CHAPITRE CCVIII.

Gênes.--Albaro.--Leigh Hunt.--Maison roulante.--M. Duncan Stewart.--Lord

Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, etc.

Il n'en fut pas pour moi de la patrie italienne comme de la Suisse. Je

venais chercher un poète en Italie: j'étais donc dans une excellente

disposition d'esprit pour m'abandonner à toutes les idées poétiques,

idées qu'excitera toujours le sol de l'Italie elle-même. Chaque pas que

je faisais sur cette terre sacrée réveillait un écho dans mon sein; à

mes transports secrets, à la vivacité de mes regards, à mon admiration

curieuse pour tout ce qui m'entourait, je me sentais rajeunie et d'âge

et de coeur. Je me disais avec un amour-propre bien trompeur sans doute,

qu'il y avait en moi quelque chose de Corinne. Tout ce que je voyais de

grand et de beau, loin de me rabaisser en me forçant à un humble retour

sur moi-même, me transportait hors de la sphère des pensées communes,

m'exaltait et me grandissait à mes propres yeux.

Gênes surtout m'inspira au plus haut degré ces impressions; Gênes la

superbe, dont les palais de marbre semblent destinés à réunir dans

l'enceinte d'une seule ville une assemblée de monarques. Non seulement

ce sont les maisons des riches habitans qui méritent le titre de palais;

mais les peintures à fresque ou sur stuc dont les Génois décorent

volontiers leurs façades, donnent un air de magnificence à des ateliers

de simples ouvriers et aux plus modestes demeures, comme aux hôtels

occupés par les descendans d'André Doria. Doria! ce nom ne rappelle plus

qu'une grandeur éclipsée; et ce doge qui s'étonnait de se voir dans la

foule des courtisans à Versailles, que dirait-il aujourd'hui s'il était

forcé de saluer les insignes du roitelet de Sardaigne sur les tours de

sa cité humiliée. J'errai pendant plusieurs heures dans Gênes pour Gênes

elle-même, tantôt longeant la strada Balbi et la strada Nuova, tantôt

m'arrêtant immobile comme une statue sous un portique près de la _piazza

delle amorose fontane_. Quand je rentrai à l'hôtel où j'avais laissé mes

paquets, je montai précipitamment au cinquième étage: j'avais reconnu

que la maison se terminait par une de ces terrasses pavées de _lavagna_,

si fréquentes à Gênes, et où les habitans aiment à prendre le frais. Là,

j'admirai encore la «_Superba Genoa_,» avec l'amphithéâtre de ses palais

de marbre formant un croissant sur le penchant de la montagne dont les

hauteurs plus aériennes sont couronnées de châteaux de plaisance. À

gauche les Alpes, à droite les Apennins bornaient l'horizon. Puis,

portant les yeux vers le golfe, au delà des vaisseaux, je regardais et

regardais encore à travers le lointain d'azur où les yeux de Colomb

eurent sans doute la première vision d'un monde inconnu.

On me dit que le «Dante inglese» s'était établi à Albaro, petit village

situé sur une colline, à peu de distance de Gênes. J'étais accourue pour

ainsi dire, ne doutant de rien, et comptant bien brusquer la

connaissance de lord Byron; je fus heureuse cependant d'apprendre que M.

