Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première maladie.--Soins de
Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère et
découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.
Après avoir couru pendant près de trente années, je résolus de me
reposer la trente et unième; et cette fois, Paris dut être la retraite
éternelle de mes fatigues, de mes chagrins, et de ma pauvreté alors bien
déclarée. Ami fidèle, Léopold fut aussitôt à mes côtés, et comme s'il
avait eu le généreux pressentiment de mes prochaines infortunes. Nous
cherchâmes un logement conforme à notre position, et nous en trouvâmes
un fort agréable rue de Vaugirard. Orné bientôt par les soins de
l'amitié qui a aussi son luxe, même quand elle n'est pas riche, cet
appartement, en abritant les malheurs des plus obscures années de ma
vie, les vit cependant entourer d'un intérêt bien fécond pour moi en
consolations.
Voici quel avait été notre plan, et quel fut pendant long-temps notre
mode d'existence avec Léopold, consentant à grand'peine à n'être que mon
fils, mais redoublant de respects à chacun de mes refus répétés. Léopold
passait près de moi tous les instans dont il pouvait disposer le matin,
de dix heures jusqu'à quatre, et le soir de cinq jusqu'à neuf. Je
l'aidai à se perfectionner dans l'italien; et autant que je le pouvais,
je fortifiai son goût par la lecture des meilleurs auteurs. Doué d'un
organe sonore et flexible, j'aimais à l'entendre me réciter les
chefs-d'oeuvre de nos poètes, me consulter sur des beautés que son
intelligence devinait par le seul instinct d'une âme brûlante! Oui, nous
étions heureux, quoique la fortune nous eût tout retiré. Ma demeure
était peu éloignée du lieu où huit ans avant s'était passée une scène
d'effroi et de sang. Que de fois, dans les belles soirées, nous allâmes
pleurer à la place du _dernier regard_! Que de fois, à cette place, je
fis renouveler à Léopold la promesse que ses sentimens n'offenseraient
jamais mes immortels souvenirs!
J'avais déjà en portefeuille quelques faibles productions. Je résolus
d'en tirer parti en Angleterre, où le bon M. Almoth m'avait dit que le
roman était la ferme très commode de beaucoup de femmes qui, en écrivant
un peu, vivaient fort bien de cette ressource. Avec la facilité que je
me supposais, je tablais à six volumes par an; et ce travail, qui ne
devait pas dépasser mes forces, suffisait à mes besoins. Léopold
souriait à mes espérances, et y répondait par d'autres projets. «Moi,
disait-il, je profiterai de mon petit talent pour le dessin. Je ferai
des caricatures; les sujets ne manquent pas à Paris, et l'on trouve
toujours des amateurs qui achètent, et des modèles qui posent. Quand je
serai libre de mon engagement militaire, nous irons en Italie; je m'y
perfectionnerai sous le ciel des nobles inspirations, et je deviendrai
artiste. La carrière militaire n'est plus qu'un service d'invalide; les
arts et les lettres, voilà les gloires nouvelles et possibles. Nous
vivrons indépendans et heureux.» Je me gardais de l'éveiller; le rêve
était si doux!
J'avais trop d'imprévoyance et Léopold trop de candeur, pour qu'aucun de
nous deux eût songé aux interprétations que la curiosité publique
pourrait tirer d'une liaison aussi singulière que la nôtre. Nous
n'avions songé ni l'un ni l'autre, en nous livrant en sécurité à nos
projets, aux suppositions que cette constante intimité allait faire
naître. La maison que j'occupais l'était en même temps par une veuve, sa
demoiselle, un étudiant et une fort jolie ouvrière en dentelle. J'ai si
peu l'habitude de songer à ce qui se fait autour de moi, quand mon âme
est vivement occupée, que je ne connaissais encore aucun des locataires,
tandis que nous étions déjà, Léopold et moi, les objets continuels de
leurs discours, et, sans être méchante, je puis dire du bavardage de
leur sottise. J'en parle, parce qu'ils eurent quelque fâcheuse influence
sur ma tranquillité que je provoquai moi-même, peut-être par une trop
grande indifférence des préjugés et de l'opinion.
