CHAPITRE CCXII.

Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire méthodiste.

Les uns ont vanté le talent de Byron pour la conversation, d'autres ont

prétendu qu'il était à peu près nul sous ce rapport: sans adopter aucune

de ces deux opinions, on peut dire que le poète ne saurait s'inspirer à

l'heure ou à la minute, ni être aimable et amuser au premier ordre de

ses interlocuteurs, comme un perroquet dont le vocabulaire est borné à

quelques phrases. J'ai trouvé, pour ma part, lord Byron très inégal dans

ses improvisations familières; je regrette seulement de le traduire si

mal là où peut-être il excita en moi le plus d'admiration. En relisant

ce qui me reste de ces entretiens fugitifs, je tronque ou j'efface tel

passage, parce qu'il rend trop faiblement, ou défigure même les

expressions qui me charmèrent. Si on parvenait à faire deviner son style

de conversation par des lambeaux de questions et de réponses, sans

l'accent, sans le regard, sans le geste qui leur donnait la vie et le

mouvement, il faudrait encore dire ici du poète anglais comme Eschine de

Démosthènes: «Que serait-ce si vous aviez entendu le _monstre_?»

J'avouai franchement à lord Byron quels ridicules soupçons avait

éveillés en moi la vue du sang de madame Guiccioli apporté par lui dans

son cabinet, et nous rîmes beaucoup ensemble des bruits étranges qu'on

se plaisait à répandre sur lui d'après des apparences tout aussi vagues.

«Ces bruits, me dit-il, viennent la plupart d'Angleterre; ils feront le

succès de mes Mémoires, où je donnerai le mot de maintes énigmes de ma

vie. On a pu vous dire, par exemple, que je buvais le sang humain dans

les crânes des morts, comme mes ancêtres les Danois, dans le palais

d'Odin. Voici l'origine de cette absurde histoire. Un crâne parfaitement

conservé avait été trouvé par le jardinier de Newstead-Abbey dans un des

caveaux de la vieille chapelle; j'en fis artistement scier la couronne,

sans laisser aucun fragment de ce qu'il y a de vraiment hideux dans un

crâne, je veux dire cette face humaine à laquelle Milton applique

l'épithète de divine, mais qui ne saurait plus être, je pense, l'image

de la Divinité quand elle est dépouillée de ses chairs. Un cercle en

argent en bordait le pourtour, avec une anse pour saisir cette coupe qui

eût pu passer pour une coupe d'ivoire, sans l'inscription que j'y fis

graver. Quand je traitais mes amis à Newstead-Abbey, c'était au dessert

que la coupe était apportée sur la table, et nous la faisions circuler

pleine d'un excellent vin de Bordeaux qui nous prêtait de l'esprit à

tous. Cependant l'ouvrier que j'avais employé pour façonner ce crâne fut

mandé devant le recteur de la paroisse, qui lui adressa une verte

mercuriale sur la profanation dont il s'était rendu coupable. J'invitai

le recteur à un de nos banquets: en vrai _chanoine_ de l'église

anglicane, il se rendit exactement à l'heure marquée; et quand il eut

soif, on lui versa à boire dans la coupe profane. Je vous jure qu'il y

dégusta, sans grimace, plus d'une pinte de mon meilleur vin; il serait

entré même, si nous l'avions pressé, dans l'ordre du Crâne.--Quel était

donc cet ordre, demandai-je à lord Byron?» Le poète me répondit que

c'était un ordre fondé par lui, et qui se composait de douze membres

admis au privilége de boire dans la fameuse coupe: «J'en étais le

président ou le grand-maître, continua-t-il, et j'en réglai les statuts

et le costume, qui consistait en une robe noire. On verra dans mes

Mémoires que le voeu de chasteté n'était pas exigé de nos chevaliers.

C'est à cette époque que j'étais un homme à bonnes fortunes; mais

j'avais un malheur: si les femmes se jetaient à ma tête, elles me

faisaient payer bien cher mes faciles succès en voulant me dominer.

Puisque lady Caroline Lamb vous a fait ses confidences, vous savez que

la tyrannie me trouve rebelle en amour comme en politique. J'ai connu

des despotes sous d'autres jupes que les siennes. J'en étais venu à

avoir peur d'une robe de femme comme un enfant de la soutane d'un

magister; et ayant inspiré un caprice à la jolie miss G..., je déclarai

que je ne m'attacherais à elle qu'à condition qu'elle me suivrait

partout en habit de page. La condition fut acceptée. Miss G... passa

avec moi près d'un an sous ce costume. Pauvre miss G...! le souvenir de

sa mort tragique me poursuit encore.»

Je pressai lord Byron de contenter ma curiosité sur cette aventure de sa

jeunesse, et il y consentit. Je ne suis pas assez sûre d'avoir retenu

ses propres expressions pour le laisser ici raconter lui-même; je vais

donc parler de lui à la troisième personne.

