CHAPITRE CCIV.

Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père Cyrille.--Mes entrevues

avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire général.--La

régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de

l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.

Le lendemain je me levai de très bonne heure, et je me dirigeai vers le

Prado pour me trouver à l'entrée des Français annoncée pour neuf heures

du matin. En passant par la porte du Sol, je la trouvai occupée par un

bataillon de la garde royale. Je sus que le général Latour-Foissac était

entré à la pointe du jour, et avait pris possession de la ville, que le

général Zayas évacuait au même instant. J'aperçus M. D***, que j'avais

connu employé supérieur de la police à Paris; j'en fus reconnue, et

après les premières expressions de sa surprise de me trouver à Madrid,

il m'apprit qu'employé à l'état-major général du prince, il était arrivé

incognito à Madrid pour y voir le duc de l'Infantado, qu'on se proposait

de mettre à la tête du gouvernement provisoire de l'Espagne; mais qu'il

avait eu toutes les peines du monde à découvrir ce seigneur, qui, me dit

en riant M. D***, tremblait encore de la peur qu'il avait eue au 7

juillet. «Je l'ai cependant décidé, ajouta-t-il, à se présenter à son

altesse royale; mais je vous avoue que la conversation que j'ai eue avec

lui m'a laissé une idée peu favorable de ses talens, et je doute fort

qu'il soit capable de remplir le rôle qu'on lui destine.»

M. D*** m'apprit que le fameux Ouvrard était aussi de l'expédition, et

qu'il venait exploiter en personne l'immense entreprise dont il avait

obtenu l'adjudication. «Vous allez être bien étonnée, me dit M. D***,

quand vous verrez l'étrange ménagerie que nous traînons après nous. En

premier lieu, une régence provisoire présidée par une espèce de vieux

fou qu'on appelle Eguia, général, à ce qu'il dit, et qui ressemble à un

vieux procureur; à leur suite vient un guerrier improvisé par les moines

et connu sous le nom de Trappiste; et enfin une division, ou soi-disant

telle, de défenseurs du trône, qui se donnent pour les héros du 7

juillet, et qui ne savent pas même marcher au pas militaire. Tous ces

gens-là ne sont bons qu'à détruire l'effet des proclamations et des

sages mesures du prince. Je n'ai trouvé de raisonnables dans cette

tourbe, que deux hommes, le général Quesada, qui, dans son parti, se

trouvait en très mauvaise compagnie, et le père Cyrille, général des

Franciscains, homme fort aimable et qui blâme tout bas ce qu'il approuve

tout haut. Je voudrais que vous connussiez ce religieux, qui n'a du

moine que l'habit, et qui est un des plus jolis hommes que jamais le

froc ait couverts.»

M. D*** m'offrit de m'accompagner au Prado, où était déjà arrivé le

régiment des chasseurs de la garde française. La matinée était superbe;

beaucoup d'habitans de Madrid, rassurés par la tranquillité qui régnait

dans la ville depuis que les Français en avaient pris possession,

s'étaient rendus au Prado pour jouir du spectacle de l'entrée du prince.

Un bataillon des gardes espagnoles habillées en France ouvrait la

marche. Il est probable que ce bataillon avait été recruté parmi les

soldats de la Foi; car, malgré l'espace immense qu'offrait la grande

allée du Prado, ses officiers ne purent parvenir à le faire dénier en

ordre, et l'on fut obligé de le faire ranger dans une des contre-allées

pour que le cortége ne fût pas arrêté dans sa marche.

Le prince parut entouré d'un brillant état-major; venait ensuite une

division de cavalerie et de l'artillerie. Les Espagnols furent

émerveillés de la belle tenue de ces troupes. Après l'entrée du prince,

les habitans de Madrid eurent aussi le spectacle d'un passage non

interrompu de trois divisions d'infanterie de ligne et sept à huit

régimens de cavalerie qui traversèrent la ville pour aller prendre leurs

cantonnemens dans les villages environnans. Le prince refusa le logement

qui lui avait été proposé au palais, et voulut occuper l'hôtel du duc de

Villa-Hermosa, situé auprès du Prado.

