CHAPITRE CCIII.

Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles et

Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville. État de

Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec

les Français.

Je fus tentée de partir pour Barcelonne ou tout au moins pour Valence,

afin d'y passer l'hiver, qui est assez froid à Madrid. J'en fus

dissuadée par le général Zayas, qui me conseillait de rentrer en France,

parce qu'il regardait la guerre comme inévitable. En effet, il était

difficile de se faire illusion sur les projets des puissances, d'après

la protection ouverte qu'on accordait aux bandes insurgées de Navarre,

de Catalogne et d'Arragon, décorées du nom d'armée de la Foi. Je ne

suivis pas le conseil du général Zayas, et je restai à Madrid. Je ne

pouvais croire à la guerre, parce que je supposais, d'une part, que le

gouvernement français ne demandait pas mieux que de l'éviter, et de

l'autre, je ne croyais pas le ministère espagnol assez imprudent pour

repousser toutes les propositions d'arrangement qui lui étaient faites.

Pendant que les ministres de France, d'Autriche et de Russie cherchaient

à nouer des négociations avec le ministre San-Miguel, qui n'osait guère

s'y prêter de peur de perdre sa popularité auprès des Cortès, car le

fanatisme politique n'est pas facile à servir, arriva à Madrid lord Fitz

Roy-Sommerset, ancien aide de camp du duc de Wellington. On le disait

chargé par le gouvernement anglais de prendre des renseignemens sur le

véritable état des choses. Je le vis chez sir William A'court, ministre

d'Angleterre, où il eut quelques conférences avec le général Alava et

avec l'amiral Cayetano Valdès, tous les deux membres des Cortès. Je sus

par le général Zayas que le gouvernement anglais ne s'opposerait pas aux

projets de la France, et dès ce moment je ne doutai plus de la chute des

Cortès; car il me paraissait impossible que l'Espagne pût résister à une

attaque sérieuse. Je ne croyais cependant pas que l'invasion se fît avec

autant de rapidité que je la vis s'accomplir quelques mois plus tard,

d'autant que les troupes constitutionnelles commandées par Mina et

d'autres généraux, en Catalogne, en Arragon et en Navarre, battirent sur

tous les points les bandes de la Foi, qui furent obligées de se réfugier

en France. Ces succès enhardirent les constitutionnels, qui se

regardaient déjà comme invincibles. Le général Zayas ne partageait pas

ces illusions, et me disait souvent: «Je combattrai avec mes

compatriotes contre les Français, mais croyez que nous serons vaincus.»

Plusieurs personnes se flattaient encore d'un arrangement, mais ces

espérances s'évanouirent à la remise des notes présentées par les

ministres de France, d'Autriche et de Russie, lesquelles donnèrent lieu

à une discussion très orageuse dans le sein des Cortès, auxquels le roi

en fit donner communication par le ministre San-Miguel.

J'étais à cette séance avec don Philippe, qui avait voulu m'y

accompagner. Je fus assez peu émerveillée des Mirabeau et Barnave

castillans. Riego et Quiroga, très chers à l'assemblée, n'avaient rien

d'oratoire; mais le député Augustin Argüelles soutint la brillante

réputation qui lui avait valu aux Cortès de 1812 le surnom de _divino_.

Son crédit avait baissé dans ces derniers temps, parce qu'on le

regardait comme le chef du parti modéré. Son rival aux Cortès nouvelles

était Galiano, député de Cadix, plus impétueux qu'éloquent, mais le seul

rival d'Argüelles. Je n'ai pas lu Aristote, je n'ai même pas lu

Démosthènes, je ne prétends donc pas juger les orateurs espagnols, car

tout jugement littéraire imposé au public me paraît toujours bien près

de l'impertinence; je dirai seulement qu'aux Cortès on consommait bien

des paroles avant de dire quelque chose. J'ai ouï dire cependant que M.

le comte Toreno, homme plein d'instruction, d'élévation et de noblesse,

d'une admirable justesse d'esprit; que M. Martinez de la Rosa,

littérateur de génie, politique conciliant, portant dans les affaires la

timide candeur d'un jeune homme, avaient souvent prononcé des discours

dont les tribunes publiques d'Angleterre ou de France auraient pu être

jalouses.

Dans la séance dont je parle, MM. Argüelles et Galiano, animés sans

doute par le puissant intérêt du moment, me parurent s'élever à une

certaine hauteur. Ils excitèrent un véritable enthousiasme, et je fus

émue moi-même, lorsque, se précipitant dans les bras l'un de l'autre,

ils se promirent de renoncer à toute rivalité politique, et de n'avoir

qu'un but, le salut de la patrie. Argüelles fit un appel véhément au

patriotisme des Espagnols. Cette séance porta quelques fruits. Le

gouvernement ne trouvant plus d'entraves put ordonner de grands

préparatifs. Les ministres de France, d'Autriche et de Russie prirent

leurs passe-ports, et furent bientôt suivis du nonce et de l'envoyé de

Sardaigne. Il fut décidé que la cour, les Cortès et le gouvernement

iraient à Séville dès qu'on aurait la certitude que l'armée française

avait commencé son mouvement. Le comte de Labisbal (Henri O'Donnel) fut

nommé général en chef d'une armée qui devait se rassembler à Madrid; mon

ami Zayas eut le commandement en second. Les généraux Morillo et

Ballesteros eurent aussi des commandemens en chef, et Mina resta chargé

de défendre la Catalogne, dont il avait déjà chassé toutes les bandes de

la Foi.