Miss G*** était avec Byron à Newstead-Abbey depuis près d'une année,

page le jour, femme la nuit; attentive, tendre, et si sincère dans son

amour, qu'elle pouvait espérer peut-être qu'un noeud légitime la

réconcilierait un jour avec le monde. Cette illusion entretenue

secrètement par elle, et un caractère naturellement gai, aveuglaient

cette jeune fille sur sa position véritable. Elle avait abandonné à

Londres un père peu fortuné, auquel elle envoyait chaque quinzaine des

secours, lorsqu'une amie indiscrète lui écrivit que ce père délaissé

s'était tué lui-même dans un moment de désespoir: était-ce l'effet du

dérangement de ses affaires ou du déshonneur de sa fille? Miss G***

s'arrêta à cette dernière supposition, mais elle n'en dit rien à lord

Byron qui s'aperçut seulement qu'elle s'éloignait quelquefois de lui

pour écrire, et qui parvint à surprendre son secret. Miss G*** avait

résolu de s'empoisonner et en écrivait la déclaration, afin que personne

ne fût accusé de sa mort. Byron la fit épier, et s'emparant du poison

qu'elle s'était procuré, y substitua une poudre tout-à-fait innocente.

Un soir miss G*** affecta plus de gaieté qu'à l'ordinaire, et feignit de

s'endormir à côté de son amant, qui, n'ignorant pas qu'elle avait cru

avaler, ce jour-là même, la potion qui devait lui donner la mort,

s'attendait à rire le lendemain matin de son réveil imprévu, après un

sommeil qu'elle comptait bien être pour elle le dernier. Il ne craignit

pas de s'endormir lui-même tout de bon; mais quelle fut son inquiétude

au jour naissant de ne plus trouver miss G***. La lettre qui annonçait

sa funeste détermination était sur la table de nuit; sans doute

pensait-il, convaincue que le trépas circule dans ses veines, elle se

sera éloignée pour m'éviter la première vue de son cadavre sans vie;

mais elle va reparaître guérie par sa tentative même... Byron devenait

juste; cependant miss G*** ne revenait pas; toutes les perquisitions

furent inutiles, ce ne fut qu'au bout d'une semaine que l'infortunée fut

retrouvée, mais rendant le dernier soupir dans le caveau de la sépulture

des Byrons où elle s'était enfermée de manière à ne plus pouvoir sortir.

Quelles durent être ses angoisses pendant huit longs jours d'agonie,

prenant sans doute les tortures de la faim pour celles du poison? «Cette

catastrophe, me dit Byron, a influé sur mon imagination et mon caractère

plus que tous les vains motifs par lesquels on a voulu expliquer les

caprices de mon humeur; ma gaieté naturelle étant tarie dans sa source,

je cherchai désormais le bruit d'une gaieté factice pour m'étourdir:

vous devez comprendre pourquoi il y a quelque chose d'amer dans mon

sourire.» Comme pour se distraire de la pensée actuelle de cette sombre

histoire, lord Byron eut recours à des réminiscences d'un genre tout

opposé, sans se donner la peine de chercher une transition pour en

commencer le récit: «Savez-vous qu'en France on a, me dit-il, de

singulières idées de la pruderie des dames anglaises? Ma chère amie,

nous avons eu à Londres (Dieu sauve notre bon roi Georges IV!) nos moeurs

de la _régence_. Vous connaissez le mot de Fox; son père lui disait:

«Mon fils, prenez une femme...--La femme de qui, mon père? répondit le

fils. C'est qu'en effet, il y a à choisir parmi les dames des autres:

aussi les procès en adultère sont-ils un objet de commerce parmi les

maris anglais. Il y a un tarif connu; les gens qui n'aiment pas le bruit

s'abonnent avec le cher époux: il y a d'ailleurs l'économie des frais.

J'ai dit tout cela naïvement dans mon Don Juan, et l'on ne me le

pardonne pas; il n'y a que la vérité qui offense: je suis à l'_index_.

Qu'arrive-t-il? On me chasse des rayons de la bibliothèque, mais je suis

caché mystérieusement sous le chevet du lit avec mon ami Thomas Moore.