Depuis trois mois, ignorée de tout le monde brillant dont il est inutile
d'affronter l'ingratitude, tant elle est sûre, j'habitais mon humble
retraite. Tout à coup je tombai dangereusement malade. Léopold ne
quittait plus mon chevet que la nuit; et l'ardeur qu'il mettait à me
recommander à la garde, l'empressement, l'exactitude de sa continuelle
présence, la touchante sensibilité de ses soins, devinrent pour cette
femme une riche moisson de conjectures et un abondant sujet d'inventions
peu charitables. Moi, dont la conscience était pure, je me livrais avec
une exaltation passionnée au bonheur d'exprimer ma reconnaissance et
toute ma tendresse à celui que je croyais bientôt quitter pour toujours.
Un coup que j'avais reçu au-dessous du sein gauche, dans une de mes
expéditions militaires, telle était l'origine d'un mal dont je devinai
dès ce moment toute la gravité. Je me serais décidée à l'opération,
comme je le fis plus tard, sans l'effroi et la prière de Léopold, qui me
conjura, avant d'en venir à cette extrémité, d'essayer d'un remède qui
avait guéri, disait-il, sa nourrice d'un mal semblable. M. Béclard, qui
me donnait des soins, pensa qu'il n'y avait aucun danger à tenter le
remède avant d'en venir au plus violent; et les souffrances disparurent.
Ceux qui prétendent que la reconnaissance est un sentiment froid, ne
l'ont jamais éprouvée pour un objet aimé. Quelle plume rendrait jamais
ce que je sentis dans cette nuit terrible et pourtant heureuse qui me
sembla quelques instans la dernière de ma vie, et où je revins à la vie,
pressée dans les bras de celui qui venait de me sauver! J'avais depuis
six mois de séjour et d'intimité lutté bien souvent contre les douces
prières de Léopold, et je puis attester qu'il m'était cher comme s'il
eût été mon fils. Je ne redoutais donc rien; mais je sentais cependant
tout ce que les tendres preuves de son constant attachement venaient
d'ajouter de périls aux continuels tête-à-tête de ma pénible
convalescence. Comme je faisais tous mes efforts à y porter le plus de
sang-froid possible, j'observais dans toutes ses nuances le pouvoir que
le désir non satisfait exerce sur le caractère des hommes, et quel épais
bandeau il place sur leurs yeux. J'avais près de quarante-cinq ans;
l'inquiétude et d'affreuses douleurs avaient ajouté aux rides de l'âge
la pâleur et toutes les traces de la maladie; et pourtant tout ce qui
eût dû éloigner l'idée d'une passion auprès de Léopold, ne faisait qu'en
accroître les tourmens inexplicables. On me jugerait mal si on supposait
de la coquetterie dans cet aveu. Revenue de toutes les vanités de la
jeunesse et de la beauté également évanouies, mon âme avait cependant
conservé quelque chose de cette sensibilité électrique qui jamais
n'abandonne les femmes; ma raison était devenue assez puissante pour
déterminer la droiture de mes sentimens; mais elle n'était point
peut-être assez forte pour me laisser insensible au charme de me croire
aimée. Ma bienveillance naturelle me fait un besoin de la bienveillance
des autres. Je suis bonne, car j'ai toujours voulu l'être, et on m'a
toujours dit que je l'étais. Ne serait-ce point un raffinement
d'égoïsme? car rien ne me rend heureuse comme de voir heureuses par mes
attentions les personnes avec lesquelles je vis. Léopold ressentit
tellement l'influence de ces dispositions, que ce qu'en colère il
appelait mes _rigueurs injustes_ ne put un instant ni l'éloigner ni le
refroidir. Par la bizarre religion d'un sentiment qui fut toujours de ma
part partagé sans être satisfait, Léopold a toujours soustrait à ma
connaissance les goûts passagers que d'autres femmes ont pu lui
inspirer.
