Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un
bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en
peine.
Le lendemain je fus exacte au rendez-vous. Aux approches d'_Albaro_, la
_casa Saluzzi_ me fut indiquée par un habitant du village. On entre dans
ce palais par de grandes grilles de fer qui conduisent à une cour
plantée de vieux ifs taillés d'une manière assez bizarre. L'architecture
du château tient un peu de celle d'une abbaye; mais au lieu d'un portier
de couvent, ce fut une espèce de géant en habit militaire qui m'ouvrit.
Cet homme avait une barbe épaisse comme celle d'un sapeur; son uniforme
se rapprochait de l'uniforme des housards. Son air avait quelque chose
de farouche, il me rappelait le Goliath du château de Kenilworth, et par
une association naturelle d'idées, je comparai intérieurement à
Flibbertigibbet un petit jockey vêtu de vert qui me précéda jusque dans
une large salle de billard, d'où il me fit passer dans la pièce qui
servait de cabinet à lord Byron. Là, je fus priée de m'asseoir: je
préférai, en attendant le poète, faire l'inspection des lieux. Je
m'arrêtai tour à tour devant une gravure représentant Ugolin, et deux
portraits d'Ada, cette fille chérie, objet de tant d'amour et de
regrets. Sur une table étaient une guitare, quelques cahiers de musique
et quelques livres, les uns ouverts, les autres fermés, tous dans ce
_beau désordre_ qui n'est pas un _enfant de l'art_, mais bien un
désordre d'artiste. Dans un coin je remarquai une sorte de trophée,
c'est-à-dire deux épées, deux pistolets et deux poignards croisés sur
une pique surmontée d'un casque.
Je n'avais pas attendu dix minutes, que lord Byron survint. Il ne
m'adressa que deux mots et un signe de main en excuse comme pour me
demander une minute; il était avec un jeune homme qui déposa sur la
table un plat rempli de sang. Je tressaillis, et le jeune homme et lord
Byron regardèrent ce sang avec attention. Ma tête romanesque commençait
à s'échauffer, comme s'il y avait là quelque mystère de terreur. J'étais
dans un de ces châteaux italiens où Anne Ratcliffe aimait à placer les
scènes de sa fantasmagorie; mon hôte était ce poète bizarre sur lequel
on faisait encore courir alors tant de fables et qu'on accusait des
goûts les plus dépravés. N'avait-on pas été jusqu'à prétendre qu'il
avait une horrible sympathie pour les vampires! Lui cependant continuait
à regarder avec une certaine anxiété le vase que le jeune homme avait
déposé sur la table, tandis que celui-ci dissertait froidement, comme un
anatomiste, sur ce sang dont la vue m'inspirait un involontaire effroi.
Il sortit enfin, et Byron venant à moi s'aperçut de mon trouble:--«Sur
ma parole, dit-il, je croirais presque que vous avez peur: d'après ce
que je sais de votre histoire, je vous croyais aguerrie contre la vue du
sang. Celui que vous voyez dans ce vase sort des veines d'une personne
qui m'est chère... la pauvre comtesse Guiccioli qui, a eu un accès de
fièvre cette nuit. Mais devinez quel est ce jeune frater qui vient de la
saigner? C'est un bâtard du dernier des Stuarts, de ce cardinal d'York
qui est mort, comme vous savez, à Rome, membre du sacré conclave. Ce
pauvre jeune homme vit de sa lancette, il est apprenti chez un
chirurgien de Gênes. J'aurais quelque idée de l'envoyer à mes frais dans
quelque université: qui sait s'il ne deviendrait pas un grand docteur,
peut-être un médecin de cour? Et alors si nos Guelfes lui tombaient
entre les mains, il pourrait fort innocemment les traiter en Gibelin[4].
Vous voyez que je me rappelle mon origine jacobite.» Cette sortie moitié
bouffonne, moitié sérieuse, engagea la conversation sur la
politique.--«Je suis un peu carbonaro, me dit lord Byron. J'ai fait de
la _casa Saluzzi_ un nid de conspirateurs, car j'ai la famille Gamba,
famille de proscrits, coupables d'avoir rêvé la liberté en Toscane; et
moi je me prépare à aider la révolution d'un peuple tout entier.
