CHAPITRE CCI.

Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la Rosa.--La

Saint-Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les

miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux

fuyards.--Beau trait de Yusef.

Comme don Félix quittait Cadix, et que je désirais me rapprocher du

théâtre des événemens, je repartis pour Madrid. Ce n'est pas sans

plaisir que je me retrouvai dans cette capitale, dont l'aspect cependant

me parut changé. L'air de liberté qu'on y respirait n'était cependant

pas aussi pur que je m'en étais flattée. Quelques symptômes menaçans

annonçaient la tempête qui ne tarda pas à éclater. Les constitutionnels

s'étaient déjà divisés; et, comme en France et en Angleterre, tous les

hommes modérés étaient accusés de trahison. C'est dans ce parti que

Ferdinand avait choisi son ministère. M. Martinez de la Rosa, qui, avec

le comte de Toréno, avait, dans les Cortès précédentes, été à la tête du

parti constitutionnel, également opposé aux empiétemens de la couronne

et aux entreprises démocratiques, était le chef du conseil. M. Martinez

avait une grande réputation comme orateur, et passait à juste titre pour

l'un des hommes les plus intègres de l'Espagne. Littérateur plus

distingué peut-être qu'homme d'état habile, il n'avait réellement de

crédit que dans la haute classe de la société, où son amabilité, sa

jeunesse et sa physionomie expressive lui avaient fait un grand nombre

de partisans, surtout parmi les femmes. Ses ennemis (et il en avait,

parce qu'il avait beaucoup de rectitude et d'impartialité) le traitaient

de servile, et ne lui pardonnaient pas d'avoir, lorsqu'il était membre

des Cortès, soutenu, avec un grand talent, des droits de propriété

attaqués avec plus de violence que de raison, par l'inique motif que ces

droits avaient la même date que des priviléges que M. Martinez

n'entendait pas défendre.

J'étais arrivée le 25 mai, époque à laquelle la cour est ordinairement à

Aranjuez, séjour délicieux qui paraît un Oasis au milieu des campagnes

dépouillées de verdure de la Nouvelle-Castille. Il est d'usage à Madrid,

parmi toutes les personnes auxquelles leur fortune le permet, d'aller

passer dans cette résidence les mois d'avril et de mai. La

Saint-Ferdinand, fête du roi, est célébrée le 30 de ce dernier mois. Don

Félix, qui était attaché à l'état-major de l'armée en qualité de

brigadier, me proposa d'aller passer trois jours à Aranjuez. J'acceptai

son invitation, et nous partîmes le 28 au soir; nous arrivâmes vers

minuit, et descendîmes chez une parente de don Félix, dont le mari était

employé auprès du premier ministre. Dans la même maison que moi logeait

le général Zayas, dont j'ai déjà parlé. Il était venu, comme les autres,

pour faire sa cour dans ce jour solennel. Nous nous revîmes mutuellement

avec grand plaisir. Il me demanda le motif d'un retour qui le

surprenait. «J'ai bien peur que nos chers Espagnols soient fous, me

dit-il; votre ami don Félix tout le premier: ils perdent leur temps sur

des questions oiseuses, ils suscitent des ennemis au gouvernement

constitutionnel, en effrayant les citoyens. Le clergé, qu'on a

généralement aliéné, remue les provinces. Le cordon prétendu sanitaire

de la France va devenir bientôt une armée. Riégo, Quiroga et tous les

héros de 1820 comptent sur un enthousiasme, réel sans doute, mais qu'il

ne faudrait pas laisser évaporer en hymnes patriotiques. Si c'est la

curiosité seule qui vous a conduite en Espagne, vous pouvez vous

promettre satisfaction, et je crains bien que, de même que vous vous

êtes trouvée à l'explosion de la révolution, vous ne soyez bientôt

témoin de la contre-partie.» Ce discours du général Zayas, dont

j'appréciais le jugement et l'esprit, me peina. Je le répétai à don

Félix, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le général avait voulu

