Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs
espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de
Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du
roi.--Ferdinand VII.
Parmi les faits curieux que me racontait don Joseph A... sur cette
époque, je me bornerai à une légère esquisse de l'état dans lequel la
faveur du Prince de la Paix avait plongé la société en Espagne. Pour se
faire une idée de la corruption espagnole à cette époque, il faudrait
rassembler les doubles images de la régence et du directoire, et encore
l'histoire de France n'aurait peut-être pas le prix de l'immoralité.
L'amour de la reine pour don Manuel Godoy, Prince de la Paix, et
l'inconcevable aveuglement de Charles IV, avaient réellement mis le
sceptre des Espagnols aux mains de ce favori. La haine publique lui
était une recommandation, le pouvoir pas autre chose qu'une caisse de
plaisirs, et une source de caprices désordonnés et nouveaux. La passion
pour les femmes dominait chez lui toutes les autres. Sûr de son empire
sur le roi, il ne ménagea plus la reine, et il entretint publiquement
une maîtresse qu'il avait, dit-on, épousée, ce qui ne l'empêcha pas
d'obtenir la main d'une princesse de la famille royale, nièce du roi. Il
ne cessa pas de fréquenter dona Pepa Turo, la maîtresse dont j'ai parlé,
qu'il logea magnifiquement dans le Retiro, résidence royale, et dont il
eut des enfans auxquels passèrent les titres les plus magnifiques de la
monarchie.
Le Prince de la Paix habitait alternativement la capitale et les maisons
de plaisance où résidait le roi. Sa cour était plus nombreuse que celle
du monarque; tous les jours, de onze heures à midi, accouraient dans ses
palais une foule innombrable de personnes de toutes les classes,
jalouses d'obtenir un regard. Là, on voyait confondus pêle-mêle les
grands d'Espagne, les généraux, les magistrats, les prélats, les moines,
les plébéiens, les duchesses et les courtisanes. Les plus jolies femmes
de l'Espagne accouraient à ce bazar de la fortune. On passait même les
mers pour prendre part à ce concours de la beauté; on venait d'Amérique
exposer ses charmes au prince roi, et on remportait, à la suite de
quelques complaisances, les meilleurs emplois des colonies. Il y en
avait pour les maris, pour les frères et pour les amans. Je n'oserais
pas raconter à mes lecteurs le trait suivant, si don Joseph A... ne
m'avait assuré en avoir été le témoin avec plus de mille autres
personnes.
La marquise de ..., encore vivante en 1822, sollicitait depuis
long-temps une audience particulière du Prince de la Paix sans pouvoir
l'obtenir. Elle la dut enfin aux sollicitations et aux importunités dont
elle accabla le chanoine Duro et la comtesse de C...; son but était
d'intéresser le prince à une affaire d'une haute importance pour sa
fortune, en essayant sur lui le pouvoir de ses charmes. Son audience fut
indiquée quelques momens avant l'heure à laquelle le prince se montrait
à ses courtisans dans les vastes salons du palais. La marquise entra
dans son cabinet en traversant la foule déjà réunie, y resta à peine un
quart d'heure, et, chiffonnant ses falbalas que le prince avait
respectés, affecta de sortir dans un désordre qui pût lui donner
l'étrange relief, et l'honneur si scandaleusement poursuivi par les plus
grandes dames, d'avoir excité les désirs du satrape. Le bruit de cette
aventure, que tout le monde crut réelle, ne tarda pas à venir aux
oreilles du prince, qui la démentit, et qui fut cru d'autant plus
facilement qu'on savait qu'il n'aurait pas mis le moindre scrupule à
l'avouer.
Je passe sous silence un bon nombre d'autres anecdotes que je sus de la
bouche de don Joseph A... et qui m'intéressaient alors, parce que
j'avais occasion de voir souvent plusieurs des personnages qui y avaient
joué un rôle.
Je fus présentée par don Félix à la baronne de C..., parente du général
Castagnos. Sa maison réunissait la plus haute société de Madrid. J'y fus
parfaitement bien accueillie. Le ton de cette maison, à quelques nuances
nationales près, était celui de la très-bonne compagnie de Paris. Je fus
frappée d'un usage que je n'avais pas trouvé aussi généralement répandu
dans la société de don Joseph A... Presque toutes les femmes se
tutoyaient entre elles; j'en demandai l'explication au spirituel général
Zayas, habitué de la maison, et qui se fit mon chevalier dès le premier
jour de mon introduction chez la baronne de C... Il me dit que les
grands d'Espagne se tutoyaient tous entre eux, et que les _titulos de
castelli_, qui sont après eux la première noblesse du royaume, suivaient
cet exemple pour s'assimiler autant que possible à la première classe de
la nation.
