Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de Léon.--Les
contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.
Je ne pouvais quitter Madrid sans prévenir don Félix et sans m'excuser
auprès de lui, non pas de la rupture de notre liaison, mais de
l'éloignement qui allait en détendre les liens. Je craignais la
susceptibilité de l'amour-propre, qui fait souvent que l'idée d'une
séparation inspire aux hommes une jalousie subite; ce qui était de la
bonne amitié se change alors quelquefois en passion. Il n'en fut point
ainsi avec don Félix. Cet excellent jeune homme avait de la candeur, et
ne vint point réclamer par vanité des droits qu'il n'avait point eus par
amour. Il était d'ailleurs si possédé de sa fièvre politique qu'il
convint ne pouvoir m'offrir qu'un dévouement trop distrait. «Don Pedro,
me dit-il, est un compagnon de voyage d'un âge plus convenable pour une
femme. Du reste, ajouta don Félix, je serai à vos ordres; qu'un mot de
vous commande démarches, présence, vous pouvez de moi tout attendre.
Nous nous retrouverons d'ailleurs probablement en Andalousie.»
Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le
roi faisait de ma personne, et m'engagea à venir de temps en temps à
l'audience du soir. Je le priai de présenter mon respect à Ferdinand et
de lui offrir mes adieux. Je lui annonçai mon départ pour Cadix, ce qui
le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris congé des
personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en
poste avec don Pedro et le fidèle Yusef. Nous étions dans une bonne
calèche de voyage; nous traversâmes très rapidement la province de la
Manche, et nous arrivâmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous
franchîmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me
pressais trop de m'en féliciter ainsi qu'on va le voir.
Nous avions couché à Cordoue, où don Pedro voulut me montrer la superbe
cathédrale, ancienne mosquée bâtie par les Maures, où trois cent
soixante colonnes de marbre blanc témoignent de la civilisation de ces
barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivâmes à Écija de trop bonne
heure pour nous y arrêter, et nous nous trouvâmes à la nuit close dans
une espèce de désert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la
Louisiane et une maison de poste appelée la Portuguesa. Nous entendîmes
un vigoureux coup de sifflet: «Allons, dit don Pedro, voilà sans doute
une anecdote qui se prépare pour votre album. Dieu veuille que ce ne
soit pas la bande de _los siete ninos de Écija_.» Le postillon adressa
quelques mots en Espagnol à mon compagnon qui me dit: «Rassurez-vous,
nous n'avons affaire qu'aux _Mamelucks_.» Tout étonnée de ce que me
disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les _ninos
d'Écija_ et par les _Mamelucks_. La ville d'Écija a été le berceau d'une
bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple
constitué; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilégiés est pris, de
puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks
qui ont reçu ce nom d'un Mameluck resté en Espagne dans la dernière
guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers
fort honnêtes qui exercent leur état avec une sorte de probité
chevaleresque. C'étaient à eux que nous allions avoir affaire. Il en
parut au moment même deux à la portière de notre voiture. Don Pedro leur
adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. «Dix onces d'or,
voilà votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or
en échange de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'à
Séville.» Don Pedro présenta sa bourse au contrebandier en lui demandant
s'il était de la bande du Mameluck; celui-ci répondit affirmativement.
