Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène
d'auberge.--Excursion en Suisse.
Malgré tout l'ascendant d'une prompte conquête, l'influence des Français
disparaissait chaque jour devant la mystérieuse domination du parti
apostolique en Espagne; les conseils de Ferdinand, les autorités
subalternes, tout s'était empreint de cette maladie épurative et
réactionnaire qui n'a guère de limite que la chute d'un système. Ce
spectacle de vengeances sans dignité, et de proscriptions sans
discernement, toutes les dégoûtantes orgies des factions me firent
bientôt prendre le séjour de Madrid en horreur. Tous mes amis avaient
successivement été obligés de fuir, tous, même ceux que la prudence de
leur conduite, la couleur réservée de leurs opinions, leur royalisme
même, mais un royalisme honnête, auraient dû faire respecter. C'est bien
dans ce moment que les modérés étaient poursuivis comme des traîtres.
Don Félix était parti pour Gibraltar; don Pedro, mon premier
introducteur dans sa patrie, avait été obligé de disparaître en
vingt-quatre heures pour éviter tous les ennuis d'une instruction dans
laquelle des ennemis de sa famille l'avaient compromis, et dont il
craignait encore plus l'issue qu'un exil volontaire. Ces deux amis et
quelques autres n'avaient même pu échapper aux conséquences plus graves
de la réaction qu'à l'aide de quelques recommandations que j'arrachai à
la généreuse bienveillance du père Cyrille, qui, plus fort et plus
magnanime que son parti, m'avoua bientôt le danger de ses complaisances
pour sa popularité absolutiste, et l'impossibilité de les continuer.
Réduite à la solitude, déçue de toutes les espérances que j'avais
attachées à un ordre de choses tombé sitôt, reportée vers ma patrie par
cette abondance de souvenirs que des courses perpétuelles et des
agitations journalières ne venaient plus distraire et étourdir, rappelée
en quelque sorte vers la France par le réveil de tout ce que j'y avais
laissé, et surtout par une lettre de Léopold auquel j'avais écrit
plusieurs fois pendant la durée de mon long séjour dans la Péninsule,
j'avais repoussé avec tout l'accent d'une mère les élans passionnés et
dangereux d'une âme qui mêlait l'amour aux expressions de son profond
attachement, mais en nourrissant l'espoir de conserver plus pur et par
cela même plus durable un lien dont je sentais tout le prix pour mes
vieux jours, et dont je n'ignorais pas non plus la puissance sur le
bonheur raisonnable et possible de celui qui seul était resté fidèle à
ma mémoire.
La lettre de Léopold était tout ce qu'on pouvait imaginer de mieux pour
rassurer les terreurs qui se rattachaient toujours pour moi aux
témoignages des sentimens trop exaltés d'un jeune homme. Celui que déjà
je pouvais appeler mon vieil ami me demandait comme seule grâce de ne
point le laisser sans conseils, sans appui: «J'ai mis ordre à toutes mes
affaires, moins une, celle qui m'a contraint de reprendre du service;
mais enfin, malgré cette chaîne si cruellement acceptée, plus
péniblement subie, quelques momens de liberté me sont enfin possibles,
et ces momens précieux, qui peuvent décider de mon avenir, je vous
demande de les consacrer aux besoins de mon coeur. Quittez cette Espagne
où l'on dit que des dangers de toute espèce entourent les étrangers. Je
ne sais quels intérêts peuvent vous tenir si long-temps éloignée, loin
de tout ce que vous avez aimé, de tout ce que vous devez plaindre
toujours. Un congé me permet d'abréger les distances qui nous séparent;
ne refusez point non plus de faire quelques pas pour vous rapprocher
d'une âme qui a besoin de s'épancher dans celle d'une mère.
«Quand on en appelle à votre généreuse sensibilité, on est si sûr de la
réponse, qu'en vous jurant aujourd'hui que c'est un fils seulement que
vous viendrez affermir et consoler, j'ai la certitude que, quelles que
soient vos autres vues, vous les sacrifierez toutes aux voeux impatiens
de votre ami, et que je vous rencontrerai à Lyon, que je vous supplie
encore une fois d'accepter pour rendez-vous dans le délai d'un mois.»
Dans la disposition d'esprit où j'étais, dans cet accablement où m'avait
jetée ma vie de Madrid, devenue si inutile, si maussade, et même si
dangereuse, la lettre de Léopold ne fit que hâter de quelques jours un
départ qui était déjà résolu et nécessaire.
