CHAPITRE CCXIV.

Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse

généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de _Corinne_.--Six mois de

misère.--Lettre au Constitutionnel.

Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse

et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu

d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne

veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait

favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà,

mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule

rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et

secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le

connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des

bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences

mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait

tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais

bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très

certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans

ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de

vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes

aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement

blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des

ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout

de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet

excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point

trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt

eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser,

à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je

n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption

que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis,

d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans

la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres

relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre

compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus

vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et

dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.

Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de

toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire

mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas

l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait

supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de

promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la

résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes

époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise

fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien

maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de

Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude?

La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à

mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter.

En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus

reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la

rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne

m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait

toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous

envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre

des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop

difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si

vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant,

l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur

de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières

et je vois encore vos larmes.

«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir

parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de

vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour

laquelle je vous suis nécessaire.

«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous

pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai

à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur

douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus

cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir

perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt

d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point

d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en

communiquer le dénuement et les tristes incertitudes.

Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour

lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont

aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques

démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de

l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles

dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner

la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma

charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle

disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font

du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et

je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte

religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où

mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse

fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais

incapable d'un hypocrite serment.

«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai

dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard

suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de

convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre

séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes

lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte

de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette

femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer.

Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la

confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes

les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à

croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner

le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez

moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes

il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et

mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce

que celle-là pouvait avoir d'inconvenant.

Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il

continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière

rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me

désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes

droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours

séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une

fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr.

pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut

donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était

un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et

cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je

n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant

ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a

départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune

littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante.

Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier

essai, je plaçai quelques cahiers de ma _Corinne_ dans mon _vade mecum_

et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et

embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du

pédantisme. J'offrais ma _Corinne_ presque d'un air timide et humilié.

On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je

ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je

cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail;

rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les

amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune

en ma faveur.

J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de

quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable

accueil du public.

Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai

point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me

traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la

vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais

morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma _Corinne_

ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages.

Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez

point _de nom_, et on _n'achète_ que le nom aujourd'hui.--Je répondis

avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien

ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom

fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être

repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu

arabe de vos propositions.

Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me

gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais

l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps

législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues

animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où

j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune

autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une

chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge

funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses

émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes

années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient

étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le

plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais

encore tout sacrifié.

J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à

coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à

retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que

vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni

sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses

regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je

lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de _Corinne_; il me

conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me

dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma

chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon

adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même

je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: _d'un vieil ami qui

est désolé aujourd'hui de n'être pas riche_. J'ai, dans le cours de deux

ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la

demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de

nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui

de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours.

Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait

pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les

superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait

ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour.

J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très

exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez

pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de

ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de

mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir,

pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes

sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si

haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je

sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne

resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la

tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses

presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y

étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure

et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais

transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique:

«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a

droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un

moment?

«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte

point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre...

que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à

mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.

«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu

commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en

prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout

en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai

suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans

toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai

soixante-cinq ans, vous en avez quarante.

«--Quarante-six, monsieur.

«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge

réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de

cheveux blancs que rien ne dissimule?»

J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et

j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes

paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge

irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans.

«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai

consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut.

«--Comment?»

Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans

nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour

que je ne le nomme point.»

Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui

devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait

quelques pages déjà lues de ma _Corinne_. «C'est écrit avec âme, c'est

écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre

cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur,

tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes?

Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme

les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée

à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me

disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé

revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me

tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit

pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte

cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous

ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain

cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes.

Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus

singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold,

car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je

m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me

voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans

attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans

ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se

mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail.

M. P... fut exact à venir chercher _Corinne_. J'étais sortie pour ma

promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses

aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui

il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son

étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à

quelque théâtre. Mes passe-ports me donnaient la qualification

d'_artiste_. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme

auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse;

car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes

que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les

produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne

hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant _le talent de faire des

livres_, je n'en parlais jamais et ne _reprenais_ personne dans la

conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens.

M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un

reçu mon manuscrit de _Corinne_, m'engageant à continuer; ce que je fis,

au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à

lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon

amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette

seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait

s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire,

et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident.

Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il

partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la

reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je

reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le

manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue

Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre

première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée;

il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est

si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir,

continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire

ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours

heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai

peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement.

Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit

plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me

disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un

rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé

mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à

de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes

illusions! Je m'imaginai que la lecture de _Corinne_ avait détruit les

favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me

promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans

courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette

résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de

la vanité.

Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes

et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois;

mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire

avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et

j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie

que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une

fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui

eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort

malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de

convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans

ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se

mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses

excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je

dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés,

ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois

écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma

bourse fut vide et mon portefeuille plein.

N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours

fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables

pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se

produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir,

sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le

mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point

qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant

ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages

suivantes vont le faire voir.

Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du

Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la

_Corinne_ de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge

mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses

sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours

à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes

émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le

surlendemain dans le _Constitutionnel_. Je m'y attendais si peu que je

ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de

Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le

_Constitutionnel_. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me

sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première

inspiration de la Contemporaine.

Constitutionnel du 15 septembre 1824.

«Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne

qui cultive les lettres avec une brillante imagination et

l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque _étrangeté_ dans

le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle

trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de

l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de

l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas

excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.»

À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 29 / 38 题