Le général Zayas est né à la Havane; il avait été prisonnier en France,
où il fut traité, par le gouvernement impérial, plus sévèrement que ses
compagnons d'infortune, ayant subi une longue détention à Vincennes.
Après la restauration il resta quelque temps à Paris, et en avait
conservé un souvenir très agréable. Instruit par don Félix de mes
liaisons avec Moreau et avec Ney, il me mettait souvent sur ce chapitre,
et la manière dont il me parlait de ce dernier ne contribua pas peu à
m'inspirer une estime qui donna, pendant quelque temps, de l'ombrage à
don Félix, qui m'en témoigna, non de l'humeur, car cet excellent jeune
homme n'en eut jamais avec moi, mais de la tristesse. Il cessa bientôt
de s'en plaindre, et je ne tardai point à apprendre la cause de ce
changement. Don Félix, qui sacrifiait tout au triomphe de ses opinions
politiques, témoigna autant d'attachement au général Zayas, qu'il avait
manifesté d'éloignement quand il sut que ce général était
constitutionnel.
J'entendais dire tous les jours à une foule de personnes qu'elles
avaient été à la cour. Je demandai au général Zayas ce que cela
signifiait: j'appris que ce qu'on appelait aller à la cour était tout
simplement se présenter le dimanche dans les salons du roi à midi, que
personne n'en était exclu pourvu qu'il portât un uniforme, ou un habit à
la française, qu'en Espagne on appelait _traje diplomatico_. Si vous
voulez voir le roi et lui parler, me dit le général Zayas, il n'y a rien
de plus facile; faites demander au capitaine des gardes, ou au premier
gentilhomme de la chambre de service, une audience qui n'est jamais
refusée, et prenez le premier prétexte qui vous passera par la tête; sa
majesté vous accueillera très bien. Cependant, si vous tenez à obtenir
quelque distinction personnelle, adressez-vous particulièrement au duc
d'A..., qui est l'intermédiaire officiel des présentations intimes. Je
ne me proposais pas de suivre ce conseil; mais don Félix, à qui j'en
parlai, me pressa de voir le duc d'A..., et lui écrivit sur-le-champ en
mon nom pour lui demander un rendez-vous. Le duc ne me fit pas attendre
long-temps sa réponse, car il vint lui-même au moment où je me disposais
à sortir pour aller à la promenade. Ce seigneur passait pour le
confident des promenades nocturnes que Ferdinand faisait de temps en
temps. Je le remerciai de sa politesse, d'autant qu'il ignorait le motif
du rendez-vous que je lui demandais; mais, comme il était fort galant et
accoutumé à ce que les femmes s'adressassent à lui pour obtenir, par ses
entremises, quelque grâce, il s'imagina que j'avais plus que des vues
politiques sur son maître; et rien ne me parut plaisant comme l'air
d'importance que se donnait ce noble duc pour un office dont personne ne
lui enviait le triste honneur. Pendant les fadeurs de l'ennuyeux
gentilhomme, je trouvai un prétexte d'audience, et même un prétexte
sérieux et réel: je me rappelai une ancienne affaire de créances
hollandaises sur l'Espagne, dont j'avais les titres dans mes papiers. Je
dis au duc d'A... que je voulais présenter un placet à ce sujet. Le duc
m'assura de son exactitude, de son empressement, et même de la
gracieuseté du souverain.
Peu de temps après, j'eus la visite de don Félix, auquel je racontai ce
qui venait de se passer entre le duc d'A... et moi. «Oh! oh! me dit-il,
notre ci-devant jeune homme est vif; il faut qu'on lui ait parlé de
vous, et qu'il en ait déjà parlé plus haut.»
--«Peut-être la police...»