me faire jaser, d'autant qu'il était lui-même le chef d'un des partis

dont il m'avait fait la peinture. Cet officier général en effet était à

Madrid le grand-maître des francs-maçons. Cependant, malgré les

assurances de don Félix, je ne tardai pas à voir que le général Zayas ne

m'avait point trompée. La veille de la Saint-Ferdinand, la ville se

remplit d'une foule de paysans de la Manche, et il y eut dans la soirée

quelques rixes entre eux et les miliciens d'Aranjuez. On appelait alors

miliciens nationaux en Espagne ce que nous nommons en France garde

nationale. J'en parlerai plus au long lorsque je raconterai les scènes

du 7 juillet.

Le matin du 30, le roi et la famille royale reçurent dans leur palais

les félicitations d'une innombrable quantité de personnes; après quoi,

suivant un ancien usage, leurs majestés, suivies des princes et des

princesses, du corps diplomatique, des ministres et de toutes les

personnes qui avaient été admises à faire leur cour, descendirent dans

les jardins, et s'y promenèrent pendant une heure. Le coup d'oeil de

cette espèce de procession politique était admirable. Les hommes et les

femmes qui avaient assisté au baise-mains portaient le plus riche

costume. Une foule immense devenait comme le peuple magique de ces

magiques jardins. Cette frivolité ne semblait rien présager de

politique; aucun sentiment violent ne paraissait gronder au fond des

coeurs; mais à peine le roi se fut-il retiré, que quelques cris de _vive

le roi absolu!_ se firent entendre. Ils furent étouffés par ceux de

_vive le roi constitutionnel!_ poussés par les miliciens. Ces cris

effrayèrent la foule des promeneurs, et en peu d'instans les jardins

furent déserts. Vers les quatre heures, et avant que la famille royale

sortît pour la promenade obligée de ce jour-là, on entendit dans les

environs du palais les mêmes cris; mais cette fois il y eut des rixes:

la garde royale prit les armes, ainsi que la milice, et l'on craignit un

moment que la garde, qui, depuis quelque temps, était mécontente, ne

saisît cette occasion de vengeance, d'autant qu'on savait que les

troupes étaient travaillées dans un sens anti-constitutionnel. Le

général Zayas, auquel la qualité d'aide-de-camp du roi donnait à toute

heure l'entrée au palais, alla trouver sa majesté catholique, et lui

représenta énergiquement la nécessité de témoigner hautement son

mécontentement des cris inconstitutionnels. Le roi chargea son frère,

l'infant don Carlos, de parcourir la ville et de déclarer, en son nom,

que le seul cri qui plût à son coeur était celui de _vive le roi

constitutionnel!_

Cette démarche du prince calma les esprits sans leur ôter cependant la

sourde conviction que le mouvement anti-constitutionnel n'était

qu'étouffé et qu'il se reproduirait bientôt si l'on ne s'assurait de la

garde royale.

Je revins à Madrid le soir même avec don Félix, qui commençait à croire

que le général Zayas pouvait bien ne pas s'être trompé dans ses

prévisions. L'événement d'Aranjuez fut diversement interprété; le

ministère n'y vit ou feignit de n'y voir qu'une malveillance imprudente

de quelques paysans séduits; mais les Cortès ou les exaltés, qui étaient

en nombre à peu près égal à celui des modérés, prirent les choses plus

sérieusement. Les tribunaux informèrent. Il se forma des réunions, et la

fermentation augmenta au point que les Cortès engagèrent les ministres à

prier avec instance le roi de revenir dans la capitale.

Tout le mois de juin se passa dans un état de tranquillité équivoque. La

populace des faubourgs, alors fort constitutionnelle, insultait

fréquemment les soldats de la garde royale. Les miliciens, dont la

conduite dans ces circonstances critiques est au-dessus de tout éloge,

étaient constamment sur pied, et ce n'est pas sans peine qu'on atteignit

sans trouble le 30 juin, jour où le roi devait faire en personne la

clôture des Cortès.