En revenant chez moi, je rencontrai des bandes nombreuses d'hommes et de

femmes qui parcouraient les rues en dansant, en criant _mort aux

negros!_ c'est ainsi qu'on appelait depuis quelque temps les

constitutionnels. Quelques moines étaient mêlés à ces danses, mais en

petit nombre; plusieurs femmes dont les maris étaient connus pour avoir

fait partie de la milice urbaine furent insultées, mais des patrouilles

françaises eurent bientôt rétabli l'ordre, et la gendarmerie assura par

sa vigilance la tranquillité de la ville. Il ne se passa plus de scènes

de cette espèce pendant tout le temps que la garnison française fut

seule chargée de garder la capitale: ce n'est que lorsque la régence fut

parvenue à créer quelques compagnies espagnoles, que le désordre éclata

de temps à autre.

Pendant plusieurs jours la ville fut illuminée tous les soirs, et

jusqu'à l'installation de la régence personne ne fut persécuté. Mais à

peine ce gouvernement provisoire fut-il établi, que, malgré les soins

généreux et concilians du prince, les vexations se multiplièrent.

Beaucoup de modérés, même de ceux qui avaient appelé les Français de

tous leurs voeux, furent obligés de sortir de Madrid. Martinez de la

Rosa, quoique ouvertement protégé par les autorités françaises, se vit

contraint d'obéir à un ordre de la régence qui lui enjoignait de quitter

l'Espagne; la ville se dépeupla de ses plus honorables habitans, au

grand regret des officiers français, qui préféraient de beaucoup être

logés chez des constitutionnels, où ils trouvaient de la politesse et

tous les agrémens de la société, que dans les maisons des serviles, gens

ignorans et en général peu riches.

M. Ouvrard était arrivé en même temps que le prince, et ses

maréchaux-des-logis avaient marqué sa résidence dans un des plus beaux

hôtels de la capitale; mais il dut le céder au prince de Carignan, qui

ne jugea pas à propos de se déranger pour le munitionnaire général.

Celui-ci prit son parti en homme qui sait dépenser son argent à propos;

il loua le magnifique hôtel d'Arriza, dans la rue d'Alcala, et il y

installa sa nombreuse suite, qui ne tarda pas à s'augmenter par

l'arrivée de deux dames qu'il présenta comme ses nièces, mais que tout

le monde savait être deux des filles qu'il avait eues de madame Tallien,

maintenant princesse de Chymay. On fut étonné que M. Ouvrard eût seul,

dans toute l'armée, le privilége d'amener des femmes en Espagne, et

qu'il montât leur maison sur un pied de magnificence extraordinaire.

Tout le monde savait par coeur la vie de M. Ouvrard: cependant il donnait

des fêtes si belles, tenait une table si exquise, que tout le monde

allait chez lui. Je me trompe, ce n'était pas une maison, c'était une

cour. Bientôt M. Ouvrard fit venir sa famille réelle et légitime, Mme de

Rochechouart et sa soeur, deux personnes des plus distinguées. Le palais

Ouvrard, comme je l'ai entendu appeler, devint le rendez-vous de toutes

les notabilités militaires et diplomatiques. On ne cessait de dire du

mal de ce fournisseur, et on eût été bien fâché de n'être pas admis à

ses fêtes et à sa table; et tel qui, dans la discussion de ses fameux

marchés, a le plus déclamé contre lui, était, à Madrid, un de ses plus

assidus commensaux.

Je voyais de temps en temps M. D. Il me tenait au courant des nouvelles

politiques et des intrigues de toute espèce dont Madrid était le

théâtre. Je sus par lui que le prince était excédé des exigences et des

absurdes projets du parti qui croyait avoir vaincu la révolution, et ne

regardait les Français que comme des auxiliaires. Son Altesse aurait

voulu réconcilier tous les Espagnols et éviter des réactions; elle

aurait désiré surtout que le bien qu'elle méditait fût opéré par eux, et

leur en laisser tout le mérite. Son major général, homme d'un sens droit

et d'une rare capacité, guerrier et administrateur habile, malgré

l'enveloppe simple, modeste et bourgeoise qui honore ses talens sans les

cacher, le général Guilleminot enfin, partageait toute la magnanimité de

cette politique, qu'il ne m'appartient pas d'apprécier. Mon ancien ami

don Joseph A..., que je voyais quelquefois, en gémissait avec moi, et me

prédisait tout ce qui ne s'est que trop réalisé depuis.