Si l'activité que déployèrent les généraux Labisbal et Zayas eût été

imitée sur les autres points de l'Espagne, et si de nouvelles divisions

entre les constitutionnels ne fussent pas venues tout ruiner d'avance,

il est probable que l'armée française n'aurait pas fait une campagne

aussi rapide.

La guerre n'était plus une appréhension, mais une certitude. Le discours

de sa majesté Louis XVIII à l'ouverture des chambres avait tout

éclairci. Le comte de Labisbal et le général Zayas déployèrent une

activité à laquelle les Espagnols n'étaient pas accoutumés. Comme je

l'ai remarqué en France et en Italie, les crises politiques retrempent

l'amour des plaisirs qu'elles devraient éteindre; et le carnaval, qui

commençait presque au bruit du canon, fut fort gai. Aussi, en voyant

l'ardeur de ses compatriotes pour les fêtes, le général Zayas

s'écriait-il: «Ils s'en donnent pour la dernière fois!»

Cependant le départ du roi fut fixé au 20 mars. Sa majesté parut s'y

résoudre sans répugnance, et sanctionna de bon coeur le décret de

translation du gouvernement à Séville. Tous les employés, depuis les

ministres jusqu'au moindre commis, reçurent l'ordre de suivre le roi.

Les ministres d'Angleterre, des Pays-Bas, de Suède, de Dannemark, dont

les gouvernemens n'avaient pas rompu avec le ministère constitutionnel,

se rendirent aussi dans la capitale de l'Andalousie. Le général Zayas me

détourna de ce voyage, et je lui en sus beaucoup de gré depuis, surtout

lorsque j'appris combien de fatigues et de privations avaient endurées

beaucoup de femmes qui avaient fait cette partie. Deux régimens

d'infanterie de ligne, un de cavalerie, une batterie d'artillerie et

deux bataillons de la milice urbaine de Madrid qui s'offrirent

volontairement pour servir d'escorte au roi, n'empêchèrent pas que, sur

les flancs et sur les derrières du convoi, plusieurs personnes ne

fussent dépouillées par des bandes prétendues royalistes, qui, tout en

pensant bien, agirent fort mal. Depuis la guerre de 1808, toutes les

bandes de voleurs de grand chemin se prétendent armées contre le

gouvernement existant: elles ont été tour à tour royalistes ou

constitutionnelles, s'inquiétant fort peu des principes de ceux qu'elles

dépouillent, pillant toutes les opinions, et dévalisant avec une

impartialité rare les voyageurs de toutes les nuances.

Le départ de la cour, des Cortès et des tribunaux laissa un grand vide

dans la capitale. Toutes les réunions de société furent dissoutes; il ne

resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, où j'allais

très rarement.

On ne tarda pas à apprendre à Madrid que les Cortès avaient décrété la

translation du siége du gouvernement à Cadix. Le roi se refusant à

quitter Séville, les Cortès déclarèrent que sa majesté était dans un

état de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions

royales. En conséquence son autorité fut suspendue momentanément par un

acte souverain de cette assemblée, et le général Riego fut chargé de

l'exécution du décret de translation, qui eut lieu sans autre résistance

qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit

cependant, après être entré à Cadix, à reprendre les rênes de l'État.

Dès que le roi et les Cortès eurent quitté Madrid, il n'y eut plus

d'unité dans le gouvernement. Les généraux en chef exercèrent l'autorité

suprême chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda

souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en

Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baños en

Andalousie. Les Français franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle

en fut connue promptement à Madrid, et Labisbal, sous prétexte de

prendre position, dissémina ses troupes de telle manière qu'aucun point

n'offrait de résistance. Quelques personnes supposèrent qu'il voulait

faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis

plusieurs fois la question au général Zayas, qui ne voulut jamais

s'expliquer à ce sujet. Quant à lui, que le général Labisbal avait

chargé du commandement particulier de la capitale, il se contentait

d'entretenir la tranquillité, et jusqu'à la fatale journée du 20 mai,

dont je parlerai tout à l'heure, la paix publique ne fut pas troublée un

seul instant.

Les Français arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient

prendre des précautions qui eussent été bien inutiles s'ils avaient su

ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'était manifesté après

la séance des Cortès, dont j'ai parlé, s'était entièrement amorti. Les

proclamations de monseigneur le duc d'Angoulême circulaient librement

dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurés par les déclarations

d'un prince dont on connaissait la loyauté, étaient restés dans la

capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une

lettre imprimée du comte de Montiyo, adressée à Labisbal, et répandue

avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec

les Français. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut

obligé de se cacher pour échapper à la fureur du soldat.