N'est-il pas singulier que la liberté soit du fruit défendu pour les
pays qui furent son berceau: la vieille Grèce, la vieille Italie, qui
furent libres au milieu des ténèbres du paganisme? Patience, il faut
tout attendre du temps. Mais j'oublie, madame, vous êtes un peu
bonapartiste par amour de la gloire!» Je répondis à lord Byron que le
grandiose de l'empire m'avait séduite en effet, mais que je croyais
comprendre aussi la gloire des hommes libres.--«C'est que la liberté a
bien aussi sa poésie, continua lord Byron. Mais, tenez, les femmes sont
un peu enfans dans leurs opinions: les femmes et les peuples aussi,
ajouta-t-il... Il leur faut autre chose que des mots et des théories. La
liberté, être de raison, ne saurait les captiver autant que la pompe
visible de la gloire. Aussi n'aime-t-on jamais la liberté toute seule;
on s'accoutume à l'associer à un chef, à un héros. Voyez en Espagne,
c'était, vive Riégo! Et en France, en 1815, vive Napoléon! par un
singulier contre-sens, signifia un moment aussi vive la liberté! Les
noms collectifs n'ont pas la même influence sur l'imagination que les
noms individuels: l'idée d'un grand pouvoir emporte l'idée d'une unité
très compacte. Jamais les Indiens, me disait M. Duncan-Stewart, n'ont pu
se figurer que la _Compagnie des Indes_ était un conseil de négocians;
ils se la représentaient comme une vieille femme, bien vieille, qui
survit à tous ses enfans.»
«--J'espère, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret
du poète, j'espère que les Grecs vaincront bientôt au nom de _vive
Byron!_ et que ce nom sera synonyme de _vive la liberté!_» Byron n'éluda
pas le compliment: «Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je
vais défendre encore plus que les Hellènes; c'est la cause de l'Europe,
la cause des idées nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour
combattre le despotisme que la Grèce! quel honneur de renouer la chaîne
interrompue de ses temps héroïques! Aujourd'hui c'est ma pensée
exclusive.» Il me fit observer le casque dont j'ai parlé: «Voilà, me
dit-il, une partie de mon équipement. On doit apporter ce soir deux
casques à peu près semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et
l'autre pour mon ami Trelawney.» Comme femme, je triomphai d'un
mouvement de coquetterie martiale qui échappa au grand poète. Il
s'avança vers le trophée, prit le casque et le mit sur sa tête. «Comment
me trouvez-vous?» dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce
sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tête du
grand poète, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puéril dans sa
vanité, je ne vis plus qu'un héros. «Tenez, me dit-il en ôtant le
casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer à cette
coiffure.» Je pris le casque de ses mains, fière d'avoir touché le
casque de Byron.
Nous fûmes interrompus par l'entrée d'un domestique que je reconnus
bientôt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parlé. Il
venait avertir son maître qu'une vieille femme demandait avec instance à
être amenée devant lui. «Une vieille femme, me dit lord Byron,
entendez-vous, au moment où nous parlons de gloire! Elle vient nous
rappeler à des pensées plus humbles. Faites entrer la vieille femme!
C'est peut-être une des sorcières de Macbeth: voyons si je dois être au
moins Thane de Cawdor et de Glamis.
Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait
d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout-à-fait se
défendre: mais déjà Fletcher introduisait la vieille qu'il avait
annoncée. Je l'ai encore présente devant mes yeux, avec ses cheveux gris
s'échappant de sa coiffe génoise, le teint couleur bistre, les pomettes
saillantes, le front sillonné de rides, mais la tête haute, et avec ses
yeux, quoique baignés de larmes, conservant encore l'étincelle de ce
regard méridional si mobile et si expressif, «Ma bonne vieille, lui dit
lord Byron, évidemment touché de son air de candeur, en quoi puis-je
vous consoler?» La vieille, rassurée par ce ton affable, voulut
s'essuyer les yeux; mais ses mains retombèrent presque au même instant
et se joignirent sur son sein, comme si elle renonçait à tarir ses
larmes. «Mon bon seigneur, dit-elle après quelque hésitation et avec des
sanglots, je suis la mère de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si
généreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort,
reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait pitié de
moi; mais le curé que j'ai consulté sur son âme, que Dieu veuille
l'avoir, prétend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins
de vingt messes pour le délivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui
entra aussitôt dans les idées de la vieille.» Un philosophe à coeur dur
eût commencé par raisonner. «Vingt messes! et à combien la messe?--Mon
bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes
d'avance, on me les passerait à quarante sous.» Lord Byron courut à son
secrétaire, et y prit cinq ou six pièces d'or: «Tenez, bonne femme,
dit-il en les remettant à la vieille; allez, marchandez si vous pouvez,
et gardez le reste pour vous...» La vieille se précipita sur la main de
lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes
de croix en son intention.
«Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent
bien placé. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prêt
à tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumône aux Grecs comme aux Turcs,
aux catholiques comme aux protestans: nous verrons là haut qui aura le
mieux prié pour moi. Ces aumônes, qu'on a d'ailleurs exagérées, vous
expliquent les prédictions diverses qui m'ont été faites: selon les unes
je dois mourir moine, selon les autres méthodiste. Une prédiction n'est
qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois
entrer mon ami le Nabab[5]; c'est un esprit fort, parlons d'autre
chose.»