J'ai dit, je crois, que nos voisins n'étaient pas sans s'être beaucoup
occupés de la dame étrangère et du beau militaire. La loge du portier
était, comme partout, une espèce de congrès de tous les bavards de la
maison. On discutait là sur notre état civil. «Ce n'est pas son fils,
c'est son amant.--Son amant! disait la jeune ouvrière, elle serait sa
grand'mère.--Eh! mon Dieu, l'âge n'y fait rien. Est-ce qu'une femme
riche est jamais vieille.--Mais cette dame n'est pas riche puisqu'elle
écrit pour les libraires.
«--Tiens, c'est une savante; eh bien, on ne le dirait pas, car elle n'a
pas l'air fier.--Elle est laide, et lui est bien bel homme; mais elle
est bonne et lui bien fier. Je l'ai dix fois rencontré sans qu'il m'ait
seulement dit un mot.»
Tous ces dialogues qui se renouvelaient souvent vinrent à mon oreille
par une petite fille chargée de mes commissions. Tout cela, au lieu de
me chagriner, m'amusait beaucoup.
Au lieu de trembler devant la sottise et la malveillance, j'ai toujours
aimé à la braver; il me parut donc piquant de désespérer les
interprétations par mon laisser-aller. Aussitôt que mes forces me le
permirent, je sortis souvent avec Léopold. J'affectais en le rencontrant
de lui parler avec une familiarité particulière; Léopold enchanté y
répondait à compléter les soupçons, et une charitable dévote qui, dans
la maison, semblait à la tête du complot moral dirigé contre moi,
annonça qu'elle déserterait la maison qui cachait de pareilles
abominations.
Il y a dans la rue que j'habitais, un couvent fort en grande renommée
pour la fabrication de l'eau de mélisse. Je m'y rendis un jour pour en
acheter. Quelle fut ma soudaine joie, en reconnaissant mon excellente
soeur Thérèse au milieu d'un groupe de femmes de son ordre, réunies dans
la cour. Soeur Thérèse ne m'aperçut pas, je ne voulus pas lui parler
devant ses compagnes, mais je me promis bien d'aller le lendemain la
demander, la voir. J'étais heureuse de cette rencontre, plus que je ne
saurais dire, et cependant il s'y joignait une secrète inquiétude. Que
dira-t-elle de ma manière de vivre? J'étais bien sûre que son âme
vraiment religieuse ne concevrait aucun indigne soupçon, mais j'étais
sûre aussi qu'elle désapprouverait ma manière de vivre...; et pourtant,
comment la lui cacher, comment mentir à celle qui avait connu mon âme
tout entière; comment d'un autre côté renoncer à voir, tous les instans,
le seul être qui formait ma vie, mon univers...? Hélas! ce que
n'auraient pu ni les convenances, ni tous les trésors du monde, une
simple différence d'opinion faillit m'y condamner. Terrible esprit de
parti, que d'amitiés vous avez rompues, et quels liens de sang
n'avez-vous pas même brisés!
Léopold servait alors, comme je crois l'avoir déjà annoncé, dans un
régiment d'élite par suite d'un engagement que lui avait imposé la
fatalité. Le regret avait suivi de près cette résolution.
Lui qui, si jeune, avait rêvé la gloire et les nobles récompenses que la
guerre multipliait pour le courage, ne s'accommodait pas des ennuis de
la garnison, et d'une profession alors sans éclat, comme sans
espérances. Il était donc tout-à-fait résolu à prendre son congé et à
cultiver les arts. Tous nos plans s'arrangeaient sous l'influence de cet
impatient espoir. Je me livrais avec ardeur au travail qui devait
adoucir mon avenir, n'aspirant plus qu'après cette _aurea mediocritas_,
si justement célébrée des anciens. Je commençais à voir grossir le
bagage de mes compositions littéraires. Mon portefeuille, déjà bien
garni, contenait des romans, des nouvelles, et jusqu'au mélodrame à
grands fracas. Toutes mes lettres, tous les mille souvenirs de ma
bizarre existence, avaient été classés et mis en ordre. Un ami, un de
ces hommes si rares qui réunissent toutes les bontés du coeur à tous les
avantages de l'esprit, m'encouragea au travail, en me disant que le
travail heureux était une fortune. Mais trouvant pour mon faible talent
une timidité que je n'avais pas eue pour ma fatale beauté, je ne
comptais sur mes productions que pour un léger auxiliaire de notre
modique revenu, et encore étais-je fort en peine des moyens à prendre
pour l'obtenir.
