CHAPITRE CCX.

Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise

réputation des Génois.

Lord Byron profita du temps que M. Duncan-Stewart mit à traverser les

appartemens pour appeler un domestique et lui dire d'emporter le vase de

sang qui m'avait fait tant de peur; il replaça aussi le casque sur le

trophée d'armes; et quand le Nabab entra, tout était en ordre dans le

cabinet... «Je vous trouve en tête-à-tête, dit. M. Stewart, et je viens

vous déranger tout de bon, milord. Croiriez-vous que ma maison roulante

vient d'être dénoncée à la police sarde, et que je suis menacé d'une

visite domiciliaire, comme si je recélais des conspirateurs?--Je me

rends avec vous dans votre maison, dit Byron, je connais l'_autorité

locale_ d'Albaro, pour avoir eu affaire à elle: ma présence lui en

imposera peut-être.» M. Duncan accepta volontiers l'offre du poète, qui

s'absenta un moment pour aller voir la comtesse Guiccioli, et revint

tout prêt à monter à cheval. J'abrégeai donc ma visite, et fus

heureusement invitée à la renouveler. J'allais retourner à Gênes

lorsqu'il me prit comme un remords de curiosité, et je me dirigeai du

côté du rivage où la veille j'avais vu la maison roulante de l'ancien

secrétaire de Tippo-Saïb. Lord Byron et son ami, suivis de quelques

domestiques, avaient mis leurs chevaux au galop: je cessai bientôt de

les apercevoir derrière le nuage de poussière soulevé sur leurs traces.

J'hésitais encore à les suivre, même de loin, lorsque je n'en eus

bientôt plus le choix. En tournant la tête je vis une bande de douze à

quinze Génois qui venaient à un demi-quart de lieue de distance, et qui

marchaient si vite qu'ils furent sur mes talons en sept minutes: alors

ils ralentirent le pas; si je m'arrêtais, ils s'arrêtaient aussi en se

rangeant en ligne, comme pour me faire comprendre que je ne devais pas

penser à rebrousser chemin. C'était si bien leur intention de se rendre

ainsi maîtres de la route, qu'un individu que nous rencontrâmes à cent

pas de là, et qui se dirigeait du côté d'Albaro, fut forcé comme moi,

bon gré mal gré, de prendre le chemin de la mer. Cet individu était armé

d'une longue ligne, et portait sur son dos une espèce de petite hotte

remplie de poisson; mais son costume n'était pas celui d'un pêcheur de

profession. J'appris, en effet de lui qu'il était le Broccolo du théâtre

de Gênes: c'est ainsi qu'on appelle, en jargon de théâtre, le mari de la

_prima dona_. Il s'approcha de moi, et me demanda si c'était

volontairement que je servais de tambour-major à cette bande qui ne

paraissait pas composée de gens de très bonne mine? Sur ma réponse

négative, il se hasarda à me communiquer tous ses soupçons, en me disant

qu'il croyait reconnaître parmi eux un tapageur de théâtre qui mettait à

contribution les pauvres comédiens sous prétexte de les faire applaudir:

«C'est un mouchard, selon les uns, me dit-il, et selon les autres c'est

un _picarone_ qui exploite les poches du public pour son compte, mais

qui, ayant figuré dans les réactions des dernières révolutions

politiques, brave la police au lieu de la servir. Où diable vont donc

ces bandits?» Les soupçons du signor Broccolo commençaient à me gagner;

et en voyant ces hommes dangereux se diriger sur la maison roulante de

M. Duncan-Stewart, que nous apercevions déjà, je désirais de bon coeur

que le magistrat inquisiteur d'Albaro n'oubliât pas sa visite

domiciliaire. Mais il paraît que le Nabab avait reçu un faux avis; et

comme je n'écris pas un roman, pour lequel j'aurais besoin de tenir la

curiosité du lecteur en haleine jusqu'au dénouement, je vais expliquer

d'avance tout le mystère de cette aventure.

