Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à Coppet.--Nouveau voyage
improvisé.
Je pourrais faire encore un voyage en Suisse qui ne serait pas sans
intérêt, si je croyais que mes lecteurs attendissent de moi un voyage
pittoresque. J'ai eu, à la vue des monts géants des Alpes et des lacs
des treize cantons, mon enthousiasme tout comme un autre: j'ai compris
ce qu'il y avait de sublime dans ces cimes couronnées de neige, remparts
en apparence inexpugnables, mais que les soldats français ont franchis,
guidés par le vol de l'aigle, devenu l'emblème vivant de leur gloire.
J'ai rêvé doucement sur les bords de ces vastes nappes d'eau qui
semblent les réservoirs de tous les fleuves de l'Europe: mais je suis un
peu comme saint Paul, appelé le pêcheur d'hommes; mon âme est douce,
d'une force expansive qui lui fait bientôt ressentir le cruel malaise de
la solitude. Si je décrivais la Suisse et ses beautés naturelles, ce ne
serait pas _con amore_.
Je fis un séjour d'une semaine à Genève, mais je n'ai jamais connu
l'ennui dans toute sa décourageante anxiété comme dans cette ville. Ce
devait être une assez belle préfecture, mais quelle mesquine république!
comme on se sent à l'étroit dans Genève, ville indépendante! qu'il y a
peu de poésie dans cet assemblage de maisons tristes, et dans
l'intérieur de ces ménages genevois, où chaque membre de la famille a
son pédantisme, car chaque membre a son petit talent d'amateur à faire
valoir! Le fils aîné a suivi un cours de botanique, le fils cadet un
cours de chimie, une demoiselle dessine, une autre touche du
piano:--charmantes études, utiles délassemens sans doute, mais qui ne
doivent pas éternellement revenir dans la conversation sous forme de
thèse. Moi-même je me laissai entraîner à aller entendre le professeur
de botanique, et, je l'avoue, je n'en eus aucun regret. Il est
impossible de parler avec plus d'élégance que le savant M. Decandolle,
et de mieux conserver l'air d'homme du monde sous la robe du professeur.
Monsieur Decandolle a professé à Montpellier, mais les épurations de
1815 ont privé la France savante de cet illustre botaniste.
Trouvant peu d'agrémens à Genève même, je passai le temps à visiter les
environs de la ville. Je vis à Ferney les reliques de Voltaire, tant de
fois décrites par les voyageurs. Je visitai Coppet, où Corinne repose à
côté de son père. Monsieur le baron Auguste de Staël y résidait à cette
époque, et daigna satisfaire ma curiosité avec cette grâce de grand
seigneur qui donne tant de prix aux moindres égards. Malgré une sorte de
bégaiement qui au premier moment sonnait à l'oreille comme l'accent fade
de Jocrisse, monsieur de Staël captivait l'attention par ses paroles;
quand il s'animait, quelques étincelles de l'âme de sa mère brillaient
dans ses regards, et sa voix s'imprégnait d'une énergie inattendue. J'en
fus témoin pendant deux heures que je passai à Coppet, monsieur Auguste
de Staël ayant eu occasion de réfuter devant moi un voyageur anglais qui
croyait faire sa cour au propriétaire de Coppet en lui disant que madame
de Staël était plus Anglaise que Française. Monsieur le baron ne put
souscrire à ce jugement, et s'exprima sur la France avec une chaleur
toute patriotique.
Une de mes excursions eut pour but le fameux château de Chillon, où
Bonnivard endura une si cruelle captivité. Sur un des piliers de ce
fatal souterrain célébré par lord Byron, je reconnus le nom de ce grand
poète, et à mon retour à Genève son nom devint le texte de mes questions
dans l'hôtel où j'étais logée. Les Genevois ont conservé peu de vestiges
du séjour que lord Byron a fait dans leur ville. Alors, il est vrai, sa
réputation n'était pas européenne: il fallut les égards que lui
témoignait madame de Staël pour le désigner comme un étranger de
distinction. Pauvre Shelley, je pensai aussi à lui plus d'une fois en
même temps qu'à son ami: hélas! il n'était plus. Il est rare qu'un nom
illustre n'agisse pas comme un talisman sur mon imagination: je sentis
bientôt en moi une impérieuse curiosité de voir le Dante anglais. Il
fallait, pour contenter ce désir, aller jusqu'à Gênes; mais j'aurais été
bien plus loin encore pour être sûre d'obtenir une audience du roi des
poètes romantiques: on sait qu'un projet une fois conçu par la
Contemporaine est bientôt exécuté: je partis. On a prétendu que j'avais
auprès de lord Byron une mission des _liberales_ d'Espagne; mais qu'on
compare les époques, cette supposition tombera d'elle-même. Dans ce
voyage comme dans plusieurs autres auxquels mes amis ou mes ennemis ont
voulu attacher de l'importance, je n'obéis qu'à mon inspiration
personnelle.