En attendant cet incertain et frêle avenir, il avait fallu profiter
d'une occasion offerte de donner des leçons d'italien dans une famille
anglaise, et à laquelle m'adressa madame Borlie de Londres, par une
lettre aussi honorable que polie. Je l'avais montrée à Léopold, et,
quoiqu'à regret il avait approuvé que j'acceptasse cette proposition,
n'étant pas assez heureux, disait-il, pour pouvoir me conseiller
autrement.
Je commençai donc mes leçons d'italien auprès des demoiselles Sumineux.
Je réussis tellement dans cette tâche qu'on me demanda comme une grâce
de vouloir bien accepter une autre écolière, fille d'une riche anglaise
que je ne veux point nommer parce que l'on doit de l'indulgence aux
petits ridicules qu'on a pris sur le fait, et qu'on a châtiés dans le
moment. Milady F... occupait avec sa fille unique un superbe hôtel où se
pressait la foule des laquais, et la domesticité plus élégante des
parasites de toutes classes. La maison était encore le rendez-vous de
quelques gens de mérite, mais en petit nombre. On touchait aux derniers
momens du règne de sa majesté Louis XVIII, et toute cette société, qui
pensait fort bien, suivant l'expression consacrée d'un certain monde,
s'occupait beaucoup des intérêts de la monarchie. Je trouvais assez
plaisante cette rage de politique dans une étrangère, et une Anglaise
ultra-royaliste à Paris me paraissait une singularité qui me rendait
assez inexplicable le choix d'une personne comme moi fort suspecte.
Je me bornais, comme on le suppose bien, à mes devoirs de maîtresse de
langue, qui consistaient en trois heures de leçons par semaine. Il ne
m'avait pas fallu grand effort de génie pour deviner que l'application
de mademoiselle Emmeline, pour apprendre la langue _del dolce
favellore_, ne tenait pas au goût exclusif de la littérature. Elle
désirait pouvoir chanter les airs de Cimarosa avec son maître de guitare
et de piano, espèce de petite caricature à roulade et à lorgnon, et
presque original à force d'impertinence. Le contraste des deux maîtres
était piquant. Le monsieur avait l'air de venir en bonne fortune, et moi
à un enterrement. Ma toilette fort simple et toute composée de noir
donna lieu à une explication qui, en éveillant les scrupules politiques
de Milady, m'exposa à des enquêtes que j'étais aussi peu disposée à
éluder qu'à souffrir, milady F... voyait beaucoup une marquise D'Au...,
célèbre dans sa société.
Un jour, en arrivant un peu avant l'heure je trouvai grande réunion dans
le salon, et parmi les dames était la marquise d'Au... J'allais passer
dans le petit salon d'étude, mais milady F... m'arrêta en me priant de
dire mon opinion sur des vers qu'elle me présenta, et de bien vouloir
les lire haut. J'aurais pu refuser une corvée qui n'était aucunement
dans mes attributions et d'ailleurs fort indiscrètement demandée; mais
un seul coup d'oeil sur le couplet, que je transcris, m'avait fait
deviner l'intention de contraindre, de surprendre et de blesser mes
opinions. Je refusai donc les siéges offerts par l'impolitesse, et me
mis à lire. Je lus:
Une île où grondent les tempêtes
Reçut ce géant des conquêtes.