Yusef, qui était sur le devant de la voiture, crut reconnaître quelque
chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit à voix
basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi
n'entendîmes. Tout à coup ce contrebandier siffla fortement, et six
hommes armés jusqu'aux dents parurent à nos yeux. Je crus que nous
allions être égorgés, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro
n'était guère plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant:
«Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait
aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole.» Ce contrebandier, qui
est le lieutenant de l'intrépide Mameluck, est un gitano comme moi. Il
exerce la contrebande, qui est un métier tout comme un autre, mais ce
n'est point un voleur. Nous allons être accompagnés jusqu'en vue de
Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous
aurez, si cela peut vous être agréable, un entretien avec le Mameluck
lui-même.» Yusef nous assura que cette protection nous serait bien
nécessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a
mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont
élu domicile entre Cordoue et Séville. À une lieue de Carmona nous
rencontrâmes les contrebandiers; à leur tête parut un homme à moustaches
épaisses, au teint cuivré, qui nous fut présenté par Yusef, dont il prit
la main, qu'il tint long-temps serrée dans la sienne; c'était ce
Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu pressé par nos
curieuses questions, il nous apprit qu'à la terrible journée du 2 mai
1808, à Madrid, il fut laissé pour mort dans une maison où il était logé
avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il
avait été rappelé à la vie et caché par elle; qu'à sa guérison, sa
reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette
Espagnole dans la Sierra-Morena, où la maison qu'elle habitait servait
de retraite habituelle aux contrebandiers. «Je me suis alors,
ajouta-t-il, enrôlé dans une compagnie de contrebandiers, et à force de
services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donné mon nom à leur
compagnie. Voilà onze ans que je règne dans ces contrées; mais je crains
d'être obligé de jouer un rôle politique, attendu que l'honneur des
contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de
voleurs, qui sont tous serviles.» Le Mameluck nous offrit quelques
rafraîchissemens; et après avoir fait quelques présens à Yusef, qu'il
connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dénouement
heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures après, nous
arrivâmes à Séville.
Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour dans cette grande ville, que don Pedro
me dit cependant être digne d'être visitée en détail. Je ne vis que la
cathédrale, qui est fort belle. Nous partîmes pour Cadix, et nous
arrivâmes le soir au port Sainte-Marie, jolie petite ville séparée de
Cadix par une baie de trois lieues de large.
Je ne ferai pas la description de Cadix, que tout le monde connaît. Don
Pedro me conduisit dans un hôtel situé sur la place de San Antonio, qui
est le rendez-vous général. Nous allâmes le soir au théâtre, où je vis
danser le _bolero_ et le _fandango_, qui me parut plaire beaucoup aux
spectateurs et surtout aux spectatrices. Je remarquai que celles-ci
étaient presque toutes habillées à l'espagnole, contre l'usage que
j'avais observé à Barcelone et à Madrid. À la sortie du spectacle nous
passâmes la soirée dans une des maisons les plus opulentes de la ville,
celle de don Isidore. Je ne fus pas peu surprise de voir des tables de
jeu où de jeunes et jolies femmes tenaient la banque. On ne peut se
faire d'idée de la fureur avec laquelle on amoncelait de l'or sur des
tapis verts. Une chose qui ne me surprit pas moins, ce fut dans quelques
parties du salon, la cigarine plantée aux plus jolies bouches. Les
femmes andalouses fument presque autant que des marins hollandais.
Je m'ennuyai bientôt à Cadix comme je m'étais ennuyée à Madrid.
Cependant les détails du commencement de la révolution à l'île de Léon
me captivèrent singulièrement. Don Félix ne tarda point à passer par
Cadix, et lui, plus engagé que don Pedro dans le parti innovateur, m'en
apprit plus long. Il m'annonça que, nommé colonel et attaché au
ministère des affaires par suite du triomphe chaque jour croissant du
système constitutionnel, il avait une mission à remplir auprès d'un des
cabinets de l'Europe les plus récalcitrans. Il n'exagérait rien en me
faisant le tableau de ce triomphe. Il a été de peu de durée, mais il
avait été cependant général. Certes ceux qui ont dit que la révolution
d'Espagne n'a été qu'une insurrection militaire, n'ont pas vu ce qui se
passait en ce pays dans les premiers jours de ce mouvement. Ils n'ont
pas été témoins de l'unanimité des sentimens de toutes les classes de la
nation. Je n'apercevais aucun dissentiment nulle part dans l'expression
des voeux publics. J'avais déjà vu dans la société de la baronne de C...,
où se réunissait la haute noblesse, chez don Joseph A..., où se
rendaient la haute bourgeoisie et le haut commerce, chez M. Wismann,
dont la maison était fréquentée par tous les étrangers de distinction
qui étaient à Madrid, une conformité de voeux et d'espérances qui était
extraordinaire.