Sa majesté s'y rendit en effet avec son cortége ordinaire. La garde

royale et la garnison étaient sous les armes. Une foule nombreuse était

rassemblée aux portes du palais et dans la rue voisine de la salle des

Cortès. La populace des faubourgs paraissait agitée; cependant il n'y

eut point de cris inconvenans pendant le trajet non plus qu'au retour;

mais à peine le roi fut-il rentré au palais, que la garde fut insultée

par le peuple, qu'elle avait, à la vérité, provoqué par le cri de _vive

le roi absolu!_ poussé par quelques soldats. La journée se passa assez

tranquillement; mais vers le soir on apprit qu'un officier aux gardes,

appelé _Landaburu_, avait été assassiné dans le palais par ses propres

soldats. Cet officier était connu par ses opinions constitutionnelles

très prononcées. La garde royale prit les armes, et la milice en fit

autant. Le capitaine général Morillo, le même qui était revenu

d'Amérique, se rendit au palais, et dès ce moment Madrid présenta

l'aspect d'une ville assiégée. Les deux bataillons de la garde qui

étaient de service au château témoignèrent, par leurs démonstrations,

qu'ils étaient disposés à la résistance si on venait leur demander

raison du meurtre de Landaburu. Les autres bataillons de ce corps

manifestèrent qu'ils soutiendraient leurs camarades. La guerre

paraissait déclarée entre les deux partis, et l'on s'attendait à une

catastrophe sanglante. Le 2 juillet au matin, don Félix vint m'apprendre

que dans la nuit les deux régimens de la garde royale étaient sortis de

la ville, et que les deux bataillons qui étaient au palais s'étaient

établis militairement et ne laissaient pénétrer au palais que les

ministres, les officiers généraux, et les personnes employées dans le

gouvernement et dans la maison du roi. Je logeais dans une large rue

appelée de San-Bernardo, non loin du palais; je sortis, et, en passant

sur la place de Saint-Dominique, j'aperçus à peu de distance les

sentinelles avancées de la garde, tandis qu'à cent pas et du côté de la

ville étaient établis des piquets de miliciens. Je poussai jusqu'à la

porte del Sol que pressaient les flots d'une multitude en délire. J'ai

déjà dit, et je répète exprès dans cette occasion, que la populace de

Madrid, presque toute présente sur ce point, était fort

constitutionnelle en 1822. J'en fais la remarque parce que cette même

populace manifesta dix mois après des sentimens absolument opposés; ce

qui prouve que partout les populaces se ressemblent dans leur mobilité,

et qu'en Espagne, cet instinct grossier qui dresse et abat des idoles a

quelque chose de plus insaisissable encore.

La contenance martiale de la milice urbaine annonçait beaucoup de

confiance; et quoique les deux régimens de la garde, même les deux

bataillons de service au palais, fussent campés à deux lieues de Madrid,

au château royal du Pardo, les habitans de la capitale ne paraissaient

rien redouter. Les rebelles étaient assez embarrassés; ils avaient

compté, sur la parole de leurs chefs, que le reste de la garnison et une

partie de la population de Madrid se joindraient à eux; personne ne

remuait, et il n'y eut de défection que dans leur propre parti. Beaucoup

d'officiers, qui avaient obéi au mouvement dont ils ignoraient le but au

moment du départ, revinrent dès qu'ils le purent ainsi qu'un grand

nombre de soldats, et se placèrent sous les ordres du général Morillo,

qui prit le commandement en chef de toutes les forces.

