CHAPITRE CCII.

Ministère d'Evariste San-Miguel.--Le corps diplomatique.--Portraits de

MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir William A'Court, ambassadeurs

de France, de Russie, d'Autriche et d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami

du roi. La Camarilla.--Nouvelle entrevue avec le roi.

Pendant quelques jours la ville présenta un aspect tout militaire; mais

peu à peu tout reprit l'allure ordinaire. Le ministère de M. Martinez de

la Rosa fut remplacé par celui auquel on donna le nom d'Evariste

San-Miguel, chargé alors des affaires étrangères. On instruisit des

procédures d'après les formes judiciaires espagnoles, qui sont

interminables: la seule victime du 7 juillet fut le malheureux

Goeffieux, officier aux gardes, qui succomba à une accusation qui aurait

pu être intentée avec plus de justice contre beaucoup d'autres de ses

camarades; mais Goeffieux était Français. Ses juges eurent le double

tort de le condamner sur des preuves très insuffisantes, et de témoigner

une partialité qu'on attribua peut-être avec raison à la qualité

d'étranger de l'accusé.

Mon hôte blessé se rétablit promptement. Don Félix lui procura un

passe-port pour Paris, où je l'ai revu depuis, car il y est resté. Son

compagnon obtint du service dans l'armée que Mina commandait en

Catalogne.

Cependant l'horizon politique se chargeait de nuages: le congrès de

Vérone avait été mystérieux et décisif; des bandes nombreuses

s'organisaient dans plusieurs provinces contre la constitution; car, en

Espagne, quel que soit le parti qui domine, il y a du mécontentement

toujours prêt, enfin de quoi faire de la révolte, parce que l'idée du

pillage y sert d'auxiliaire à tous les partis. Les insurgés prirent le

nom d'armée de la foi, par contraste sans doute avec leurs actions; car,

malgré toutes les sentimentales admirations dont, en France, ils ont été

l'objet, je puis attester qu'à l'exception du baron d'Eroles et du

général Quesada, ces héros-là n'étaient guère que des héros de grands

chemins.

Peu de temps après l'installation du nouveau ministère, les Cortès

forent convoquées extraordinairement. Le parti exalté y domina, en

tombant bientôt dans la division. Les ministres et la plupart des

membres distingués des Cortès inclinaient à la modération; tous membres

des sociétés maçoniques, ils firent par là donner à leur parti le nom de

maçon; leurs adversaires s'appelèrent _comuneros_, nom ressuscité du

temps de Charles V. Don Félix m'expliqua fort au long l'origine de ces

dénominations; j'en ferai grâce au lecteur. Au reste, quoique la

division fût bien prononcée, elle paraissait moins à la chambre que dans

les gazettes. Ma qualité d'étrangère me permettant et même m'ordonnant

la neutralité, si blâmée par Solon, je passais ma matinée dans un camp,

ma soirée dans l'autre, et je savais le secret des deux. Don Félix

penchait pour les maçons, parce qu'en général ce qu'on appelait la bonne

compagnie tenait pour cette nuance politique, laquelle dominait

également dans la milice urbaine, composée de l'élite de la population.

Les _comuneros_ au contraire s'étaient recrutés dans les classes

inférieures de la nation, y compris cependant beaucoup de prêtres et de

moines.

Malgré les événemens de juillet et l'agitation des provinces, la

capitale était fort tranquille; car je ne puis pas donner le nom de

troubles à quelques légères émeutes dans lesquelles l'autorité fut

respectée. Les promenades, les spectacles et les églises, qui le soir

sont aussi des Spectacles, étaient fréquentés comme de coutume;

plusieurs maisons réunissaient une nombreuse société où l'on dansait,

car en Espagne les bals ont lieu en été comme en hiver. Je voyais

souvent dans ces réunions les membres du corps diplomatique, qui,

sachant mieux que les Espagnols la marche des affaires d'Espagne au

congrès de Vérone, se laissaient assez aller contre l'ordre des choses.