_Tyran_ que nul n'osait juger,
Vieux guerrier qui, dans sa misère,
Dut l'obole de Bélisaire
À la pitié de l'étranger.
Si je ne me trompe, ces vers sont d'un jeune homme[7] qui entend bien
l'antithèse, mais qui n'entend pas encore la justice. Il y a dans ces
vers deux mots qui m'empêchent d'admirer. «Lesquels? me demanda-t-on de
toutes parts.
«--_Tyran_ et _pitié_.
«--Comment! vous ne trouvez pas que l'épithète convient à Napoléon, me
dit milady avec un air atterrant?
«--Milady, chacun sent à sa manière. Il me semble à moi que Napoléon
vaut bien la peine qu'un poète mesure ses termes à son égard. Je pense
comme un autre enfant d'Apollon:
Que _la lyre au tombeau ne doit pas insulter_,
et que l'étranger, s'il donna à Napoléon l'obole de Bélisaire, l'accorda
moins par compassion pour une grande infortune, que par la secrète
terreur qu'inspire encore le lion enchaîné.»
Je rappelle mot à mot ce petit discours, car, inspirée par mes
souvenirs, je mis, je l'avoue, une sorte d'orgueil à leur rester fidèle.
Alors une voix d'un ton aigre-doux prononça: «Qu'il était inconcevable
qu'en 1824, sous le règne de la légitimité, on osât se permettre
d'afficher en bonne compagnie une opinion si détestable.» Je me
contentai de regarder cette dame, et, pour prévenir lady F... dans son
petit projet de m'humilier, je pris dans mon portefeuille sept cachets,
les déposai fort paisiblement sur la table, et faisant une faible
révérence; j'étais déjà chez moi avant que la noble société ne fût
revenue de ma séditieuse sortie. Je sus depuis que la dame qui m'avait
condamnée avec amertume était la marquise d'Au... Je cède toujours à mes
premières sensations, et je n'en ai que de vives; les lecteurs me
pardonneront d'y avoir cédé. La reconnaissance ne peut jamais être
coupable.
Il n'y avait pas une demi-heure que j'étais rentrée, quand le chasseur
vint m'apporter non les sept cachets, mais la totalité d'un mois de
leçons, une somme de 120 fr.; sans hésiter, j'en restitue à l'émissaire
de milady 50 qui ne m'étaient pas dus, et les 70 autres j'en fais don au
chasseur pour les prochaines étrennes; la surprise de ce domestique me
fit plaisir. C'était faiblesse vaniteuse que cette énorme générosité,
mais je la savourai avec délices: «Quoi! madame, vous renvoyez cela à
milady, et vous nous donnez ceci?--Oui, cela et ceci, et rends-le avec
ma réponse.» Il saluait encore que ma porte était déjà fermée sur lui.
J'étais agitée, mais cependant bien contente de moi; _agir sans
réfléchir_, j'étais là tout entière. J'attendais impatiemment Léopold,
car son approbation était ma récompense, je comptais bien sur quelques
observations, mais que j'étais loin de prévoir ce qui arriva!
l'humiliation du blâme et l'amertume d'une rupture. À peine Léopold
était entré que j'allais lui conter mes griefs; il me prévint en me
demandant si le chasseur qu'il venait de rencontrer descendait de chez
moi, et de quelle part il était venu. Alors je précipitai mon récit en
le commençant par la fin; j'étais si agitée, et en même temps si
convaincue que j'avais agi à merveille que je ne m'aperçus pas de suite
de l'opinion contraire qui paraissait sur les traits et dans les regards
mécontens de Léopold. «Eh bien, vous ne m'approuvez pas? lui dis-je avec
vivacité.
«--Vous approuver, quand vous m'exposez à perdre le seul bonheur que
j'aie au monde, à me voir forcé de renoncer à vous voir.