Je pris congé du petit nombre de personnes qui m'étaient restées des
sociétés si nombreuses que j'avais vues pendant mon séjour, et que le
régime nouveau avait presque toutes dispensées, et partis immédiatement
pour Bayonne. Aucun incident ne marqua heureusement mon passage; et
j'avoue qu'en mettant le pied sur le territoire français, j'éprouvai
comme un soulagement merveilleux à la mélancolie qui s'était emparée de
toutes mes sensations; et quoique la France ne fût pas tout ce que
j'aurais voulu la voir, je sentis cependant, à son aspect comparé aux
hideux spectacles de l'Espagne telle qu'une faction voulait la faire, un
orgueil et un bonheur dont on devinera toute la délicatesse. Je pris
quelque repos à Bayonne, où j'eus quelques démêlés pour le _visa_ de mon
passe-port, mais trop peu sérieux et trop tôt finis pour que je les
mentionne.
Je quittai Bayonne au bout de trois jours, résolue de ne m'arrêter qu'à
Lyon; car, vaincue par les instances de Léopold, forcée de reconnaître,
dans plusieurs années de fidèle respect et de tendresse épurée, les
gages d'un attachement sans péril, je sentis qu'il y aurait ingratitude
et dureté, si je refusais à mon fils d'adoption, le seul ami qui me
restât au monde, une entrevue depuis si long-temps demandée, et devenue
nécessaire peut-être à son existence. De Madrid j'avais déjà écrit à mon
jeune ami qu'à sa voix je quittais l'Espagne, et qu'il pouvait être sûr
de me rencontrer à Lyon. De Bayonne je renouvelai par une seconde lettre
ma promesse, de peur que celle de Madrid, qui avait eu à traverser les
vilaines routes d'Espagne, ne fût pas arrivée à son adresse. Ces deux
lettres contenaient les témoignages d'une affection vraie, sincère, et
les conseils d'une raison qui sur ce point était du moins solide et
inébranlable. J'ignorais pourquoi Léopold avait choisi Lyon comme centre
de notre rendez-vous; mais comme les distances et les lieues ne sont
rien pour moi, j'arrivai là aussi lestement, aussi rapidement
qu'ailleurs.
Je descendis à un hôtel dont Léopold m'avait indiqué le nom dans sa
lettre, et que d'ailleurs je connaissais pour un des plus confortables
de la ville. Je n'étais pas débarquée depuis plus d'une demi-heure dans
une espèce de salle d'attente, où je vérifiais mes effets, quand tout à
coup j'entends les sons d'une voix qui m'était une surprise, une
reconnaissance, une joie, une de ces émotions indéfinissables qui nous
font trembler. Les paroles réitérées de cette voix, qui s'élevait
davantage, ne furent bientôt plus que du bonheur: c'était Léopold
demandant aux gens de l'hôtel la chambre de la voyageuse, de la dame
arrivée récemment, le jour même peut-être... C'était lui, et les
réponses n'allant pas aussi vite que son impatience, il avait deviné en
quelque sorte la pièce où j'étais assise, et il était à mes pieds.
--«Mon amie, s'écria Léopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus
rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un congé illimité,
j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de
manière à le rendre éternel. Mon amie, après tant d'années de courses,
je voudrais me reposer près de ce coeur, le seul qui me représente la
vie, le seul qui fasse battre le mien.» Léopold se calma aux vives
expressions de mon dévouement. Il me parla de mon voyage, de mes
relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une
franchise qui cette fois avait moins de mérite; car ce voyage si long
avait été moins significatif que le voyage si court dont il est fait
mention dans le tome IV de mes Mémoires. Léopold me fit promettre de
renoncer à toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille.
Hélas! que n'ai-je suivi plus tôt ces conseils, je me serais épargné
toutes les peines dont la versatilité de mes projets et mon malheureux
défaut d'ordre m'accablèrent dans le court espace de trois années.
Ce sont ces trois années d'une existence vouée à l'oubli et à toutes les
vaines espérances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste à
retracer, jusqu'au moment où la plus noble, la plus généreuse amitié
vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable
succès. Avant de dérouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de
ces dernières scènes, quelquefois si déchirantes, auxquelles a pu seule
me faire survivre mon invariable opinion: «Qu'il y a plus de mérite à
lutter avec le sort que de courage à s'y soustraire par la mort;» avant
d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle série de souvenirs, il me reste
encore à retracer quelques vagabondes excursions, précédées d'une
dernière lutte de ma liaison avec Léopold, lutte dont les sacrifices
sont devenus les garans éternels d'un attachement saint et respectable.
J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mères, j'ai amené
Léopold à ne me donner que ce nom révéré. Me dire _qu'il n'est point mon
fils_ serait m'ôter ma dernière illusion. Depuis la lutte et le
sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour
ne s'est point écoulé sans que je n'aie remercié le ciel de m'avoir fait
attacher assez de prix à l'estime et au respect de mon fils d'adoption,
pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens
d'ivresse bien doux, devint la conquête d'un plus pur et plus réel
bonheur.
Heureuse de revoir Léopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait
me causer sa présence. Je ne détaillerai pas tous les projets, toutes
les espérances qui occupèrent les heures d'un tête-à-tête de deux jours.