La France, était alors représentée à Madrid par M. le comte de Lagarde,

le même qui faillit périr à Nîmes en 1815 ou 1816, en réprimant _le

zèle_ de cette époque. M. de Lagarde, que j'ai peu vu, mais que la

droiture chevaleresque de son caractère entourait d'une haute estime,

professait des opinions très modérées.

Le ministre d'Autriche, comte de Brunetti, était taillé sur un autre

patron. Qu'on se figure un homme d'état prenant sa toilette pour de la

politique, persuadé que le soin de sa personne, d'ailleurs fort bien,

entrait dans les intérêts de son cabinet: papillon diplomate, il

poursuivait les dames de complimens, ce qui n'est pas de principe dans

la galanterie espagnole. Le comte de Brunetti était regardé comme

l'inspirateur du parti servile européen; mais je n'ai jamais pu croire

qu'il soit entré dans cette tête d'autre souci beaucoup plus sérieux que

la broderie d'un habit.

L'agent diplomatique le plus actif était le comte Bulgari, Grec de

naissance, ministre de Russie. Il s'était prononcé hautement contre le

système constitutionnel, et ce fut lui qui pressa le premier le

gouvernement espagnol de notes menaçantes.

Le représentant de l'Angleterre était sir William A'Court, homme

réellement habile et fort, sorte de capacité ambulante que la prévoyance

du cabinet britannique place et déplace toujours à merveille. Sa

conduite était beaucoup plus mesurée que celle de ses collègues; il

entretenait des relations assez intimes avec quelques membres influens

des Cortès, et c'est le seul des ministres étrangers qui reçût des

Espagnols depuis la journée du 7 juillet. Sir William A'Court était

agréable aux constitutionnels, qui le visitaient fréquemment.

Il fallait sans doute tout l'intérêt d'une immense nouveauté, pour que

je prolongeasse ainsi mon séjour; car je puis dire qu'il ne m'offrait

guère que des plaisirs de curiosité. J'allais peu dans le monde, parce

que j'ai toujours préféré l'attendre que l'aller chercher, et que le

monde pour moi c'est l'intimité. Je continuais seulement mes habitudes

de société chez don Joseph A... et chez Mme G..., avec laquelle j'avais

fait connaissance dans la journée du 7 juillet. Don Félix, qui la

connaissait beaucoup, m'engagea à aller à ses soirées, où se

réunissaient plusieurs des principaux membres des Cortès et quelques

officiers supérieurs; c'est chez elle que je fis connaissance avec le

célèbre Quiroga, qui, je l'avoue, me parut fort au-dessous des rôles

qu'il avait joués. J'y vis aussi le jeune Galiano, orateur très

populaire des Cortès, et qui fut un moment le chef des exaltés. Riego y

venait plus rarement, mais jamais sans me persécuter de déclarations que

j'arrangeais peu avec son caractère de Catilina. Il était souvent d'une

timidité remarquable pour un soldat et pour un conspirateur, et

quelquefois d'une jactance qui ne semblait pas naturelle, et que je

prenais plutôt pour un effort de son rôle que pour un trait de son

caractère. En général, il y avait de la présomption plus que de la

grandeur dans les personnages du drame qui se déroulait sous mes yeux.

Ni dans les militaires ni dans les politiques je ne trouvais ce cachet

héroïque de nos hommes de tribune ou de nos hommes de guerre, cette

soudaineté de génie, de force et de valeur qu'avait suscitée la

révolution française dans quelques uns de ses premiers partisans. Le

trait le plus saillant des acteurs de la révolution espagnole que les

salons de madame G... firent passer sous mes yeux, c'était l'incroyable

confiance, la présomptueuse sécurité avec laquelle ils parlaient de

leurs forces et de leurs obstacles. La raison n'est guère mon lot, eh

bien! j'étais le raisonneur de la société; moi seule connaissais le mot

objection, et il m'est si peu naturel de m'en servir, que je cessai

presque d'aller chez madame G... parce qu'il y avait trop à faire.