«--Renoncer à me voir, parce que je ne me laisse pas offenser dans mes
souvenirs! et c'est vous, Léopold, qui me tenez ce langage!» J'ajoutai
tout ce que m'inspirèrent le regret, la douleur et la colère. Le noble
jeune homme ne répondit d'abord qu'en me montrant son uniforme; puis,
comme pour atténuer la rigueur du sentiment délicat qu'il n'avait
expliqué que par ce jeu muet, il me prit la main, tâcha de me calmer par
de fort bonnes raisons; mais aucune ne pouvait arriver à mon esprit. Je
fis alors comme les personnes fâchées, et qui mêlent à quelques vérités
d'injustes observations. La colère étouffa l'attendrissement qui nous
eût réconciliés. Léopold eut beau me faire sentir que les personnes qui
fréquentaient la maison de milady F... étaient en partie de la même
société que ses officiers supérieurs, que notre liaison pouvait de la
sorte s'ébruiter, et, mal interprétée, lui causer des chagrins. «Je
soupire autant que vous après le jour de mon congé, mais, ayant
volontairement pris l'uniforme, je veux le porter sans reproche et sans
avanie. Je sens que je ne souffrirais pas une remarque ni une défense
dont vous seriez l'objet; ne m'y exposez donc pas, par pitié pour notre
bonheur.»
Léopold me parut si péniblement agité que je ne lui fis pas connaître
tout le changement qui venait de s'opérer en moi, car mon parti était
déjà pris. J'appréciais les motifs de Léopold, je l'estimais de sa
loyauté et de sa franchise; mais, gênée désormais dans l'expression de
mes sentimens, le charme en était comme rompu. Nous nous quittâmes donc
presque froidement. Léopold était de service le lendemain, et je ne
devais le revoir naturellement que le second jour. Je ne me rappelle pas
avoir éprouvé un plus triste accablement dans toute ma vie; tout ce qui
me restait d'avenir et de rêves venait de s'écrouler. Une pensée
m'occupait fortement, elle était à la fois cruelle et consolante.
«Léopold m'oubliera, me disais-je, puisque déjà de nouveaux devoirs se
sont placés entre son coeur et le mien, il m'oubliera, et la vieillesse
me trouvera seule, sans appui, sans le fils chéri de mon adoption; mais
du moins j'y puis songer sans rougir; notre rupture même est encore un
titre de plus à son estime et à ses regrets.»
Je passai la nuit dans ces réflexions, et à peine avais-je ouvert ma
porte qu'on me remit un billet de Léopold. Il ne fit qu'ajouter à ma
résolution; car au milieu des expressions de la tendresse se trouvaient
des conseils sur la prudence, sur la nécessité de ne manifester aucune
opinion, qui me choquèrent. Plus, tard je connus toute mon injustice;
plus tard je fus à même de faire la part du devoir et celle des
principes; plus tard je sus que Léopold avait su allier toute la
religion du drapeau à la constance des souvenirs. Il était décidé que je
n'échapperais à aucun tort, à aucune imprudence. Je répondis au billet
de Léopold, en lui disant «que je sentais trop le tort que notre liaison
pourrait lui occasionner aux yeux de ses chefs pour ne pas me faire un
devoir d'y renoncer; que je n'avais jamais pensé au changement tout
naturel qu'un autre uniforme avait dû produire; que, pour mettre tout
cela en harmonie, il me semblait décidément convenable et naturel de
cesser tous rapports ensemble jusqu'à son congé absolu; que nous nous
écririons, mais sans nous voir, et sur tout autre sujet que celui qui
nous séparait momentanément.» J'avoue que je m'attendais à le voir
arriver hors de lui. Ma vanité put se replier sur elle-même; Léopold ne
vint point; il accepta la séparation, jusqu'à sa sortie de la compagnie
des gardes du corps, à des conditions qui toutes auraient dû me le faire
estimer mille fois davantage, et qui me le firent détester quelques
momens avec toute l'ardeur de l'amour-propre irrité. Léopold me pria de
nous écrire tous les jours: «Faisons notre journal; vous trouverez
toujours dans le mien mon coeur, mon âme, mon ardent besoin de vous voir
heureuse; puissé-je trouver dans celui que vous m'adresserez l'amie
aimable et bonne et la mère chérie! et nos deux années de séparation ne
feront que mieux cimenter le bonheur de notre avenir.» Léopold, fidèle à
la générosité de sa conduite envers moi, m'offrait la continuation des
petites ressources que nous avions partagées. Je les refusai; je lui
écrivis que j'allais partir, que je le regardais toujours comme mon
fils, mais que j'avais besoin de m'accoutumer à la nuance nouvelle qui
venait de se joindre à nos relations. Léopold, s'accoutumant à m'aimer
enfin comme une mère, pensa au long avenir que ma force physique pouvait
faire espérer, et il veilla à l'assurer décemment autant que cela
dépendait de lui. Voilà les éternelles obligations dont je lui suis
redevable et dont je lui dois faire honneur.