Partout ailleurs qu'en Espagne un pareil état de choses n'aurait pas

duré vingt-quatre heures; mais dans ce singulier pays tout est

contraste, contradiction, différence. Pendant cinq jours entiers près de

quatre mille hommes des meilleures troupes restèrent campés à deux

lieues de la capitale, qu'elles avaient quittée sans ordre comme sans

motif; car, dans les pourparlers qui eurent lieu entre quelques chefs de

la garde et le ministre de la guerre, ceux-là n'articulèrent d'autres

griefs que des insultes légères de la part de la populace. Le roi

continuait de travailler avec ses ministres. Le conseil d'état

s'assembla plusieurs fois, et sa majesté catholique lui soumit quelques

observations vagues sur la nécessité de donner à l'autorité royale un

peu plus d'extension: Ferdinand VII se plaignit de ce que Riego

affectait des airs de domination offensans pour la majesté royale; mais

ni sa majesté ni les chefs des troupes rebelles ne proposaient aucune

mesure positive. Il semblait qu'on attendît du dehors l'annonce d'autres

événemens pour prendre un parti.

Cependant, comme je l'ai déjà dit, la ville présentait l'aspect d'une

place de guerre, sans que toutefois il y eût aucune interruption dans le

cours ordinaire des affaires: les boutiques ne furent pas fermées un

seul instant; il n'y eut pas le moindre désordre; personne ne fut

insulté; les théâtres et les promenades étaient fréquentés comme à

l'ordinaire; on entrait et on sortait librement par toutes les portes,

même par celle qui allait au Pardo. Les environs du palais étaient

gardés par les deux bataillons dont j'ai parlé, lesquels étaient comme

cernés par une ligne de miliciens qui bivaquèrent pendant huit jours. Le

quartier-général était à la grande place, où avait été établie une

batterie d'artillerie. La caserne des canonniers de la garde, située à

très peu de distance du château, devint le rendez-vous des officiers

sans troupe et de tous les militaires appartenant à divers corps, tandis

qu'un peu plus loin, sur la place de Saint-Dominique, il se forma un

autre rassemblement tout composé d'officiers, qui prirent le nom de

bataillon sacré. Don Félix était un des chefs de ce rassemblement.

Je logeais, comme je l'ai déjà dit, dans la rue Saint-Bernard; et soit

que je sortisse de chez moi, soit que j'y rentrasse, je passais devant

le corps-de-garde de la place Saint-Dominique, qui ressemblait à un

bivouac. Je connaissais plusieurs des officiers qui s'y étaient réunis;

et tous les soirs, pendant toute la durée de cette espèce de siége, un

grand nombre de dames avaient fait de la place le rendez-vous à la mode,

la promenade favorite.

Le 5 et le 6 juillet, il y eut de nouveaux pourparlers entre les

ministres, le général Morillo d'une part, et deux des chefs des troupes

du Pardo, de l'autre; mais on ne put pas s'entendre. La commission

permanente des Cortès, présidée par l'amiral Cayetano Valdès, voulut

intervenir, mais en vain. Les révoltés ne s'expliquaient pas sur leurs

intentions, et paraissaient attendre. Dans la journée du 6, il commença

à courir des bruits d'une prochaine attaque de la part de la garde

royale. Ce jour-là seulement les théâtres furent déserts, ainsi que le

Prado. On apprit qu'il s'était manifesté quelques symptômes fâcheux dans

le quartier Saint-François, où se trouve situé l'hôtel du duc de

l'Infantado; mais un corps de deux cents volontaires, que M. Beltran de

Lys, riche négociant, avait levé à ses frais, maintint l'ordre. Je me

retirai, ce jour-là, vers une heure du matin. J'étais accompagnée de don

Félix, qui s'arrêta à la place de Saint-Dominique, et pria un de ses

amis de me conduire jusque chez moi, à portée de fusil à peu près de

cette place. Je crus remarquer de l'inquiétude, et j'ai su depuis que,

quelques minutes avant l'arrivée de don Félix, le capitaine général

Morillo avait reçu un avis auquel il avait refusé d'ajouter foi. Une

personne sûre l'instruisait que les bataillons du Pardo avaient pris les

armes à neuf heures du soir, et que l'attaque était imminente. Don Félix

courut auprès du général Morillo, qu'il ne put convaincre et qui

n'ordonna pas de dispositions, prétendant que si la garde opérait un

mouvement, ce serait pour s'éloigner de Madrid.