La société de la baronne de C..., qui m'aurait convenu plus que toutes

les autres, était dissoute. Cette damé avait suivi son mari, qui obtint

un commandement du côté de Murcie. Je finis par ne plus sortir le soir,

et don Félix m'amena quelques uns de ses amis avec lesquels nous

passions la soirée en causant. J'allais cependant au spectacle de temps

en temps. Le général Zayas, que j'y rencontrai un jour, me dit: «Vous

avez donc une tertulia; je pensais que don Félix était le seul homme qui

fût admis habituellement chez vous?

«--Vous êtes dans l'erreur, lui répliquai-je, et cela fût-il vrai, je

ferais volontiers une exception en votre faveur.

«--J'accepte, et dès demain je me présenterai à votre hôtel.» Il fut

exact, car le jour suivant, en rentrant de la promenade de la Floride où

j'étais allée respirer le frais, je trouvai chez moi le général qui

m'attendait. «Vous voyez, me dit-il, que je suis homme de parole; je

profite de la permission que vous m'avez donnée, et je viens de bonne

heure pour jouir des charmes de votre conversation avant que vos

habitués ne viennent vous obliger à être aimable pour tout le monde. Je

ne vous ennuierai point de politique, dont vous devez être rassasiée et

que vous devez trouver bien vide dans la bouche de nos prétendus hommes

d'État. Parlons plutôt de vous, et dites-moi, si vous n'y voyez pas

d'inconvénient, quel est le démon qui vous pousse à rester en Espagne

dans des circonstances aussi critiques; car je ne pense pas que votre

liaison avec don Félix ait un caractère grave. D'ailleurs, certaines

confidences du duc d'A... que vous devez très bien vous rappeler, m'ont

appris que le jeune brigadier n'a pas été l'objet le plus sérieux de vos

pensées.»

Malgré le ton de cette préface, je ne témoignai aucun mécontentement au

général Zayas, qui parlait avec une grâce parfaite, et qui d'ailleurs

avait l'art singulier d'habiller les pensées les plus délicates d'un

langage qui les faisait passer partout. Je ne pouvais pas nier

l'aventure à laquelle il faisait allusion, et au fond je n'avais aucune

envie de le dissuader. «Ce qui m'étonne, reprit-il, c'est que le roi,

qui est très curieux, et qui, malgré la captivité où l'on dit que nous

le retenons, voit qui il veut dans son palais et au dehors, ne vous ait

pas envoyé quelque message secret. Connaissez-vous quelqu'un de la

Camarilla?

«--Qu'entendez-vous, lui dis-je, par ce mot de Camarilla? est-ce qu'il y

en a encore une?

«--Sans doute; outre quelques débris de l'ancienne, S. M. a fait de

nouvelles recrues. Les courtisans, ce sont des champignons qui poussent

sous tous les régimes. La nouvelle Camarilla s'est formée du parti en

minorité parmi les constitutionnels. Dans le moment où je vous parle,

les comuneros, mécontens de n'avoir pas profité de la victoire du 7

juillet, qui a fait tomber toute l'influence entre les mains des maçons,

se sont introduits dans la Camarilla. L'un d'entre eux, le médecin

Regato, homme de beaucoup d'esprit, et qu'entre nous je regarde comme se

moquant de tous les partis, a beaucoup d'influence auprès du roi. Le

vieux Romero Alpuente, le seul jacobin peut-être qu'il y ait parmi les

constitutionnels, a eu, par le moyen de ce Regato, une longue audience

du roi, et il vient de publier une brochure dans laquelle il se plaint

vivement du peu d'égard qu'on témoigne pour S. M., dont les prérogatives

sont le palladium de nos libertés: ce qui ne l'empêchera pas d'être

pendu, ainsi que moi, dans le cas d'une contre-révolution que nos

habiles hâteront par leurs étourderies. Vous devriez, ajouta le général

Zayas, aller voir le roi; votre conversation l'amuserait, je vous

assure; d'ailleurs, le système constitutionnel n'a point mis d'obstacle

aux promenades du petit jardin du Retiro, et quoique le duc d'A... soit

absent, vous ne manquerez pas de cavaliers.

«--Je suis peu curieuse, réponds-je, de revoir S. M., et peu disposée

aux promenades du Retiro; et croyez-vous que le roi lui-même soit fort

gai dans ce moment?