M. D*** me parlait souvent du père Cyrille, qui jouissait d'un très

grand crédit auprès de la régence. Il me donna l'envie de connaître ce

singulier personnage, mais je ne voulais pas que M. D*** fût dans ma

confidence; je pensais que don Philippe devait plutôt la recevoir. Je ne

me trompai pas, car lui ayant demandé s'il connaissait ce moine célèbre,

il me répondit: «Vous pensez bien qu'ayant toujours fait en sorte

d'avoir des amis puissans dans tous les partis, je n'ai pas négligé

celui-là; et si vous voulez prendre du chocolat avec sa révérence, je me

charge de l'en prévenir; mais je vous préviens que, quoiqu'il comprenne

très bien le français, il le parle avec difficulté.» Je savais assez

d'espagnol, et, à l'aide de l'italien, j'étais parvenue à suivre de

longues conversations avec des Espagnols qui ne savaient que leur

langue. Don Philippe me promit que sous peu de jours il me mettrait à

même de satisfaire ma curiosité. En effet, il vint le surlendemain me

dire que, si je voulais me rendre, le soir même à six heures de

l'après-midi, au couvent de Saint-François, le père Cyrille me donnerait

audience. Qu'on ne s'étonne pas de cette expression; un général des

franciscains est, en Espagne, un personnage très important, et il

n'accorde pas indifféremment la faveur d'un entretien particulier. Je

dis à don Philippe de venir me prendre à l'heure indiquée, et nous nous

rendîmes ensemble au couvent de Saint-François.

Au lieu d'entrer dans le monastère, don Philippe alla frapper à la porte

d'une petite maison contiguë au péristyle de l'église. Un jeune moine

vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, où il

nous invita à nous asseoir, en attendant que sa révérence pût nous

recevoir. Nous attendîmes un quart d'heure à peu près, et nous vîmes

sortir d'une porte intérieure un homme décoré de plusieurs ordres, que

don Philippe me dit être le duc de Montemar, membre de la régence. Un

moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu'à quelques pas

en arrière de la porte, et rentra dans un appartement ultérieur. Peu

d'instans après, le même religieux qui nous avait ouvert la porte de la

maison vint nous prévenir que le père général nous attendait; nous

entrâmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon.

L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises à bras,

extrêmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte

d'un tapis et une petite bibliothèque. Le père Cyrille, que je reconnus

d'abord pour être la personne qui avait accompagné le duc de Montemar,

vint à moi d'un air extrêmement gracieux, et me salua avec une aisance

remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et

nous invita l'un et l'autre à prendre séance.

Le père Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit à quarante

ans, sa figure est parfaitement régulière et fort expressive, ses yeux

brillent de tout l'éclat méridional; mais il a en même temps le regard

fort doux. La grâce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne,

triomphe du froc qui, pour la première fois, me parut un vêtement

élégant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le

chapelet, dans les ordres de l'anachorète, une certaine industrie, ou,

si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier.

Après les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup

d'aisance, le père Cyrille me demanda quel était le motif qui lui

procurait l'honneur de ma visite. Je lui répondis sans détour, qu'ayant

vu de très près tous les hommes célèbres de la révolution d'Espagne, je

désirais connaître également ceux de la contre-révolution, et que sur le

portrait avantageux qu'un de mes amis qui était venu à Madrid avec

l'armée m'avait fait de lui, j'avais cédé à la curiosité en priant don

Philippe de me présenter. «Je me félicite, ajoutai-je, de vous avoir vu,

et je ne m'étonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si

vous n'êtes pas destiné au rôle que Ximenès, franciscain comme vous,

mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.»

«--Ces temps sont passés, me répondit le père Cyrille. Je ne m'abuse pas

sur le crédit momentané que donnent à ma personne, et plus encore à mon

habit, les circonstances passagères où nous nous trouvons. Le secours

que nous avons été obligés d'implorer de la France, pour renverser le

système constitutionnel, finira par nous être nuisible. Les soldats

français ne se prêtent pas de bonne grâce à l'emploi de protecteurs des

moines. D'ailleurs, et malgré la mission que l'armée française remplit

au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement

peut-être, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de

cas que vos généraux et vos officiers font de nos soldats de la foi;

j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai même entre nous que

la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-là

sont les plus honnêtes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non

pas quant aux opérations militaires qui seront bientôt terminées; mais

ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce

rapport, les constitutionnels nous aient donné l'exemple de la plus

grande ignorance en matière de gouvernement, je crains bien que nous ne

trouvions le moyen de renchérir encore sur leurs sottises. Vous

trouverez peut-être que je m'explique bien légèrement dans une première

conversation, mais outre que je compte sur la discrétion de don

Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de

politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.»