J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande liberté
d'esprit, et plus de gaieté que je n'en avais, enfin _una vera
desinvoltura_. J'avais pris mon parti, j'étais sûre de moi, je voulais
l'estime de Léopold, et pourtant en le voyant là près de mon coeur, ne
formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort
difficile.
Nous partîmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous
arrêter à ... Arrivés à cette première destination nous entrâmes dans
une auberge, point central des diligences. La première salle était
remplie de monde. Des gendarmes étaient là, à leur poste, pour visiter
les passe-ports des voyageurs. Léopold demanda aussitôt qu'on nous
préparât deux chambres, et qu'on nous fît souper dans l'une. Armée du
bougeoir d'usage, l'une des servantes nous précéda par un corridor long
et étroit, où se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en
arrière, et se dirigeait vers l'extrémité du bâtiment. Léopold pressait
mon bras; il était dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupée ne
prononçait que des mots de tendresse: tout à coup il me serre vivement,
pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voilà
debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains
qui m'enlaçaient, je soupirais à ses soupirs; la crainte, le mystère,
ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques
prières étouffées me demandaient le bonheur. Le visage de Léopold
brûlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espère, de vouloir me targuer
d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais _rendu
amour pour amour_. Ma vertu intraitable dans cette dernière crise
n'était donc méritoire que par l'effort qu'elle me coûtait et non par
son motif, puisque l'âge seul de Léopold, et la douleur de perdre
bientôt le coeur auquel j'aurais cédé, faisaient seuls ma force. En
résistant, mes erreurs passées devenaient même des gages d'un noble
attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire
que le besoin d'être estimée et chérie de lui me faisait remporter sur
une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence.
Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une
dernière fois toutes les délicieuses émotions d'une tendresse partagée;
et je suis forcée aussi d'avouer que je manquai faillir malgré ma
volonté, par trop de confiance dans ma résolution. Enfin, épuisée par le
danger, je sentis que le moment était venu de rompre le charme, en
rappelant à celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous étions
à la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mère.
«Léopold, peut-être est-ce l'heure d'une agonie allégie seulement par
l'espoir que vous deviendriez mon fils.
«--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un
fils!
«--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher?
Sortons, Léopold; je crois voir auprès de nous les mânes de votre
malheureuse mère.» Et je l'entraînais doucement vers la porte, «Ah!
disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les âmes de ceux qui
nous chérirent veillent sur nous encore, que ma mère intercède pour moi
au lieu de me faire repousser.» En ce moment nous entendîmes la fille
dire au bas de l'escalier: «Mais où donc ont passé ce monsieur avec sa
mère? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte
à ces voyageurs le complément de leur souper,» répondait la grosse voix
du maître de l'hôtel. «Sortons, sortons, Léopold, m'écriais-je; que la
servante nous trouve à table.» Il résistait, il cherchait à me retenir:
«Vous voulez donc me compromettre, Léopold; vous voulez m'ôter le
bonheur de passer pour votre mère?» Il ouvrit la porte, et nous étions
déjà à table quand la lourde créature parut au milieu de l'appartement,
occupé à sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitôt un
tour moins dangereux à notre tête-à-tête; car j'éclatai de rire, et le
sérieux un peu triste de Léopold n'y put tenir: «Mais où étiez-vous
donc, monsieur et madame, s'il vous plaît?
«--Ici, ma chère, à table.
«--Vous voulez me plaisanter?
«--Je n'en ai nulle envie, disait Léopold en me regardant d'un oeil
expressif.»
J'ai dit que Léopold était d'une figure remarquable: cette figure avait
dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappée, et
malgré l'innocence du village, témoigna assez par un air de soupçon
qu'elle connaissait toute la fragilité de la vertu. Léopold, après avoir
tout fait servir, ordonna à l'Agnès rustique de nous laisser. Elle s'en
fut communiquer ses observations à ses habitués du coin du feu,
messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient élu domicile dans
l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur résidence, celui
où l'ennemi se rencontre, celui où les voyageurs descendent et ont à
exhiber leurs passe-ports.
Léopold avait un congé, mais sous l'habit bourgeois il avait conservé la
moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il était. La
servante n'avait rien de mieux à faire que de parler des voyageurs, et
surtout du _beau militaire_. Aussitôt le brigadier de songer à son
devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les
passe-ports. Nous crûmes entendre quelques mauvais propos des arrivans.