«--Ferdinand VII, me dit le général, ne manque pas d'une certaine

philosophie; il se trouverait heureux, si les insinuations de l'étranger

ne l'assaillaient pour lui persuader le mécontentement. Il est autant

impatienté des conseils qu'on lui donne de toutes parts, que des

entraves mises par nos nouvelles lois à une autorité qu'il n'a jamais

exercée par lui-même, et dont il sera bien embarrassé si jamais il en

recouvre la plénitude. Notre roi est bien mal jugé, non seulement en

Europe, mais en Espagne même. Demandez à Martinez de la Rosa, qui a été

son premier ministre, quel fut son étonnement au premier conseil; je

tiens de lui-même qu'il fut surpris de la sagacité avec laquelle le roi

discutait les matières mises en délibération, et de l'instruction plus

qu'ordinaire dont il donna des preuves. On l'accuse d'être peu sincère;

j'avoue que les apparences sont contre lui; mais réfléchissez que

presque en naissant il a dû se faire une habitude de ne pas montrer sa

pensée, et je crains bien pour lui qu'il ne soit jamais, quelque chose

qui arrive, en position de n'être que franc. Son caractère, quoiqu'il ne

manque pas de courage personnel (vous avez pu le voir le 7 juillet), est

aux prises avec des circonstances trop fortes, soit que le système

constitutionnel se maintienne comme je dois le croire officiellement,

soit qu'il soit renversé par les puissances étrangères, ce que je crains

fort, je vous le dis tout bas. Mais nous voilà encore parlant politique.

Je vous laisse et vous engage à aller au palais. Je vous amènerai

quelqu'un qui vous donnera des renseignemens à ce sujet.» Le général se

leva et sortit. Don Félix et deux autres officiers arrivèrent peu après.

L'un d'eux, comunero très exalté, me lut quelques pages de la brochure

de Romero Alpuente, qui était fort mal écrite, et d'une incohérence

ridicule. L'auteur conseillait au roi de se mettre à la tête des vrais

patriotes, d'exterminer ces _infâmes modérés_ qui entravaient tout.

J'acquis une nouvelle preuve de la vérité de cette maxime, que les

différentes sectes d'une même religion se haïssent plus entre elles,

qu'elles ne détestent les religions les plus opposées. Romero Alpuente

se serait plutôt arrangé des serviles que des libéraux franc-maçons. Son

amour pour la liberté n'était que de l'envie et de la haine.

Je réfléchis pendant la nuit à l'idée qu'avait fait naître en moi le

général Zayas d'aller voir le roi, auquel je devais de la

reconnaissance, car il ne m'avait pas promis en vain, et mon affaire de

la vieille créance s'était arrangée. Aussi, après avoir résisté aux

propositions du général Zayas, je désirai secrètement qu'il me les

renouvelât. Quand il revint me voir, il ne me parla plus de rien, et me

dit seulement qu'il me présenterait une personne qui me déterminerait

probablement à faire la démarche qu'il m'avait conseillée; et moi de

répondre que je la recevrais volontiers.