Je m'étais couchée, et je commençais à m'endormir, lorsque je fus

réveillée en sursaut par le bruit d'un chariot qui passa devant ma

porte, destiné, comme on l'a vu plus tard, sans pouvoir jamais découvrir

par qui, à embarrasser l'une des rues par où les miliciens auraient pu

venir s'opposer à l'entreprise des révoltés. Mon fidèle Yusef, qui ne

s'était pas couché, vint frapper à ma porte, et me dit qu'il ne doutait

pas, d'après les bruits qui avaient couru dans la journée, que cette

nuit ne fût celle qu'avaient choisie les soldats de la garde pour

attaquer: «Et tenez, me dit-il, je crois entendre le pas lourd et

régulier d'un régiment.» Ma curiosité et l'inquiétude me décidèrent à me

lever, et je m'approchai de la fenêtre de ma chambre, dont j'entr'ouvris

les croisées. J'entendis en effet un bruit qui augmentait de minute en

minute, et je crus distinguer la voix de don Félix. Je sortis

tout-à-fait sur le balcon, et je vis que je ne m'étais pas trompée: il

était avec cinq autres officiers devant ma maison. Il me reconnut, et me

dit assez bas de refermer mes volets et de me coucher. Il ordonna en

même temps à Yusef de ne pas me quitter.

Il est peu dans ma nature de suivre les conseils, surtout quand quelque

grande inquiétude me travaille. Je restai donc derrière mes volets

entr'ouverts, et je ne tardai pas à entendre crier _qui vive?_ Il ne fut

fait aucune réponse. Don Félix et ses cinq compagnons tirèrent leurs

coups de fusil, auxquels il fut riposté par une décharge du premier rang

des troupes insurgées; mais en même temps, et par suite d'une terreur

panique inconcevable, cette troupe, qu'on a dit être de deux bataillons,

se débanda et prit la fuite par la rue de la Lune, qui était en face de

chez moi, laissant trois morts sur le carreau, et quelques havresacs,

shakos et fusils. Si c'était par suite d'un plan combiné que ces deux

bataillons exécutèrent une manoeuvre qui ressemblait à une fuite devant

six hommes, il faut que les chefs de la garde royale eussent des

renseignemens bien inexacts, car en attaquant le poste de

Saint-Dominique, qui n'aurait certainement pas pu tenir puisqu'il

comptait à peine cent hommes dans ce moment-là, ils pouvaient facilement

opérer leur jonction avec les deux bataillons de service au palais, et

cerner la caserne d'artillerie, tandis que par leur droite ils mettaient

entre deux feux le quartier-général de la grande place. Ces troupes

étaient à peine disposées que j'entendis le bruit du canon de la place.