Vous sentez bien que là, comme le serpent de Milton tapi à l'oreille de

notre mère Ève, je fais rêver celles qui se sont endormies en me lisant;

mais là aussi je suis bien placé pour découvrir de nouveaux secrets, et

je parlerai, je parlerai pendant plus de vingt chants encore.» Lord

Byron, passant tour à tour de son Don Juan à ses aventures personnelles,

me raconta aussi la mystification qu'il fit subir à deux dames qui

venaient rendre visite à sa femme, chacune avec l'intention de le

dénoncer comme un mari inconstant et de dénoncer l'une d'elles comme sa

complice. «J'arrangeai, dit-il, les choses de manière que les deux

dénonciatrices se trouvèrent toutes les deux ensemble dans notre salon

en attendant milady; et se soupçonnant réciproquement du même projet

d'accusation, elles firent un traité tout contraire pour leur mutuelle

sécurité, en convenant de porter aux nues ma fidélité maritale. Avec de

telles recommandations, j'aurais été un petit saint de ménage; mais je

vous ai raconté comment M. Charlm... avait acquis la preuve que j'étais

un monstre.»

Il est temps d'abréger les confidences de lord Byron; j'espère

d'ailleurs que M. Moore n'a fait que semblant de brûler les mémoires du

noble lord. J'aurais oublié plus long-temps la France dans la casa

Saluzzi, si une lettre que je reçus à la poste restante de Gênes ne

m'eût rappelé à Paris en me donnant l'espoir d'y retrouver Léopold. Le

hasard me procura pour mon retour un singulier compagnon de voyage. La

veille de mon départ était arrivé à la casa Saluzzi un nommé M.

Sheppard, prédicateur méthodiste, venu exprès d'Angleterre pour

convertir lord Byron à la foi évangélique; ce M. Sheppard avait écrit

déjà depuis une année au poète pour lui dire que sa femme lui adressait

tous les jours de ferventes prières au ciel pour racheter son âme de

l'esclavage du démon. Mistress Sheppard était une enthousiaste dont

l'amour mystique pour le noble pécheur allait si loin, qu'en mourant à

Margate, après une maladie de deux mois, elle avait dit à son mari que,

pleine de confiance en la bonté divine, elle croyait que la porte du

paradis lui était ouverte, mais qu'elle n'y entrerait pas sans un

mélange de regret, si M. Sheppard ne lui permettait à son lit de mort de

faire personnellement une dernière tentative sur l'objet de leur commune

charité. M. Sheppard avait promis solennellement à sa compagne expirante

de tout faire pour amener le poète au bercail du méthodisme. Il était

parti dans ce dessein, composant en route un sermon qu'il croyait

irrésistible, dans la simplicité de son coeur. Lord Byron ne vit d'abord

que le côté ridicule de cette mission; le bon M. Sheppard avait, il faut

l'avouer, une de ces figures à mystification qui provoqueraient le rire

des plus austères quakers. Mais ce qui intriguait le poète, c'était de

savoir si la défunte n'avait pas eu à son insu un intérêt plus terrestre

dans sa conversion tant désirée; n'aurait-elle pas été par hasard

quelqu'une des nombreuses victimes de sa jeunesse, qui trouvait dans sa

charité généreuse un prétexte pour nourrir un sentiment qu'il eût fallu

oublier sans retour si la religion ne l'eût modifié et consacré? Quand

ce soupçon l'emportait dans son esprit, lord Byron écoutait avec plus de

complaisance l'apôtre méthodiste; mais à peine celui-ci se croyait-il

sûr de l'attention de son catéchumène, qu'il quittait le ton de la

conversation pour débiter les périodes monotones de son sermon. Alors

l'impatience de lord Byron prenait le dessus, et il ne pouvait échapper

à l'impolitesse de rire au nez du prédicateur qu'en l'interrompant par

quelque frivole objection: jamais le bon M. Sheppard ne put parvenir à

aller jusqu'à son second point. Enfin, lord Byron lui déclara qu'il ne

se ferait méthodiste qu'à son retour de Grèce, et il lui donna

rendez-vous, je ne sais plus en quel lieu, pour continuer les

conférences. M. Sheppard aurait bien voulu essayer son discours sur la

comtesse Guiccioli, ou sur la Begum de M. Duncan, ou même sur quelque

membre de la famille Gamba; mais les oreilles italiennes ou indiennes

étaient encore plus inabordables pour le méthodiste que l'oreille

anglaise du grand poète; il se décida à repartir: ce fut le compagnon de

voyage qui me fut confié, ou plutôt à qui lord Byron et M. Duncan me

recommandèrent jusqu'à Genève. Ce qui me décida fut la considération

d'une bonne calèche dans laquelle repartait le sectateur de Wesley, car

ce n'était pas un apôtre à pied. On lui persuada que j'avais aussi une

âme digne d'être méthodiste; mais par malheur je n'entendais guère mieux

l'anglais que la Begum et la Guiccioli: le sermon fut perdu.

La route fut calme, les paroles courtes et les repas précipités; nous

arrivâmes à Genève sains et saufs, mon compagnon et moi; lui toujours

bon méthodiste, moi toujours une pécheresse, mais dont la pénitence

allait, hélas! commencer.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 27 / 38 题