J'étais on ne peut plus surprise d'entendre le père Cyrille s'exprimer

avec tant de raison et de grâce, son habit disparut entièrement à mes

yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrêmement aimable dont la

conversation était pleine de charmes. Il sonna et ordonna à un frère qui

entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un

plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant à lui, sa tasse lui

fut apportée sur une assiette de faïence commune. Nous causâmes encore

quelque temps, et, lorsque nous prîmes congé de lui, il me dit que,

quelqu'envie qu'il eût de me rendre une visite, il ne le pouvait pas,

les convenances et ce qu'il devait à la place qu'il occupait, ne lui

permettant pas de faire des visites à des personnes de mon sexe; «mais

je reçois toujours, lorsque je suis prévenu d'avance, et, si j'étais

assez heureux pour qu'un service à vous rendre, ou à vos amis, me valût

la faveur d'autres entretiens, je m'en féliciterais.»

Je sortis de chez le père Cyrille, enchantée de lui, me promettant bien

intérieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions à don Philippe

sur son compte. J'appris que c'était à l'habileté avec laquelle il avait

su profiter des circonstances qu'il devait son élévation. Exilé par ses

supérieurs en Amérique, pour quelques imprudences de jeune homme, il

alla à Rio-Janeyro, où il acquit un grand crédit auprès de la reine qui

se connaissait en mérite. Il imagina et parvint à exécuter le double

mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son

frère don Carlos. Il fut à cette occasion comblé de faveurs des deux

cours, et promu au généralat de son ordre. Au commencement de la

révolution, il manifesta des idées assez libérales. On prétend même

qu'il a été franc-maçon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se

l'attacher par un évêché, le rebutèrent, et dès qu'il vit se présenter

des chances de contre-révolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son

âge et de son état.

Je proposai à don Philippe d'aller au Prado pour finir la soirée. Cette

belle promenade était remplie de monde; j'y vis une quantité innombrable

d'officiers français, et surtout de gardes du corps qui, presque tous,

donnaient le bras à des dames espagnoles. D'après ce que j'ai ouï dire,

les Français n'ont pas eu à se plaindre des rigueurs du beau sexe dans

cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y

firent le plus de conquêtes; mais ces dames ont aussi obtenu une

victoire, car beaucoup d'officiers entrés en Espagne, avec des idées

fort opposées au libéralisme, en sont sortis dans des sentimens bien

différens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'être la cause

de ce changement.

Il me tardait beaucoup de revoir le père Cyrille. Je ne voulais pas que

don Philippe s'aperçût de mon impatience qui, je l'avoue, était fort

grande. Je cherchais depuis quelques jours un prétexte pour lui écrire

que j'avais à lui parler, lorsque je reçus une visite qui me fit

connaître, à ma grande satisfaction, que le père Cyrille ne m'avait

point oubliée, et qu'il souhaitait lui-même de faire naître une occasion

de me revoir.

J'avais quelquefois rencontré dans les sociétés, une dame B. que je

savais être l'une des directrices d'un établissement de charité à

Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles

je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre

qui sont si communes à Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et

après les premiers complimens, elle m'annonça que le but de sa visite

était de m'engager à solliciter des autorités françaises des secours que

le départ de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens.

Elle me dit que le père Cyrille, qui avait repris sa place d'aumônier de

cette oeuvre pieuse, m'avait désignée à elle, comme très propre à remplir

le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je

m'empressai de promettre à madame B. que je ferais volontiers ce qu'on

désirait de moi, et, dès qu'elle fut partie, j'écrivis au général des

franciscains, en lui demandant une audience. Je reçus une heure après,

un billet fort poli du père Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le