Je reçus sur ces entrefaites un autre renvoi de cachets; celui-là me fut
pénible; cela vint des charitables propos de lady F***, en partie, et de
ceux de ma dévote voisine. J'y fus extrêmement sensible; c'était une
honorable ressource de moins; mais je n'en fis rien paraître et me
contentai d'exprimer, très librement mon mépris sur ces commérages.
Décidée à ne point quitter Paris, je fus arrêter un logement garni rue
de Provence, dont je connaissais la maîtresse. Grâce à l'heureuse
mobilité de mon esprit et à mon indifférence pour la fortune, je fus à
peine installée dans une chambre où, hors les objets contenus dans mes
malles, rien ne m'appartenait, que, placée devant mon bureau et rangeant
mes manuscrits, je me livrai à tous les rêves, à toutes les espérances
qu'une imagination comme la mienne est capable d'enfanter. Léopold me
manquait, il est vrai, mais j'étais encore trop dominée par le dépit
pour sentir la perte d'un pareil appui; d'ailleurs ne me restait-il pas
le bonheur de lui écrire? Cette séparation et cette correspondance me
donnèrent l'idée d'un roman historique que j'écrivis dans le courant
d'un mois. Je composais régulièrement trente à quarante pages par nuit;
car jamais je n'ai su écrire le jour dans ma chambre à la clarté du
soleil; il me faut le grand air. Je trouvai dans la maison garnie où
j'étais une dame de Bruxelles avec sa fille; elle me demanda si je
voulais donner leçon, et j'y consentis. La petite était aimable et
intelligente; la mère une excellente femme, sans façon, idolâtre de sa
fille; et je passais des heures fort agréables, en même temps que je me
procurais une petite ressource.
Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais
vainement écrit à ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700
fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leçon.
Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en
fus pas plus triste ni plus prévoyante. Je sortais tous les matins et
prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais
des oeufs et du laitage où j'en trouvais, et rentrais toujours avec une
anecdote ou un chapitre composé, sans penser, dans ces courses un peu
chères, qu'un jour sans bénéfice a un lendemain sans pain quand on vit
comme je vivais. Il y en avait dix que j'étais séparée de Léopold, et
trois qu'il ne m'avait écrit. Je commençais à m'en tourmenter lorsqu'on
me remit une boîte où je trouvai des témoignages et des preuves que son
coeur me restait, et que sa constante amitié m'était garantie. Il me
marquait qu'il était à la maison militaire, et me priait de l'aller voir
rue Blanche. J'y courus aussitôt, mais on me dit qu'il fallait un
billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant
la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la
rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopinée me causa un trouble
inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier à leur sûre
bienveillance, je m'enfuis à la hâte, et ne m'arrêtai qu'au bas de la
rue du Mont-Blanc; alors je réfléchis à cette sotte inconvenance. Je
suis trop sincère pour ne pas avouer que dans mon soin de les éviter
entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que
nous avions passés ensemble. Je me promis bien de leur écrire, mais je
n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dénuement
m'eurent réduite à ne plus ni espérer ni craindre, qu'eux-mêmes vinrent
au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une
reconnaissance qui ne sera jamais à la hauteur des bienfaits.