CHAPITRE CCIX.

Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un

bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en

peine.

Le lendemain je fus exacte au rendez-vous. Aux approches d'_Albaro_, la

_casa Saluzzi_ me fut indiquée par un habitant du village. On entre dans

ce palais par de grandes grilles de fer qui conduisent à une cour

plantée de vieux ifs taillés d'une manière assez bizarre. L'architecture

du château tient un peu de celle d'une abbaye; mais au lieu d'un portier

de couvent, ce fut une espèce de géant en habit militaire qui m'ouvrit.

Cet homme avait une barbe épaisse comme celle d'un sapeur; son uniforme

se rapprochait de l'uniforme des housards. Son air avait quelque chose

de farouche, il me rappelait le Goliath du château de Kenilworth, et par

une association naturelle d'idées, je comparai intérieurement à

Flibbertigibbet un petit jockey vêtu de vert qui me précéda jusque dans

une large salle de billard, d'où il me fit passer dans la pièce qui

servait de cabinet à lord Byron. Là, je fus priée de m'asseoir: je

préférai, en attendant le poète, faire l'inspection des lieux. Je

m'arrêtai tour à tour devant une gravure représentant Ugolin, et deux

portraits d'Ada, cette fille chérie, objet de tant d'amour et de

regrets. Sur une table étaient une guitare, quelques cahiers de musique

et quelques livres, les uns ouverts, les autres fermés, tous dans ce

_beau désordre_ qui n'est pas un _enfant de l'art_, mais bien un

désordre d'artiste. Dans un coin je remarquai une sorte de trophée,

c'est-à-dire deux épées, deux pistolets et deux poignards croisés sur

une pique surmontée d'un casque.

Je n'avais pas attendu dix minutes, que lord Byron survint. Il ne

m'adressa que deux mots et un signe de main en excuse comme pour me

demander une minute; il était avec un jeune homme qui déposa sur la

table un plat rempli de sang. Je tressaillis, et le jeune homme et lord

Byron regardèrent ce sang avec attention. Ma tête romanesque commençait

à s'échauffer, comme s'il y avait là quelque mystère de terreur. J'étais

dans un de ces châteaux italiens où Anne Ratcliffe aimait à placer les

scènes de sa fantasmagorie; mon hôte était ce poète bizarre sur lequel

on faisait encore courir alors tant de fables et qu'on accusait des

goûts les plus dépravés. N'avait-on pas été jusqu'à prétendre qu'il

avait une horrible sympathie pour les vampires! Lui cependant continuait

à regarder avec une certaine anxiété le vase que le jeune homme avait

déposé sur la table, tandis que celui-ci dissertait froidement, comme un

anatomiste, sur ce sang dont la vue m'inspirait un involontaire effroi.

Il sortit enfin, et Byron venant à moi s'aperçut de mon trouble:--«Sur

ma parole, dit-il, je croirais presque que vous avez peur: d'après ce

que je sais de votre histoire, je vous croyais aguerrie contre la vue du

sang. Celui que vous voyez dans ce vase sort des veines d'une personne

qui m'est chère... la pauvre comtesse Guiccioli qui, a eu un accès de

fièvre cette nuit. Mais devinez quel est ce jeune frater qui vient de la

saigner? C'est un bâtard du dernier des Stuarts, de ce cardinal d'York

qui est mort, comme vous savez, à Rome, membre du sacré conclave. Ce

pauvre jeune homme vit de sa lancette, il est apprenti chez un

chirurgien de Gênes. J'aurais quelque idée de l'envoyer à mes frais dans

quelque université: qui sait s'il ne deviendrait pas un grand docteur,

peut-être un médecin de cour? Et alors si nos Guelfes lui tombaient

entre les mains, il pourrait fort innocemment les traiter en Gibelin[4].

Vous voyez que je me rappelle mon origine jacobite.» Cette sortie moitié

bouffonne, moitié sérieuse, engagea la conversation sur la

politique.--«Je suis un peu carbonaro, me dit lord Byron. J'ai fait de

la _casa Saluzzi_ un nid de conspirateurs, car j'ai la famille Gamba,

famille de proscrits, coupables d'avoir rêvé la liberté en Toscane; et

moi je me prépare à aider la révolution d'un peuple tout entier.