Le général Zayas resta seul chargé du commandement en chef dans ces

circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succès de la

résistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas résister. Néanmoins

la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs

d'un assaut: aussi, dès qu'il apprit que l'armée française avait paru

sur la chaîne du Guadarrame, à quinze lieues de Madrid, il se rendit en

personne à Buytrago, pour y traiter avec le major général Guilleminot de

la remise de la ville à l'armée française. Il fut convenu que, le 24

mai, à cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevés par

des troupes françaises, qu'immédiatement le général Zayas se rendrait au

delà du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les

deux armées pour éviter l'effusion du sang. Zayas était revenu de

Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me

fit part de sa négociation. Je restai à déjeuner chez lui, et nous

quittions la table lorsqu'on vint le prévenir que des hommes à cheval de

la division royaliste de George Bessières étaient à la porte d'Alcala,

et s'annonçaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prétendait

prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou

cinq éclaireurs étaient même entrés par cette porte, gardée seulement

par un poste peu nombreux, car le général Zayas se reposant sur la

convention signée avec le major général de l'armée française, et

approuvée par le prince généralissime, n'avait point pris de précautions

contre une attaque qu'il ne pouvait prévoir.

Le général Zayas sortit lui-même, accompagné de ses aides de camp, pour

vérifier ce qui se passait, et donna en même temps l'ordre à la garnison

de prendre les armes. Arrivé à la hauteur du Prado, il apprit que

Bessières était lui-même en dehors de la porte, et qu'il témoignait le

désir d'avoir une conférence. Zayas y consentit, et s'approcha de la

porte; Bessières s'avança, et le somma de rendre la ville, étant résolu

de l'enlever de vive force. Le général Zayas lui répondit que non

seulement il n'obtempérerait pas à sa demande, mais que voulant s'en

tenir strictement aux stipulations de la convention arrêtée entre le

général Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-même et le forcer à

abandonner les environs de la capitale. Bessières se retira, les portes

furent fermées, et sa division se mit en bataille à cinq cents pas de la

porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessières se

répandit à l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la

populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent

interceptées, et se porta à la rencontre de Bessières. Pendant ce

temps-là le général Zayas prit rapidement des mesures énergiques, il

distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empêcha la

circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte

d'Alcala. Il sortit lui-même avec un corps de cavalerie et d'infanterie

par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessières, qui ne

tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci

firent un bon nombre de prisonniers, et ramenèrent plusieurs des

personnes qui étaient allées à la rencontre de Bessières. La faible

garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de

Bessières, fit si bonne contenance, que la populace, qui était devenue

très royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'armée

française, n'osa pas bouger. Le général rentra bientôt; il me trouva

chez lui, où j'étais dans une grande inquiétude sur son compte: je

craignais que les troupes françaises qu'on savait être à Alcala, à

quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessières, et

que, par suite de cette malheureuse échauffourée, la convention de

Buytrago ne fût annulée. Zayas me rassura et me dit: «Je viens de rendre

à la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation

de trois jours par les honnêtes héros de Bessières; mais je ne m'abuse

point sur les suites de mon dévouement: on va m'accuser d'avoir fait

massacrer la population de la capitale, parce qu'une coïncidence fatale

a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient

bonnement que j'allais céder à l'insolente sommation d'un aventurier.»

Au moment du dîner, on annonça deux parlementaires français qui venaient

s'informer auprès du général Zayas du motif du combat qui venait d'avoir

lieu. Après en avoir appris la cause, ils témoignèrent leur indignation

contre Bessières; et l'un d'eux, qui était un colonel attaché à

l'état-major général du prince, se chargea d'un rapport que ce général

Zayas envoya à son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu à

Zayas une lettre du général Guilleminot, écrite par ordre de monseigneur

le duc d'Angoulême, dans laquelle la plus positive approbation était

donnée à sa conduite. Ces officiers français ayant traversé la ville au

moment où finissait le tumulte extérieur excité par l'apparition de

Bessières, la populace s'imagina que l'armée française allait entrer

immédiatement dans la ville, et déjà il se formait des rassemblemens

dans les faubourgs; mais dès qu'ils virent que le général Zayas, au lieu

de se préparer à évacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes,

et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la

ville, tout rentra dans l'ordre.

Les journées du 21 et du 22 se passèrent fort tranquillement; à neuf

heures du soir du 22, le général Zayas fit prendre les armes aux troupes

qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les équipages et

l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre congé de lui, et

ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-être pour la

dernière fois ce brave général qui avait répandu tant d'agrémens sur mon

séjour à Madrid. Il partait le coeur serré de tristesse. J'espère

beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême;

mais que d'obstacles n'aura-t-il pas à vaincre! Difficilement il pourra

se former une idée exacte de la profonde ignorance du parti auquel les

armes françaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute

opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'État

constitutionnels; mais, les plus médiocres et les plus exaltés d'entre

eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont

triompher. Le protectorat de la France, dégagé de l'influence de la

sainte-alliance, eût été profitable aux deux nations; mais la manière

dont elle va l'exercer va lui coûter fort cher, et détruire peut-être

pour long-temps la sympathie qui s'était établie entre les deux peuples

depuis 1814. Je dis un dernier adieu à Zayas, et je rentrai chez moi.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 18 / 38 题