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses
émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes
années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient
étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le
plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais
encore tout sacrifié.
J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à
coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à
retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que
vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni
sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses
regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je
lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de _Corinne_; il me
conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me
dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma
chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon
adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même
je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: _d'un vieil ami qui
est désolé aujourd'hui de n'être pas riche_. J'ai, dans le cours de deux
ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la
demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de
nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui
de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours.
Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait
pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les
superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait
ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour.
J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très
exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez
pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de
ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de
mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir,
pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes
sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si
haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je
sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne
resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la
tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses
presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y
étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure
et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais
transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique:
«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a
droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un
moment?
«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte
point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre...
que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à
mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.
«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu
commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en
prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout
en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai
suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans
toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai
soixante-cinq ans, vous en avez quarante.
«--Quarante-six, monsieur.
«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge
réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de
cheveux blancs que rien ne dissimule?»
J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et
j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes
paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge
irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans.
«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai
consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut.
«--Comment?»
Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans
nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour
que je ne le nomme point.»
Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui
devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait
quelques pages déjà lues de ma _Corinne_. «C'est écrit avec âme, c'est
écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre
cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur,
tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes?
Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme
les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée
à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me
disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé
revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me
tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit
pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte
cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous
ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain
cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes.
Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus
singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold,
car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je
m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me
voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans
attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans
ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se
mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail.
M. P... fut exact à venir chercher _Corinne_. J'étais sortie pour ma
promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses
aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui
il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son
étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à
quelque théâtre. Mes passe-ports me donnaient la qualification
d'_artiste_. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme
auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse;
car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes
que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les
produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne
hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant _le talent de faire des
livres_, je n'en parlais jamais et ne _reprenais_ personne dans la
conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens.
M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un
reçu mon manuscrit de _Corinne_, m'engageant à continuer; ce que je fis,
au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à
lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon
amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette
seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait
s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire,
et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident.
Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il
partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la
reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je
reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le
manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue
Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre
première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée;
il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est
si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir,
continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire
ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours
heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai
peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement.
Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit
plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me
disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un
rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé
mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à
de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes
illusions! Je m'imaginai que la lecture de _Corinne_ avait détruit les
favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me
promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans
courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette
résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de
la vanité.
Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes
et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois;
mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire
avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et
j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie
que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une
fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui
eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort
malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de
convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans
ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se
mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses
excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je
dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés,
ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois
écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma
bourse fut vide et mon portefeuille plein.
N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours
fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables
pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se
produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir,
sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le
mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point
qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant
ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages
suivantes vont le faire voir.
Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du
Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la
_Corinne_ de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge
mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses
sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours
à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes
émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le
surlendemain dans le _Constitutionnel_. Je m'y attendais si peu que je
ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de
Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le
_Constitutionnel_. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me
sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première
inspiration de la Contemporaine.
Constitutionnel du 15 septembre 1824.
«Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne
qui cultive les lettres avec une brillante imagination et
l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque _étrangeté_ dans
le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle
trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de
l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de
l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas
excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.»
À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!