N'est-il pas singulier que la liberté soit du fruit défendu pour les

pays qui furent son berceau: la vieille Grèce, la vieille Italie, qui

furent libres au milieu des ténèbres du paganisme? Patience, il faut

tout attendre du temps. Mais j'oublie, madame, vous êtes un peu

bonapartiste par amour de la gloire!» Je répondis à lord Byron que le

grandiose de l'empire m'avait séduite en effet, mais que je croyais

comprendre aussi la gloire des hommes libres.--«C'est que la liberté a

bien aussi sa poésie, continua lord Byron. Mais, tenez, les femmes sont

un peu enfans dans leurs opinions: les femmes et les peuples aussi,

ajouta-t-il... Il leur faut autre chose que des mots et des théories. La

liberté, être de raison, ne saurait les captiver autant que la pompe

visible de la gloire. Aussi n'aime-t-on jamais la liberté toute seule;

on s'accoutume à l'associer à un chef, à un héros. Voyez en Espagne,

c'était, vive Riégo! Et en France, en 1815, vive Napoléon! par un

singulier contre-sens, signifia un moment aussi vive la liberté! Les

noms collectifs n'ont pas la même influence sur l'imagination que les

noms individuels: l'idée d'un grand pouvoir emporte l'idée d'une unité

très compacte. Jamais les Indiens, me disait M. Duncan-Stewart, n'ont pu

se figurer que la _Compagnie des Indes_ était un conseil de négocians;

ils se la représentaient comme une vieille femme, bien vieille, qui

survit à tous ses enfans.»

«--J'espère, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret

du poète, j'espère que les Grecs vaincront bientôt au nom de _vive

Byron!_ et que ce nom sera synonyme de _vive la liberté!_» Byron n'éluda

pas le compliment: «Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je

vais défendre encore plus que les Hellènes; c'est la cause de l'Europe,

la cause des idées nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour

combattre le despotisme que la Grèce! quel honneur de renouer la chaîne

interrompue de ses temps héroïques! Aujourd'hui c'est ma pensée

exclusive.» Il me fit observer le casque dont j'ai parlé: «Voilà, me

dit-il, une partie de mon équipement. On doit apporter ce soir deux

casques à peu près semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et

l'autre pour mon ami Trelawney.» Comme femme, je triomphai d'un

mouvement de coquetterie martiale qui échappa au grand poète. Il

s'avança vers le trophée, prit le casque et le mit sur sa tête. «Comment

me trouvez-vous?» dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce

sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tête du

grand poète, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puéril dans sa

vanité, je ne vis plus qu'un héros. «Tenez, me dit-il en ôtant le

casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer à cette

coiffure.» Je pris le casque de ses mains, fière d'avoir touché le

casque de Byron.

Nous fûmes interrompus par l'entrée d'un domestique que je reconnus

bientôt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parlé. Il

venait avertir son maître qu'une vieille femme demandait avec instance à

être amenée devant lui. «Une vieille femme, me dit lord Byron,

entendez-vous, au moment où nous parlons de gloire! Elle vient nous

rappeler à des pensées plus humbles. Faites entrer la vieille femme!

C'est peut-être une des sorcières de Macbeth: voyons si je dois être au

moins Thane de Cawdor et de Glamis.

Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait

d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout-à-fait se

défendre: mais déjà Fletcher introduisait la vieille qu'il avait

annoncée. Je l'ai encore présente devant mes yeux, avec ses cheveux gris

s'échappant de sa coiffe génoise, le teint couleur bistre, les pomettes

saillantes, le front sillonné de rides, mais la tête haute, et avec ses

yeux, quoique baignés de larmes, conservant encore l'étincelle de ce

regard méridional si mobile et si expressif, «Ma bonne vieille, lui dit

lord Byron, évidemment touché de son air de candeur, en quoi puis-je

vous consoler?» La vieille, rassurée par ce ton affable, voulut

s'essuyer les yeux; mais ses mains retombèrent presque au même instant

et se joignirent sur son sein, comme si elle renonçait à tarir ses

larmes. «Mon bon seigneur, dit-elle après quelque hésitation et avec des

sanglots, je suis la mère de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si

généreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort,

reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait pitié de

moi; mais le curé que j'ai consulté sur son âme, que Dieu veuille

l'avoir, prétend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins

de vingt messes pour le délivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui

entra aussitôt dans les idées de la vieille.» Un philosophe à coeur dur

eût commencé par raisonner. «Vingt messes! et à combien la messe?--Mon

bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes

d'avance, on me les passerait à quarante sous.» Lord Byron courut à son

secrétaire, et y prit cinq ou six pièces d'or: «Tenez, bonne femme,

dit-il en les remettant à la vieille; allez, marchandez si vous pouvez,

et gardez le reste pour vous...» La vieille se précipita sur la main de

lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes

de croix en son intention.

«Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent

bien placé. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prêt

à tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumône aux Grecs comme aux Turcs,

aux catholiques comme aux protestans: nous verrons là haut qui aura le

mieux prié pour moi. Ces aumônes, qu'on a d'ailleurs exagérées, vous

expliquent les prédictions diverses qui m'ont été faites: selon les unes

je dois mourir moine, selon les autres méthodiste. Une prédiction n'est

qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois

entrer mon ami le Nabab[5]; c'est un esprit fort, parlons d'autre

chose.»

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 24 / 38 题