Je tâchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher à Léopold
d'avoir excité de ridicules suppositions par ses manières trop peu
filiales. «Quoi, s'écria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment,
vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destiné à
vous paraître ridicule par un délire digne d'intérêt?» Ici la violence
de son émotion me saisit réellement jusqu'à l'épouvante. Je lui
prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je
ne me rendis maîtresse de sa volonté que par la menace de séparer à
jamais ma destinée de la sienne, de lui devenir étrangère, s'il ne me
promettait que ce serait là son dernier oubli des voeux de sa mourante
mère. «Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins près de
vous? vous verrai-je tous les jours?» Et ses regards supplians
dévoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher
une occupation utile, et de vivre pour lui près de lui. Enfin je parvins
à rassurer Léopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage
d'une confiance illimitée. Nous convînmes de la façon de vivre qu'il
fallait adopter; nous fîmes des projets d'avenir, d'un avenir que
l'estime pût entourer.
La présence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre
tête-à-tête, qui n'était plus alors que celui de la raison. Léopold
montra ses papiers avec une docilité et une soumission qui eurent
beaucoup de prix à mes yeux, d'après son caractère très facile à
irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de
tous les efforts qu'il ferait sur lui-même pour se résigner à une
filiale obéissance.
Le lendemain matin nous délibérâmes sur la suite de notre voyage. J'ai
oublié de dire qu'à Lyon nous avions fait le projet de parcourir la
Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue naître,
renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma
vertueuse mère les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens
pussent approuver, c'est-à-dire la promesse d'une union fraternelle, qui
mettrait tout en commun entre Léopold et moi, tout, excepté les remords
d'une faute. Mais le moment n'était point venu encore d'une entière
sécurité. Léopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les
volontés fermes de son dévouement et de sa soumission, après avoir
éclaté en ma présence, expiraient dans son coeur au moindre moment de
solitude. Nous fîmes cependant le trajet de Lyon jusqu'à la frontière
dans les doux épanchemens d'une amitié résignée, et d'une amitié
heureuse, contente, fière même de sa résignation. En approchant du
dernier village de la frontière de Suisse, nous résolûmes d'y passer la
nuit, de manière à commencer notre pèlerinage avec le jour. Nous
soupâmes très gaîment dans l'auberge du petit village. Seulement quand
je fis observer à mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de
bonne heure, le moment me semblait venu de nous séparer et de nous
retirer chacun dans notre appartement, il parut s'élever en lui comme un
combat de soumission amicale et de révolte amoureuse; il prononça
quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cédant
bientôt à l'intrépidité apparente de ma vertu, aux cordiales expressions
de mon attachement, tel qu'il venait d'être encore mutuellement consenti
et accepté, il se retira avec quelques murmures étouffés par le souvenir
de ses promesses.
Le lendemain je me levai fatiguée d'un sommeil que de pénibles rêves
avaient agité. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et
me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il était tard, s'il
était de bonne heure. Léopold n'était point encore descendu, je
l'attendais péniblement en respirant l'air dont ma poitrine était
affamée. La servante de l'auberge vint m'arracher à mes méditations pour
m'offrir à déjeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma
connaissance lui avait bien recommandé au moment de son départ. Léopold
était parti depuis trois heures. Le billet était de lui; je l'ouvris
avec effroi. Il ne contenait que ces mots:
«Mon amie, ma mère, car c'est ce mot sacré qui me rappelle vos bontés et
mes devoirs, la soirée d'hier m'a révélé tout le danger d'un voyage qui
me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps
le charme sans craindre de le détruire par les retours d'une passion que
je vais encore m'efforcer d'éteindre. Continuez votre route, car mon
coeur se dit encore avec délices que c'est pour moi que vous l'aviez
entreprise. Je connais votre itinéraire, Genève, la Suisse, l'Italie; je
suivrai vos traces jusqu'à l'expiration de mon congé, dont le terme me
ramènera à Paris, où je vous retrouverai sans autant de périls. Si d'ici
là cependant la reconnaissance me rend tout-à-fait sûr de moi-même, je
volerai sur vos pas. Je serai bientôt à vos pieds, si mon coeur me promet
de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je
sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'être que ce
que je dois être pour mon amie, pour ma mère.»
Cette lettre m'inspira de l'admiration tout à la fois et de
l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette
séparation, m'étaient nécessaires; car je sentais qu'en ce moment
Léopold eût été plus puissant que la veille. J'éprouvais une espèce de
contentement de ne savoir où écrire à Léopold, car j'aurais laissé
percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice
un peu plus peut-être que la raison du sentiment estimable auquel ce
sacrifice était fait. L'espoir de revoir bientôt Léopold me rendit très
agréable le moment de mon départ, j'espérais le retrouver: je ne le
revis qu'à Paris; mais j'ai de trop curieux détails à donner de
l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les
consigner ici. Cette course est la dernière de mes longs voyages, et
quoique ma vie ait encore depuis été remplie par bien des émotions, et
des plus amères, Paris seul en fut le théâtre. Mais je ne suis point
encore à ces derniers épisodes de mon histoire; je vais être à Genève.
Je ne serai que trop tôt à Paris, où Léopold seul et quelques admirables
amis m'ont plus tard empêchée de mourir.