La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi,

était une bande de pillards, comme il est facile d'en réunir un bon

nombre dans la canaille génoise. Le bruit s'étant répandu que la maison

roulante du seigneur indien contenait un riche trésor, un complot avait

été formé depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de là ces rumeurs

sourdes, ces dénonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine

maintenant de quoi il était question. Le signor Broccolo et moi nous

fûmes laissés sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en

plein jour; les autres s'avancèrent vers la porte de la maison, et

frappèrent au nom de sa majesté sarde. Point de réponse. Ils se mirent

alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres

en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient

à coups redoublés après les avoir introduits dans les fentes de la

boiserie. Cette opération dura une bonne demi-heure, parce que les

portes et les fenêtres de cette singulière habitation étaient plaquées

en fer. Mais enfin quelques planches cédèrent; la brèche fut ouverte, et

les voleurs s'y précipitèrent pour chercher le butin des prétendus

carbonari.

Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivés avant les bandits,

avaient trouvé des renseignemens plus exacts sur le péril dont ils

étaient menacés. Ignorant à combien d'hommes ils pouvaient avoir

affaire, et se défiant de la protection des autorités locales, ils

avaient jugé plus prudent de fermer la maison et de se rendre à bord du

brick anglais _the Blossom_, qui était en rade, pour y demander du

secours. Le portier italien seul avait fait un long détour pour aller

avertir les gens et les amis de lord Byron à la casa Saluzzi. Le pillage

n'était pas encore consommé lorsque les voleurs génois aperçurent un

corps de matelots anglais qui s'avançaient pour les surprendre d'un

côté, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur

couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi,

eut le premier recours à ses jambes après avoir crié _sauve qui peut!_

les autres se sauvèrent après lui à droite et à gauche, et disparurent

bientôt, grâces aux inégalités du terrain. Chose singulière, non

seulement on ne put en saisir aucun ce jour-là, mais encore les

perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des

gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor

Broccolo en voyant la déroute des voleurs m'avait bien recommandé de ne

pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait

de sa vie, me dit-il, et du talent de la _prima dona_. Je lui promis le

secret. Les cavaliers venant d'Albaro étaient Pietro Gamba, les

domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le

portier qui trouva sa loge dévastée comme le reste de la maison. M.

Stewart et lord Byron étaient à la tête du détachement de matelots. En

voyant le dégât fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne

part: «On ne dira plus, s'écria-t-il, que j'esquive l'impôt des portes

et fenêtres. Mais les voleurs doivent être bien attrapés; car ils

s'attendaient sans doute à trouver tout l'or des Indes dans mon arche

roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure

de mes besoins. «Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas à Byron,

de conduire ma pauvre bégum à bord du _Blossom_.» J'entendis aussi ces

paroles _d'a parte_, car je m'étais approchée de deux amis. «--Ah!

madame, vous voilà! et comment cela, me demandèrent-ils tous les deux à

la fois?» Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo:

nous fûmes invités, le signor et moi, à nous rendre à bord, où nous

trouvâmes la bégum du nabab. La bégum était une dame qu'il avait amenée

des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme

les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'était une femme

charmante, un peu alarmée au milieu des matelots, car elle se tenait sur

le tillac pour voir plutôt revenir son protecteur. Si j'avais été

sollicitée de me rendre à bord, c'était, me dit M. Duncan, afin que la

présence d'une personne de son sexe rassurât la pauvre étrangère. Mais

lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrâmes, la bégum,

la suivante, M. Duncan et moi, pour être transportés à _casa Saluzzi_,

où nous dînâmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'à

Gênes par le comte Gamba. Les événemens de cette journée avaient suffi à

la conversation du dîner; la conclusion de Byron fut que les _Genoëse_

étaient des voisins dangereux: «Ce sont les _Bravi_ de l'Italie, dit-il,

je m'en suis toujours méfié. J'avais connu un domestique de l'amiral

Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service:

il quitta la livrée de l'amiral et se présenta à moi. Je me félicitais

de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui

demandai où il était né.--À Vado, près de Gênes, me répondit-il.--Près

de Gênes, répliquai-je! adieu, cherchez un autre maître. Aussi vais-je

bientôt me rendre à Livourne[6].»

Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. «Ah! dit

Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le péril est passé.»

Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'était plus si bien avec

le noble poète; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'était une

vipère qu'il avait réchauffée dans son sein, et que sa femme était

une .. Il se servit d'un mot italien qui répond à celui de bégueule.

Cela m'expliqua l'espèce de froideur avec laquelle M. Leigh avait

accueilli ma demande.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 25 / 38 题