Dans mon impétueuse curiosité je proposai à Yusef de sortir avec lui

pour voir ce qui se passait. Vainement il voulut m'en dissuader; je pris

mes habits d'homme, et, suivant la rue de la Lune, où j'avais vu entrer

la garde en désordre, j'arrivai sans rien découvrir jusqu'au haut de la

rue de la Montera. Il était environ quatre heures du matin. Là je

trouvai quelques curieux qui s'étonnèrent, ainsi que moi, de ne plus

entendre le bruit du canon ni de la fusillade. Voici ce qui était

arrivé, et que je tiens d'un témoin oculaire. Dans le temps que les

bataillons entrés par la porte de Saint-Bernard exécutaient l'attaque

vraie ou simulée qui eut lieu sous mes fenêtres, d'autres bataillons du

même corps attaquèrent la grande place avec aussi peu de succès; les uns

et les autres se voyant repoussés, se réunirent à la porte del Sol, sans

doute pour y combiner quelque nouveau plan qui ne réussit pas mieux,

comme on va le voir. En effet, depuis quatre heures jusqu'à dix heures

et demie que je restai avec d'autres personnes sur le haut de la rue de

la Montera, je pus facilement voir ces troupes, dont les sentinelles

avancées étaient placées jusqu'à l'église de Saint-Louis; elles étaient

l'arme au bras sans faire aucun mouvement. Mais pendant ce temps le

général Morillo, qui croyait enfin à l'agression des révoltés, ne perdit

pas une minute. Aidé du général Ballesteros, qui vint se placer sous ses

ordres, il réunit un bataillon de grenadiers et de chasseurs, pris dans

la milice, et une pièce de canon. Il fit attaquer avec impétuosité la

garde réunie à la porte del Sol, et, ce que je ne croirais pas si je

n'en avais été témoin, ces troupes qui passaient pour les meilleures de

l'Espagne ne tinrent pas trois minutes devant des bourgeois. Un

malheureux instinct qui leur coûta cher les fit s'enfuir par une rue

nommée de l'_Arsenal_, qui aboutissait au palais où étaient leurs

camarades. Ils y furent chargés par les soldats du régiment de cavalerie

du Prince, alors en garnison à Madrid. Le carnage eût été beaucoup plus

affreux si, à la prière du roi, le général Ballesteros, à qui ce

monarque en fit porter la demande par un officier, le général ne leur

eût permis de se retirer au palais.

Dès ce moment la victoire fut assurée aux patriotes. Il n'y avait plus

d'ennemis au dehors, et tous ceux du dedans étaient cernés de manière à

ne pouvoir remuer. Chose assez extraordinaire, aucun désordre ne suivit

cet événement. Les ministres, qui avaient été retenus depuis

vingt-quatre heures au palais (ce qui a fait croire, avec quelque

apparence de raison, que les révoltés y avaient des intelligences), les

généraux et la commission permanente s'occupèrent du sort de ces

troupes. Il faut dire, à la louange des constitutionnels espagnols,

qu'on a peints comme si exaltés, qu'ils se montrèrent favorables à des

mesures qui n'avaient rien de sévère contre des hommes pris en flagrant

délit. On voulut bien confondre dans la même catégorie les bataillons

vaincus et ceux qui étaient de service au palais, et il fut convenu,

sous l'approbation du roi, que la garde royale partirait le soir même

pour des cantonnemens qui furent désignés à une certaine distance de la

capitale.

Au moment où cet arrangement allait s'exécuter, la sédition se mit dans

une partie de ces troupes, tandis que l'autre partie, sous la conduite

de ses chefs, partit à l'instant même pour Leganes, à trois lieues de

Madrid. Ce moment fut le plus critique de la journée. La milice et les

troupes de la garnison coururent en masse à la poursuite des fuyards,

sans que personne songeât à placer une garde au palais, où la famille

royale resta assez long-temps sans avoir un seul homme de service

militaire auprès d'elle. Je me trouvais alors très près du palais, et je

m'avançai sur la place qui naguère était occupée par la garde royale.

Des groupes immenses s'exprimaient très vivement sur les événemens du

jour, mais pas un homme ne passa le seuil de la porte de la cour

intérieure. Je vis sa majesté au grand balcon; elle était accompagnée de

deux ou trois personnes seulement. Je crus entendre que le roi parlait

très haut, étendant la main d'un air fort animé vers l'endroit où l'on

voyait encore les soldats fugitifs que poursuivait la cavalerie

commandée par le général Morillo en personne. J'ai ouï dire ce jour-là,

par des témoins dignes de foi, que Ferdinand témoignait hautement sa

satisfaction de la déroute des rebelles, ce qui prouve l'injustice des

accusations qui désignaient le monarque comme secret instigateur du

mouvement.

Je profitai de mon costume masculin pour parcourir la ville avec Yusef.