Leigh Hunt et sa famille, que j'avais rencontré à Londres, vivait aussi

à Albaro, dans la casa Negroto, non loin de la casa Saluzzi qu'occupait

milord. Je me rendis directement à la casa Negroto. M. Leigh se

promenait dans un parterre lorsqu'il me vit entrer. Soit qu'il ne me

reconnût réellement pas après m'avoir si peu vue, soit qu'il redoutât

mon importunité de voyageuse, il me fit un froid accueil qui m'eût bien

découragée, si je n'avais résolu de braver tous les obstacles pour voir

Byron: j'invoquai le souvenir de Shelley; M. Leigh Hunt se montra moins

discret; mais alors il m'avoua que son illustre ami redoutait les

visites et les conversations des étrangers; que, quant à lui, il avait

reçu quelques reproches un peu aigres pour avoir présenté à sa

seigneurie des étrangers venus comme moi pour l'apercevoir et s'en

vanter. «Enfin, me dit-il pour éluder ma demande par un compliment,

madame Guiccioli est jalouse. Récemment lord Byron était allé au

spectacle pour le bénéfice de la signora Bonville; le lendemain il

envoya vingt-cinq guinées à la bénéficiaire; celle-ci se crut obligée

d'aller le remercier en personne: elle fut reçue; on lui servit des

rafraîchissemens, mais lord Byron se dispensa de paraître.»--«Sans

doute, dis-je à M. Leigh Hunt, la signora Bonville est jeune et jolie,

tandis que jeunesse et beauté sont pour moi déjà loin.» M. Leigh répéta

ici ses complimens, et je le quittai avec un peu d'humeur et de dépit.

Je verrai Byron, me dis-je, malgré lui-même, s'il le faut, et malgré M.

Hunt. Pauvre Shelley, tu n'aurais pas été si réservé!

J'errais, pensive, sur le rivage du côté de Vado, lorsque j'aperçus une

véritable maison montée sur huit roues, et traînée par huit chevaux qui

venaient de s'arrêter à l'abri d'un rocher. Une fenêtre s'ouvrit au

moment où je m'en approchai: je m'attendais à en voir sortir la tête de

quelque lion ou autre bête, me figurant que cette maison mobile

conduisait à une foire les animaux d'une ménagerie; mais ce fut la tête

d'un homme, qui, me voyant admirer cet édifice mobile, alla au devant de

mes questions, en me disant que cette maison appartenait au milord[3]

Duncan-Stewart, dont il était portier. On voyait sur la figure de cet

homme qu'il avait une vive démangeaison de parler, et qu'il se

promettait un vrai plaisir de son histoire. «Quel est donc ce milord

Duncan?» lui demandai-je; et comme si cet homme eût pu me comprendre,

j'ajoutai en riant: «Descend-il du roi Duncan si méchamment mis à mort

par Macbeth, ou est-il de la dynastie plus moderne des Stuarts?» Le

portier de la maison ambulante se souciait peu de comprendre une

question aussi littéraire; il voulait, avant tout, faire son conte pour

prouver qu'il n'était pas le portier d'un maître ordinaire. «Milord

Duncan, me répondit-il, est Écossais, et pourrait être roi d'Écosse s'il

voulait, car il a acheté la moitié des îles Hébrides; mais ayant été

long-temps dans les Indes secrétaire du puissant roi Tippo-Saïb, il a vu

d'assez près le métier de roi pour en être dégoûté: il a même horreur

des palais, et ici où tant de belles maisons seraient à son service, il

préfère vivre en Arabe. Grâces à cette habitation dont je suis portier,

il fixe son domicile où bon lui semble, et jouit toujours de la plus

belle vue des pays qu'il parcourt. Dans ce moment, il est sous cette

tente que vous voyez là-bas, sur le bord du golfe, avec milord Byron:

ils fument tranquillement leurs pipes turques, après avoir nagé pendant

deux grandes heures. Si vous voulez visiter notre maison d'hiver dont je

suis le portier, vous en avez le temps, car ces milords n'en finissent

pas quand ils se racontent leurs aventures.» Je remerciai cet honnête

bavard, et, comme on pense bien, je me dirigeai de préférence vers la

tente indiquée. Le portier de M. Duncan-Stewart ne m'avait rien dit de

trop: ce riche Écossais avait long-temps servi Tippo-Saïb, à telles

enseignes que pour une petite négligence dans ses fonctions, il lui fut

donné un jour deux cents coups de bâton sur la plante des pieds;

heureusement il se trouvait dans Seringapatam quand cette ville fut

prise d'assaut par le général Harris, et il eut le bonheur d'être fait

prisonnier. Il obtint de revenir en Europe avec ses trésors et acheta

une grande partie des îles Hébrides; mais il passait sa vie à voyager en

nomade, séjournant partout où il se plaisait, donnant des fêtes, ou

fuyant dans la solitude, suivant le caprice de son humeur.