--«Il est nécessaire que vous éclaircissiez ces soupçons. Rendez-vous
demain au palais, et parlez au roi.» Et comme je faisais quelques
objections, don Félix me répondit: «Ferdinand VII est le plus accessible
des souverains.» J'en eus la preuve le lendemain; car, m'étant rendue au
palais à l'heure indiquée, je fus introduite par un officier supérieur
dans une grande salle, où je vis plus de vingt personnes. Une personne
qui sortit d'une pièce attenante à celle où j'étais vint me demander si
je venais de la part de son excellence M. le duc d'A... Sur ma réponse
affirmative, je fus conduite dans un grand cabinet, dont la porte
entr'ouverte me laissa voir le roi, qui, en passant dans la première
salle, parla tour à tour aux personnes qui y étaient réunies. Peu après
le duc d'A... vint me joindre; et, s'asseyant à côté de moi: «Le roi, me
dit-il, est favorablement prévenu; il sait qui vous êtes: vous avez des
amis ardens, mais indiscrets. Sa majesté est très bien disposée pour
vous.» Je ne comprenais rien à ce discours, et j'allais en demander
l'explication au duc lorsque je fus interrompue par l'arrivée du roi
lui-même, que je ne reconnus pas d'abord, parce qu'il avait quitté
l'uniforme qu'il portait. Il était vêtu de noir, et me parut assez bel
homme, et d'une physionomie expressive. Le duc se retira et me laissa
avec sa majesté, qui me dit en très bon français: «A... m'a parlé de
toi; nous te connaissons, beau masque: je me ferai rendre compte de la
créance que tu réclames. Mais Madrid, comment est-il vu par la maligne
Française? Que dit-on de moi à Paris? Comptes-tu rester encore quelque
temps?» Je fus tout étourdie de ce tutoiement, signe de la grandeur
royale, singulier privilége de la souveraineté, qui se trouvait le même
que le symbole de l'égalité pour nos sans-culottes. Je ne fus pas moins
interdite des brusques et innombrables questions du monarque castillan.»
Sire, répondis-je en balbutiant, j'ai sollicité l'honneur d'être
présentée à votre majesté, pour lui demander...»
--«C'est bon, c'est bon; A... se mêlera de cela; parlons d'autre chose.
Est-il vrai que tu aies reçu des confidences de Napoléon?»
--«Sire, votre majesté paraît avoir reçu beaucoup de renseignemens sur
mon compte; mais elle me permettra de lui faire observer qu'ils peuvent
n'être pas fort exacts.»
--«Oh! que si: j'ai mes correspondances à Paris. Je sais tout, puisque
je sais, quant à toi, simple particulière, tes relations avec Moreau et
avec le maréchal Ney. Tu cours le monde pour te consoler. Est-ce pour
cela que tu as fait connaissance d'un certain don Félix? J'approuve tes
projets de distraction; et, pour les seconder, voici une carte à
l'inspection de laquelle tout te sera ouvert.» Là-dessus le roi me salua
de la main, et se retira. J'avoue que, malgré son affabilité, Ferdinand
n'exerça point sur moi ce prestige des grandes figures historiques qui
avaient passé sous mes yeux.
Je trouvai D. Félix à la porte du palais, fort impatient de savoir ce
que sa majesté m'avait dit. Je l'inquiétai beaucoup en lui disant qu'il
avait été question de lui. «Mais rassurez-vous; Ferdinand n'a pas mêlé
un mot de politique à toutes ses gracieuses paroles. Tout ce que j'en ai
obtenu se réduit à cette carte, qui me donne l'entrée de toutes les
maisons de plaisance où le public n'est pas admis.»
--«Comment diable! s'écria don Félix; mais c'est un brevet de sultane
favorite que vous avez là. Vous ne tarderez pas à voir le duc qui vous
engagera à aller, à un jour fixé, soit au petit jardin du Retiro, soit
au Casino de la porte des Ambassadeurs; et, si vous acceptez, vous êtes
certaine que vous y verrez le roi.»
«--Soyez tranquille, Don Felix; j'ai beaucoup failli, mais j'ai souvent
aussi résisté; et si mon âge ne me mettait à l'abri des persécutions
galantes que vous craignez, je trouverais encore de quoi m'en préserver
dans mes souvenirs.»
Le duc d'A... ne manqua pas de venir me voir le lendemain, et me
félicita de mon succès auprès du roi: «Sa majesté vous a fait une faveur
dont elle est avare en vous donnant une de ces précieuses cartes que
toutes les dames de Madrid vous achèteraient au plus haut prix.» Je
souris de l'idée que le duc d'A... avait de la vertu des femmes de cette
capitale.
«Vous profiterez des bontés du roi?» me dit-il.
«--Mais c'est selon: si je ne puis m'y faire accompagner, il n'en sera
rien. Une femme seule, étrangère, peut-elle se présenter décemment?
«--Qu'à cela ne tienne; je serai votre cavalier. Vous n'avez qu'à
m'indiquer le jour, et nous ferons ensemble une promenade au petit
jardin du Retiro.
«--Nous verrons, dans quelques jours.
«--Mais c'est demain que j'espère que vous me ferez cet honneur?»
J'acceptai enfin, poussée par cette curiosité qui m'a si souvent et sans
réflexion fait aborder les situations les plus extraordinaires.