Le lendemain, à sept heures du soir, le général Zayas me présenta en

effet un homme que je reconnus pour un ecclésiastique à sa cravate

noire; car les prêtres en Espagne, surtout à Madrid, portent souvent des

habits séculiers, et ne se distinguent que par la cravate noire. «Voici,

me dit le général Zayas, mon ami don Philippe N***, qui désirait fort

d'avoir l'honneur de vous voir. J'espère que vous me remercierez de vous

l'avoir présenté, car il est fort aimable et homme de conduite, puisque,

malgré les gages nombreux qu'il a donnés au nouvel ordre de choses, il

est très bien chez le roi, qui daigne souvent fumer un cigare avec lui,

ce qui ne l'empêche pas d'être également en crédit auprès de nos plus

fameux constitutionnels. Il faut être femme ou prêtre pour savoir ainsi

se maintenir dans une situation où tout autre eût déjà commis mille

imprudences.» Don Philippe prit la parole et m'adressa un compliment

fort bien tourné, auquel je répondis de mon mieux. La conversation

s'engagea, et le général fut ce jour-là d'une amabilité presque

française. Je m'animai moi-même, et don Philippe parut fort content de

nous. Le récit de mes campagnes l'amusa beaucoup. Quand j'eus fini de

les lui raconter, le général dit à don Philippe: «Vous ne pouvez payer

madame en même monnaie; mais, au lieu des expéditions que vous n'avez

pas faites, racontez-nous comment vous vous y êtes pris pour être bien

avec tout le monde et pour avoir des amis dans tous les partis; car je

ne doute pas que, si les serviles eussent triomphé au 7 juillet, vous ne

fussiez à l'heure qu'il est archidiacre de Tolède tout au moins.

«--Je ne sais pas au juste ce que je serais, mais, à coup sûr, je

n'eusse pas été proscrit. Mon habileté que vous vantez a consisté en

deux choses fort simples: d'abord à ne dire que ce que je pense, mais

presque jamais tout ce que je pense; ensuite à ne dire du mal de

personne, et à ne refuser mon appui à qui que ce soit. Soyez certain

qu'un bon calcul même d'égoïsme serait l'obligeance; qu'il reste

toujours dans l'esprit de la personne qu'on sollicite pour un autre que

soi un commencement de bienveillance qui profite souvent dans

l'occasion. Mes premiers rapports personnels avec sa majesté sont

antérieurs à la révolution. Je vins exprès de Valence à Madrid, en 1818,

pour implorer la clémence du roi en faveur d'un conspirateur obscur que

le général Élio voulait faire fusiller, et dont la mort aurait plongé

dans la désolation une famille nombreuse. Je fus assez heureux pour

avoir cette grâce, que j'obtins par une constance à rester pendant

quatre jours aux portes du palais, renouvelant quatre fois par jour mes

instances auprès du roi et de tous les membres de la famille royale.

Lors de l'émeute à laquelle donna lieu, il y a deux ans, l'imprudence de

quelques gardes du corps, le roi me reconnut dans la foule, et m'appela

auprès de sa voiture pour me demander quel était le motif du tumulte. Je

répondis à sa majesté qu'il était au milieu d'un peuple qui respecterait

toujours sa personne, mais qu'il fallait excuser un moment d'exaltation

qui venait d'un malentendu. Le roi fut satisfait des explications que je

lui donnai, et m'ordonna de me présenter dans la soirée au palais. Je

m'y rendis et me fis annoncer. Ferdinand VII me rappela la grâce que,

sur ma prière, il avait accordée, et me demanda en souriant si j'étais

bien constitutionnel. Je répondis que je trouvais de bonnes choses dans

le nouveau régime, et que d'ailleurs je ne me permettrais pas de trouver

mauvais ce que sa majesté elle-même semblait approuver. Bonne pièce, me

dit le roi; _hombre con faldas_[2], c'est tout dire. Sa majesté me fit

présent d'une douzaine de cigares et m'engagea à revenir, en me

prévenant de faire savoir à son valet favori, Chamorro, qu'il

m'accordait l'entrée. Depuis ce temps j'ai très souvent l'honneur de

voir ce prince; et, sans jouer le vil rôle d'espion, je l'instruis de ce

qui se passe. Mes amis, et parmi eux beaucoup sont des constitutionnels

très ardens, n'ignorent pas mes assiduités au palais; je ne leur cache

pas mes conversations avec le roi, auprès duquel j'avais interrompu mes

visites depuis le 1er juillet. Le 8, Chamorro est venu me chercher, et

j'ai continué, depuis à aller tous les jours au palais, où il est rare

que je me présente plus de deux fois sans avoir l'honneur de voir sa

majesté. D'ailleurs je ne me mêle de rien.»

Cette première visite dura plus de deux heures. Trois jours après, don

Philippe revint seul et me dit sans préambule: «Je croyais apprendre une

nouvelle au roi, en lui disant que j'avais fait la connaissance d'une

dame étrangère fort aimable, et en lui rapportant une partie des

anecdotes intéressantes que vous nous ayez racontées. Comment! s'est

écrié notre gracieux souverain, elle est ici. Je ne me suis donc pas

trompé en croyant l'apercevoir dans le jardin d'Aranjuez le jour de la

Saint-Ferdinand. C'est bien mal à elle d'abord d'être partie sans

prendre congé, et de n'être point venue me voir depuis son retour.