Je n'étais qu'à quelques pas de la tente lorsque j'aperçus contre un

banc de gazon une brochure qui avait été probablement oubliée; je la

ramassai, je l'ouvris, et sur le revers du premier feuillet je lus ces

mots: Offert à lord Byron par l'auteur, E. de Jouy: c'était la tragédie

de _Sylla_. Je pensai que cette pièce venait à propos me tomber sous la

main pour me servir d'introduction. J'entrai plus hardiment sous la

tente, où j'aperçus le poète anglais et l'asiatique M. Duncan-Stewart

nonchalamment assis, mais qui se levèrent à mon approche. «Voici,

dis-je, un livre égaré que j'ai pris la liberté de vouloir remettre

moi-même à lord Byron;» et lord Byron fit alors un pas vers moi pour me

remercier. M. Duncan et lui ne savaient peut-être que penser de mon

intrusion; je leur épargnai l'embarras de demander qui j'étais, en

avouant que lord Byron ne me devait aucun remerciement, car c'était la

curiosité de le voir plutôt que _Sylla_ qui m'avait amenée sous la

tente. Heureusement M. Duncan-Stewart prit mon indiscrétion en bonne

part, et m'offrit poliment un siége fait de bambou des Indes. Byron

s'était ravisé, et après quelques mots très insignifians, il laissa son

ami faire les honneurs à l'étrangère. «Madame, me dit M. Duncan, je vous

donne l'hospitalité à l'asiatique; daignez accepter un verre de sorbet.»

Ce fut à mon tour de remercier, et dans ma phrase, je me ménageai une

transition pour que la conversation n'en restât pas là. «J'ai vu de

près, dis-je, toutes les gloires de l'Europe; mais il m'en manquait une

avant d'avoir vu Childe-Harold.» M. Duncan voyant que Byron, avare de

paroles, ne répondait que par un signe de tête, affecta officieusement

de se mettre en scène lui-même pour donner à son ami le temps de se

décider à faire attention à moi. «Madame, me dit-il en riant, je ne

crois pas être un poète inférieur à mylord; j'ai à ma disposition toutes

les riches comparaisons de l'Orient, et qui plus est, je suis un poète

d'action, car personne n'a voyagé autant que moi, tantôt à cheval,

tantôt à pied, tantôt sur un éléphant.--Je sais, répondis-je, que je

suis chez M. Duncan-Stewart.

«Ah! reprit M. Duncan, vous avez rencontré ma maison, et ce bavard de

Giacomo vous aura dit toute mon histoire; je ne lui en veux pas, car

cela nous donnera un prétexte, madame, pour vous demander la vôtre.