Le duc fut fort exact le lendemain, et nous montâmes en voiture. Nous
nous rendîmes au Retiro. Le duc d'A... ne cessait de me vanter
l'amabilité du roi; je commençais à croire que don Félix avait raison,
et je ne tardai pas à prendre quelques vertueuses terreurs. Depuis une
demi-heure à peine nous étions, le duc et moi, dans un tout petit
pavillon fort élégamment meublé que la porte s'ouvre et que je vois
entrer Ferdinand, qui dit au duc, en espagnol: «Ah! tu donnes des
rendez-vous chez moi?» Je m'étais levée à l'aspect du roi. «Qu'on
s'asseye, me dit-il, que je sois un moment en tiers dans la
conversation.» Un moment après, il dit au duc: «Je pense que madame doit
avoir besoin de se rafraîchir. Fais-nous apporter un _refresco_.» Le duc
sortit immédiatement, et le roi me dit en souriant: «Ce bon A... eût été
bien étonné que je l'eusse retenu; il n'est pas accoutumé à ces
manières.» Un laquais apporta un plateau sur lequel étaient des sorbets,
des confitures, du chocolat et des cigares. S. M. m'engagea à prendre
quelque chose et me servit une glace. Elle en prit elle-même, et fit un
signe au laquais qui se retira. J'avais contre Ferdinand VII quelques
préjugés; mais j'avoue que ce jour-là je le trouvai fort aimable. Je me
sentis toute disposée à attribuer, ainsi qu'il le faisait lui-même,
toutes les fautes de son gouvernement à la difficulté des circonstances.
Notre conversation fut longue, et je fus la première à m'apercevoir que
la nuit était venue. Le roi sonna, et le duc d'A. parut. Ferdinand alla
rejoindre sa suite au pavillon de l'étang du Retiro, où il était
attendu, et je repris avec le duc le chemin de ma maison. Il me quitta à
la porte pour se trouver au palais en même temps que son maître. Je
trouvai chez moi un billet de don Pedro, qui, arrivé ce jour même à
Madrid, était venu me voir immédiatement. Il m'annonçait qu'il
repasserait le soir après le spectacle. Je ne pus m'empêcher d'être
frappée de l'à-propos qui faisait arriver à Madrid le seul homme auquel
j'eusse fait une confidence presque entière de ma vie le jour même où
j'avais à ajouter une nouvelle aventure au grand livre de celles qui
m'étaient arrivées.
Don Pedro revint en effet vers onze heures. J'eus le plus grand plaisir
à revoir cet excellent ami, et de son côté il me témoigna la plus vive
satisfaction, surtout lorsqu'après lui avoir fait part de la manière
dont je vivais dans la capitale de l'Espagne, il vit que je m'occupais
fort peu de politique. J'en suis d'autant plus charmé, me dit-il, que
moi-même, partisan des améliorations, moi-même habitué aux dangers, je
ne vois pas sans effroi les épouvantables excès qui sortent toujours
comme les premiers fruits d'une révolution. Je parlai à don Pedro de ma
présentation au roi, et de confidence en confidence, j'en vins à lui
révéler que ce jour même, et au moment où il était venu chez moi,
j'étais au Retiro en tête à tête avec S. M. C. Don Pedro resta comme
ébahi à cet aveu. Vous êtes, me dit-il, une singulière femme; quand vous
manquez d'aventures, elles viennent vous chercher. Trente femmes à
Madrid briguent la faveur de ce qu'on appelle ici _la llave secreta_, la
clef secrète, et ne peuvent l'obtenir; et sur une idée, demander par
passe temps une audience au roi; toutes les combinaisons s'accumulent
pour vous faire réussir. Cependant je dois vous prévenir que cette
intimité ordinairement peu durable a des inconvéniens. Je ne cherche
point à deviner ce qui peut s'être passé dans cette entrevue, mais le
roi est peu discret. On dirait même qu'il n'agit que pour parler, et
qu'il ne recherche les aventures, que pour les frais de sa conversation
avec sa camarilla.
--N'allez pas si loin, mon ami, dans vos suppositions, toutes vos
alarmes tombent devant l'_innocence_, et pour que l'avenir ne m'expose
pas plus que le passé, j'ai grande envie de quitter Madrid qui commence
à me peser, et je le ferais immédiatement si je trouvais une occasion
agréable de parcourir l'Andalousie, et de visiter Cadix.
--Je serai votre compagnon de voyage si vous voulez, et moyennant un
délai de quatre jours. J'acceptai avec empressement, et je promis de
faire mes préparatifs en conséquence. Je fis observer à don Pedro que
j'avais quelques comptes avec lui, et que dans la crainte d'être à
charge à son amitié j'attacherais un grand prix à la vente de la créance
pour la liquidation de laquelle l'audience de sa majesté me donnait bon
espoir. Don Pedro se chargea de m'en débarrasser, et sans savoir comment
il s'y prit, mais grâce à cette négociation sur laquelle je n'eusse
jamais compté, je me trouvai encore une fois riche.