Craint-elle de se compromettre en venant au palais? J'ai cru pouvoir

certifier à sa majesté que vous étiez bien éloignée de pareils

sentimens, mais que probablement vous craigniez d'être importune. Le roi

m'a expressément chargé de vous assurer le contraire, et je vous engage

fort à aller présenter vos hommages à sa majesté.» Je répondis à don

Philippe que je demanderais une audience. «Vous avez tort, me dit-il; le

marquis de Santa-Crux, grand chambellan, tout constitutionnel qu'il est,

fait rigoureusement observer l'étiquette, et vous aurez à subir tout

l'ennui d'une présentation en forme: il vaut mieux arriver par Chamorro;

je lui en parlerai ce soir et vous rendrai réponse demain.»

Don Philippe m'apporta en effet, le lendemain à midi, l'avis de me

rendre le soir par la porte de l'Orient au palais. Je sortis à pied,

vêtue à l'espagnole, à sept heures et demie, accompagnée de Yusef; et je

trouvai sur le seuil de la porte qui m'avait été indiquée, un laquais

qui me demanda si je venais de la part de don Philippe. Sur ma réponse

affirmative, il me fit une grande révérence et m'invita à le suivre. Je

monte, toujours accompagnée de Yusef, et j'entre dans une chambre où

étaient don Philippe et un autre homme que j'appris être Chamorro. Ce

dernier alla immédiatement prévenir le roi, et me fit passer dans un

beau salon où sa majesté entrait en même temps. «J'ai à me plaindre de

vous, me dit ce prince: vous me traitez un peu trop

constitutionnellement.

«--Sire, je ne me flattais pas que votre majesté me fît l'honneur de se

rappeler les momens que j'ai passés auprès d'elle, et je craignais

d'être indiscrète en lui demandant la permission de lui renouveler

l'hommage de mon profond respect.

«--Il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus:

que pensez-vous de ma situation nouvelle? Vous devez avoir eu bien peur

le 7 juillet, car je sais que vous étiez à Madrid.

«--Je ne puis pas dire à votre majesté, répliquai-je, que je n'ai pas

éprouvé un peu de crainte, mais je dois ajouter que ma curiosité était

plus forte encore; car, depuis le moment où la garde royale a attaqué

dans la rue Saint-Bernard, j'ai été témoin oculaire de tous les

événemens de la journée, et lorsqu'à quatre heures votre majesté se mit

au balcon de la place du palais, j'étais dans cette même place, où

m'avait conduite mon inquiétude pour la personne de votre majesté.

«--Je vous remercie, mais sachez que je n'ai pas craint un seul moment

pour mes jours. Je ne croirais jamais qu'aucun Espagnol ait eu la pensée

d'y attenter. Au reste, ce mouvement, ou cette insurrection, comme on

voudra l'appeler, est une _bêtise_ (l'expression est textuelle); mais il

n'y avait pas de conspiration, au moins que je sache, car beaucoup de

gens se servent de mon nom sans mon aveu. Je suis l'homme de mon royaume

qui sais le mieux tous les articles de la constitution. Qui voyez-vous

ici? Zayas, je le sais, homme d'esprit, aimable, mais un peu dangereux,

je vous en préviens.»

Le roi continua sur un ton de plaisanterie qui devenait plus vif de

moment en moment; mais je gardai une contenance froide et respectueuse,

et je me levai plusieurs fois pour engager sa majesté à me permettre de

me retirer. Le roi se leva enfin: «J'espère, me dit-il, que vous ne me

tiendrez pas rigueur, et que je ne vous vois pas pour la dernière fois.»

Je saluai et sortis par où j'étais entrée. Don Philippe me reconduisit

chez moi, où je trouvai don Félix qui m'attendait pour m'annoncer son

départ pour Barcelonne, où il allait prendre le commandement de quelques

troupes destinées à la poursuite des rebelles catalans.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 17 / 38 题