soir même à six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis

à l'heure indiquée au couvent de Saint-François, où je fus reçue de la

même manière que je l'avais été avec don Philippe, dans le petit parloir

dont j'ai parlé plus haut, situé hors du couvent, avec lequel il

communiquait par l'intérieur. Le père Cyrille parut à l'instant, suivi

du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira dès que je fus

assise. Le père Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacité de mon

empressement et me témoigna combien il était fâché de n'avoir pu

m'éviter la peine de me rendre chez lui. «Je suis condamné par ma place,

me dit-il, à ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou

chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez

vous, à moins toutefois qu'il ne fût bien public, même par la gazette

que vous êtes entrée dans l'association des dames de charité. Le départ

de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie,

laissa vacantes plusieurs des premières places; si vous daignez en

accepter une, votre qualité d'étrangère ne sera point un obstacle,

surtout dans ce moment-ci. Je désire d'autant plus vous voir accepter ma

proposition, que ce sera me fournir des occasions fréquentes et bien

précieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin

d'apprendre par don Philippe que votre conversation était pleine de

charmes. Je ne m'en suis que trop aperçu,» ajouta-t-il en me lançant un

de ces regards, à la fois tendres et hardis, qui caractérisent

particulièrement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet

entretien qui devenait de plus en plus animé, je ne pus m'empêcher de

jeter un coup-d'oeil en arrière, et de me rappeler à la fois tous les

hommes célèbres que j'avais vus de près; et malgré moi le général des

Franciscains me paraissait à la hauteur des généraux de nos armées. Quel

enchaînement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener

celle où je me trouvais dans ce moment. Le père Cyrille me parla

beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des

relations. «Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre

comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'être votre

ami.» Je le trouvais modeste de s'humilier à mes yeux; car, sous le

rapport de l'esprit, il ne le cédait à aucun de ceux auxquels il faisait

allusion, et il était incontestablement celui d'eux tous que la nature

avait le plus généreusement traité.

Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrêmement, dura plus

de deux heures. Je dus enfin mettre un terme à ma visite. Je lui

déclarai, en prenant congé de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il

m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des

Dames de la Charité de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir

quelquefois.

«À ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espère

que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-François.»

Je retrouvai mon Yusef sous le péristyle de l'église. Je rentrai chez

moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du

prochain départ de M. le duc d'Angoulême pour l'Andalousie. On venait

aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le général

Morillo, commandant en chef l'armée constitutionnelle de Galice, et le

général français Bourke. Les libéraux exaltés, surtout parmi les femmes,

crièrent à la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincères

conçurent de grandes espérances de ce traité fait au nom et avec

l'approbation du prince généralissime. Ils espérèrent que les autres

généraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne

obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait dès qu'il

serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas à l'inconcevable audace

de la régence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de

ratifier cette convention. Elle fut exécutée toutefois en partie; mais

elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que

trop réalisées; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par

l'héritier de la couronne de France, à la tête de cent mille hommes

victorieux, violés par un gouvernement qui, un an après la restauration,

n'eut pas encore un soldat dont il pût disposer.

J'allai voir le père Cyrille, et je lui témoignai mon étonnement de la

conduite de la régence, que je traitai d'insolente. «Ils ont raison, me

répondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et

je le sais aussi, que le gouvernement français n'osera pas soutenir le

duc d'Angoulême: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est

pas elle qui commande. Les Français, s'il le faut, prendront Cadix

d'assaut; mais ils échoueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre

nous, est la plus faible tête de l'Espagne, mais qui est gouverné par

Victor Saez et par l'évêque d'Oscua, membre de la régence comme lui, et

qui est bien le plus encroûté Servile de toute l'Espagne. Je me

garderais de dire à d'autres qu'à vous que je pense que le gouvernement

français devrait agir en souverain, et arranger les choses de manière à

ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvât un système raisonnable

établi sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne

manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'ébranler. Mais on ne le

fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que

la régence a raison, et qu'il n'y a aucune composition à faire avec les

_negros_. Je sais très bien où cela nous mènera dans quelques années;

mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je

porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu'à bon escient.» Ce

que me disait le père Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti

contraire, me tenait un langage dont le sens était le même. Le général

constitutionnel et le général des Franciscains étaient deux hommes de

beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugèrent très

sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engagés: le

militaire partagea le sort des vaincus dont il déplorait les fautes, et

le moine profita de celles des vainqueurs.