J'étais bien déterminée à attirer au moins l'attention de Byron, qui

ayant repris de mes mains la tragédie de Sylla, en parcourait les

feuillets du doigt et de l'oeil, comme pour se donner une

contenance.--«Mon histoire, dis-je, est un peu longue. Je suis une de

ces femmes à qui il sera beaucoup pardonné, selon l'Évangile, parce

qu'elles ont beaucoup aimé.» Ce singulier aveu fit sourire

Byron.--«Milord, lui dit M. Duncan-Stewart, je prévois que madame nous

apporte un épisode tout fait pour votre Don Juan.--J'y pensais, reprit

Byron qui se livra dès ce moment à tout l'abandon de son affabilité

naturelle; je craignais que madame ne fût une de ces Bas-bleus

enthousiastes d'Italie ou de France qui viennent une fois par mois faire

de l'esprit avec ma pauvre célébrité. Vous parlez le pur italien,

madame, mais votre tête a quelque chose de polonais. Seriez-vous une

actrice?» On peut bien penser que je ne débitai pas mes six premiers

volumes de Mémoires sous la tente de M. Duncan; mais je me voyais

encouragée, j'étais en verve, inspirée même, et ceux qui m'ont entendue

savent que je parle quelquefois de moi avec une certaine éloquence. J'en

dis assez à mes hôtes pour leur donner la curiosité d'en entendre

davantage, et Byron me fit promettre de me rendre le lendemain _à la

casa Saluzzi_.--Je pourrais citer cette conversation avec un grand

poète, elle fut brillante; mais ayant besoin de capter sa bienveillance,

je m'emparai du beau rôle, et cette première fois je fus la propre

héroïne de mes récits; je dirai seulement que _Sylla_ fit naturellement

tomber un moment l'entretien sur M. de Jouy. Byron paraissait très

flatté de l'hommage de ce spirituel académicien.--«Sa tragédie, me

dit-il, m'a été envoyée avec d'autres brochures par un jeune Français à

figure saxonne, que je croyais trop aimable pour être auteur: le

connaîtriez-vous? il s'appelle M. Coulman. Je passai avec lui quelques

heures fort agréables; il me donna des nouvelles de tous les beaux

esprits de Paris avec une grâce toute parisienne. J'ai été surpris de

trouver parmi les ouvrages qu'il vient de me faire passer, une brochure

de sa façon qui est aussi élégamment écrite que noblement pensée. En

général les auteurs n'ont pas de ces belles manières, le _gentleman_ est

plus rare que l'homme de lettres... Connaissez-vous aussi un autre

écrivain amateur, M. le baron de Stendhal, qui s'est amusé à me dénoncer

aux libéraux de France comme un aristocrate? Le reproche m'a amusé: il y

a cette différence entre nous deux, que je suis né aristocrate et me

suis fait libéral, tandis que M. de Stendhal s'est fait baron de son

autorité privée, sur le titre de ses livres en faveur des idées

libérales. C'est du reste un homme d'esprit, original même, ce qui est

rare chez les auteurs hommes du monde. Je suis trop heureux qu'on parle

de moi à Paris: il n'y a que les brevets d'immortalité venant de ce

Paris qui valent quelque chose au Parnasse. Croyez-vous que si j'étais

né Français je serais de l'Académie! Peut-être que non: je suis trop

romantique. M. de Lamartine en est-il, lui qui me trouve moitié ange,

moitié démon?» Malgré lui, à ce mot, il regarda son pied droit. On sait

que les Anglais représentent toujours le diable boiteux.

Je viens de réunir ici quelques unes des phrases de lord Byron: elles ne

furent pas prononcées dans le même ordre, mais j'ai supprimé mes propres

réflexions. Je serai peut-être plus exacte une autre fois.

Ce jour là, Byron avait une veste de nankin, un gilet et un pantalon

blancs, une cravate négligemment nouée, et une toque de velours bleu sur

la tête. J'admirai d'abord sa physionomie dans son ensemble, elle était

expressive plus que belle; son sourire avait peut-être quelque chose de

dédaigneux, mais on s'y accoutumait par l'idée de la supériorité de son

génie. Je me souviens que ses cheveux grisonnaient déjà, quoiqu'il n'eût

que trente-cinq ans au plus. Son front était élevé et sa tête forte,

avec une tendance à la forme conique; ses yeux d'un bleu clair et son

nez très régulier. C'était du pied droit qu'il était boiteux. Sa taille

pouvait avoir cinq pieds trois pouces et semblait acquérir de jour en

jour un embonpoint qui commençait à le gêner. Une des choses qui me

servit le plus dans mes confidences, fut mes relations avec

Napoléon.--Il aimait à en entendre parler, et à trouver quelques

rapports entre quelques unes de leurs singularités. On sait qu'il

signait volontiers N. B. (Noël Byron), parce que ces initiales étaient

aussi celles de l'empereur.

La part que monsieur Duncan-Stewart prit à la conversation ne fut pas

sans intérêt. Ses souvenirs de Seringapatam trouveraient plus de place

dans mes Mémoires, s'ils n'y entraient en concurrence avec mes propres

souvenirs de Byron. Je quittai la tente au comble de mes voeux, par

l'espérance de ma visite à la _casa Saluzzi_. M. Duncan m'accompagna

presque jusqu'aux portes de Gênes, pendant que Byron s'éloignait à

cheval, après m'avoir répété: à demain, _signora_.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 23 / 38 题