Je puis attester que je remarquai partout une grande joie de la défaite

des révoltés. J'allai le soir même chez don Joseph A. à qui je causai

une grande surprise par mon habit; je n'y trouvai qu'un ecclésiastique

qui se félicitait sincèrement de la tournure que venaient de prendre les

affaires. Ce digne homme, que don Joseph me dit être un modèle de toutes

les vertus, croyait naïvement que les ministres étrangers ne

manqueraient pas d'envoyer à leurs cours respectives une relation fidèle

des événemens qui s'étaient passés depuis huit jours, et d'insister sur

un fait qui, selon lui, était concluant. «En effet, disait-il, ces

messieurs sont témoins qu'une troupe nombreuse, l'élite de l'armée, est

restée campée pendant cinq jours aux portes de la capitale, avec des

intentions évidemment hostiles contre notre nouveau gouvernement.

Pendant toute cette crise, les portes de la ville ont été ouvertes, et

non seulement personne n'est allé se réunir aux rebelles, mais plusieurs

de ces rebelles font déjà cause commune avec la masse. Et nous,

constitutionnels, que l'étranger calomnie, nous respectons jusqu'à ceux

qui, s'ils eussent été vainqueurs, nous eussent massacrés sans pitié.

Vous verrez, j'ose le prédire avec assurance, que nous n'abuserons pas

du triomphe. Un seul crime a jusqu'à présent souillé notre cause.»

Don Joseph A..., que je priai de m'expliquer cet endroit de l'apostrophe

de son ami, me dit qu'il faisait allusion à l'assassinat du curé

Venueza, massacré dans sa prison le 5 mai 1821. Il avait été convaincu

de conspiration contre le gouvernement constitutionnel, et condamné à

dix années de réclusion: un rassemblement de trente à quarante personnes

se forma à l'heure de la sieste, força les portes de sa prison, et donna

la mort à ce malheureux. Ce crime, que personne n'excusa, fut hautement

blâmé par le gouvernement et par les Cortès, qui en poursuivirent les

auteurs. Il est juste de dire que c'est le seul attentat de cette nature

dont les Espagnols se soient souillés pendant toute la durée du régime

constitutionnel.

Ce bon ecclésiastique me rappelait mon ami don Vicente. Il ne se trompa

pas en prédisant que le vainqueur du 7 juillet userait de modération;

mais il fut cruellement déçu dans son espoir de bienveillance de la part

des ministres étrangers.

Telle fut la journée du 7 juillet, dont j'ai été le témoin oculaire. Je

me suis étendue sur cet événement plus que je n'ai coutume de le faire

sur les grandes circonstances politiques, parce que j'ai l'intime

conviction que mon récit, plus exact que tout ce qui a été publié, ne

sera pas inutile à l'histoire.

Je rentrai chez moi vers minuit, extrêmement fatiguée, comme on peut le

penser; j'étais sur pied depuis vingt-quatre heures. En arrivant à la

maison, je trouvai Yusef qui m'attendait dans une chambre pour me

communiquer un grand secret, ce fut son expression. Voici ce qu'il me

raconta: «En revenant de la porte Saint-Vincent, je me suis arrêté chez

un de mes amis qui est servile dans l'âme, parce qu'il est proche parent

d'un palefrenier du palais; mon ami n'est pas seulement servile, il est

très poltron, et je l'ai trouvé dans un embarras extrême et prêt à une

méchante action que j'ai voulu lui épargner, en vous compromettant

peut-être. Voici ce que c'est, madame: ce matin, après la déroute de la

garde, deux officiers, dont l'un grièvement blessé, se sont réfugiés

chez mon ami, qui les a cachés dans un galetas où ces malheureux, le

blessé surtout, sont restés toute la journée dans des angoisses

mortelles. Mon homme voulait bien les sauver, mais il ne voulait pas

s'exposer, et vingt fois il a tâché de les persuader qu'ils pouvaient

sans danger gagner la campagne. Lorsque je suis arrivé, mon ami était au

moment d'aller faire sa déclaration à l'alcade. J'ai pris sur moi de

l'en détourner et d'amener ici ces deux malheureux dès que la nuit a été

close. J'ai mis le blessé dans mon lit, et j'ai pansé sa blessure du

mieux que j'ai pu. J'ai placé un matelas pour l'autre, et j'ai donné à

manger et à boire à tous les deux. J'espère que madame m'approuvera, et

qu'elle inventera un moyen de sauver ces deux victimes d'un parti qui

pourtant n'est pas le mien.»