Je reçus dans ce temps-là une lettre de don Félix, qu'il trouva le moyen

de me faire remettre par don Joseph A... Il avait été blessé dans une

des affaires très chaudes que les troupes constitutionnelles de

Catalogne avaient eues avec les Français. Il était caché dans les

montagnes, et me priait de lui obtenir du major général un sauf conduit

pour se rendre en sûreté à Bayonne. Sa lettre était fort triste: «La

liberté est perdue, me disait-il; elle n'eût certainement pas succombé,

si toutes les armées avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne;

mais nous avons été trahis à la fois par la fortune et par la plupart de

nos généraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes

blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays délivré du joug

que lui imposent les Français: fils aînés de la liberté, ils ont répudié

leur noble héritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont être les

témoins les faire repentir d'avoir souillé leurs armes en protégeant le

despotisme!» Je montrai cette lettre au père Cyrille, qui me dit: «Votre

ami a la tête chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques

années. En attendant il fait très bien de se réfugier en France; il fera

encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guéri.»

Don Joseph A... me prévint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de

don Félix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir.

J'allai immédiatement voir le général Guilleminot, que je trouvai

faisant ses préparatifs de départ. Il m'accueillit avec beaucoup de

grâce, et ne fit aucune difficulté d'accéder à ma demande. En sortant de

chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de

fourgons, le tout escorté par une troupe dont je ne reconnus point

l'uniforme, qui était gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que

je voyais les équipages du prince; mais on me dit que c'étaient ceux de

M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du

munitionnaire général: je ne présumais pas alors que tout cet étalage

finirait par la Conciergerie.

S. A. R. partit à la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid

au maréchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les

gardes du corps, qui continuèrent à résider à Madrid, à leur grand

regret, mais à la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles

qui applaudirent très sincèrement à une décision qui laissait dans la

capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une expérience de deux

mois leur faisait apprécier le mérite. Pour toutes les personnes qui

n'avaient pas cette consolation, le départ du duc d'Angoulême et de la

garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y

étaient restés, rassurés par la présence du prince, dont la protection

ne fut jamais implorée en vain, en sortirent dans la crainte des

vexations de la régence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que

don Joseph A..., dont la maison était devenue fort solitaire. La société

de la marquise de Reyalio était toujours fort nombreuse; mais elle était

presque toute composée de Français que je ne connaissais pas. Je n'avais

rien qui me retînt en Espagne, qu'une vague curiosité d'être témoin de

la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir être longue,

quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'à

ce que le mauvais temps en rendît le siège impossible. Mais le père

Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant

trois mois le roi serait à Madrid; il ne croyait pas à une résistance

sérieuse de la part des Cortès, et il était assuré que le gouvernement

anglais ne ferait aucune démonstration pour empêcher la chute de ce

dernier boulevard des libéraux.

Peu de jours après le départ du duc d'Angoulême, un convoi apporta la

célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut reçue avec un applaudissement

universel par l'armée française, par les libéraux et par les modérés, et

avec un dépit mal déguisé par la régence. La joie fut au comble à Madrid

pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait

être exécutée. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au père

Cyrille. Il la savait déjà; mais il modéra singulièrement mon

allégresse, en m'annonçant de la manière la plus positive qu'elle ne

serait suivie d'aucun effet. «Vous allez voir, me dit-il, le corps

diplomatique faire des représentations; l'ambassadeur de France se

croira forcé d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cédera. Tout

se passa exactement comme il me l'avait dit. Les résultats de

l'ordonnance d'Andujar se bornèrent à la création d'une commission mixte

d'officiers français et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers

furent élargis, et trois semaines après, les prisons furent plus

encombrées que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'étais

indignée du rôle que jouaient l'armée française et son auguste chef. Je

ne comprenais pas que le gouvernement français se laissât en quelque

sorte insulter par des gens qui, s'il leur eût retiré son appui,

auraient dû solliciter de lui un asile.

Je passai encore trois mois à Madrid, pendant lesquels je ne voyais

guère que don Joseph A***, don Philippe et le père Cyrille. Ce dernier

me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'étais tous les jours

plus étonnée de sa sagacité; mais c'est en vain que je tâchais de le

déterminer à adopter un autre système politique. Je vois aujourd'hui

qu'il avait raison dans sa position, et qu'il eût perdu tout son crédit

en cessant de se montrer un des plus zélés fauteurs du servilisme; car

on n'avait pas encore inventé les mots _apostolique_ et _absolutiste_

pour désigner le parti dont il était un des chefs principaux.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 19 / 38 题