Je fus touchée jusqu'aux larmes de la belle action de mon _gitano_,

constitutionnel jusqu'à l'exaltation, et se dévouant jusqu'au danger

pour deux serviles, tandis qu'un homme qui partageait leurs opinions

avait été si prêt de les livrer à l'autorité. Je chargeai Yusef d'aller

rassurer mes deux hôtes, et je lui ordonnai de faire en sorte de joindre

don Félix de très bonne heure dans la matinée, et de me l'amener. Il

vint en effet avant huit heures, instruit déjà par Yusef, et tout-à-fait

disposé à seconder mes efforts en faveur de nos deux prisonniers. Yusef

nous conduisit dans la chambre, où je vis avec attendrissement que mon

bon gitano avait épuisé tout ce que la bienfaisance la plus ingénieuse

peut inventer, pour que ces deux malheureux passassent une bonne nuit.

Le blessé reconnut don Félix, qu'il avait vu à Barcelonne. Son compagnon

et lui nous firent les plus vifs remercîmens, mais ils paraissaient fort

effrayés pour l'avenir. «--Rassurez-vous, leur dit don Félix; je ne

crois pas que vous ayez à craindre une vengeance qui serait peut-être

légitime. Il n'est cependant pas prudent de quitter encore cet asile. Je

songerai au moyen de vous faire passer en France sans danger.» Nous

laissâmes le malade prendre quelque repos, et nous passâmes avec son

camarade dans mon appartement. Don Félix nous quitta, et je restai avec

l'officier, qui, ayant servi dans les gardes walonnes, parlait fort,

bien le français. Il me parut d'une humeur fort enjouée, et me débita

quelques unes de ces fadeurs de l'ancienne galanterie dont il avait

appris la langue des officiers qui étaient en très grand nombre dans le

régiment des gardes walonnes. Je n'étais pas disposée à cette galanterie

surannée, et je tournai la conversation à la politique. Je demandai à

l'officier quel était le projet des chefs des deux régimens des gardes,

lorsqu'ils sortirent de Madrid et lorsqu'ils y rentrèrent. Il me

répondit que la plupart d'entre eux ne savaient pas où ils allaient

lorsqu'on les rassembla dans la soirée du 1er juillet. «Nous crûmes, me

dit-il, que nous allions à l'Escurial ou à Saint-Ildefonse où le roi

viendrait se mettre à notre tête, pour se rendre de là à Ségovie ou à

Valladolid, et y convoquer les Cortès, afin de les obliger à modifier la

constitution; car, excepté peut-être les officiers étrangers qui servent

dans notre corps, il n'y en a pas dix d'entre nous qui voulussent le

renversement total du système actuel. Quand nous fûmes arrivés au Pardo,

nos chefs nous firent exposer que la garnison et une partie de la

population de Madrid suivraient notre étendard levé; mais personne n'est

venu. Avant hier, au retour de deux de nos chefs qui avaient eu une

conférence avec le ministre de la guerre, l'anarchie se mit dans le

camp; les troupes prirent les armes à peu près sans ordre, deux ou trois

sous-lieutenans proposèrent de venir attaquer Madrid, en disant que nous

n'avions qu'à nous montrer. Nos chefs, qui, entre nous, sont

l'incapacité en épaulette, cédèrent à cette impulsion, et nous partîmes

sans autre plan que d'entrer par deux portes différentes. Vous savez le

résultat. Pour moi, si on veut m'amnistier, je ne demande pas mieux que

de reprendre du service; je n'ai pas la moindre envie de m'expatrier, ni

de m'exposer pour une cause que le roi lui-même paraît ne pas vouloir

défendre.»

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 16 / 38 题