D. Félix arriva le soir même; il me parut très satisfait de son voyage.

Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre

inquiétude devint extrême, quand déjà fort avant dans la nuit, un gitano

se présenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Félix, conçu

en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai été un moment

entre les mains d'Elio; mais j'ai été délivré par nos fidèles. Je suis

en sûreté à deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de

guide pour vous conduire à Madrid, où nous nous retrouverons.

Je pris une décision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Félix

avant mon départ. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que

cela était impossible, mais ils me firent espérer que pour peu que je

fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Félix à San Clémente, dans la

Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu'à Madrid. Yusef loua un

calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes hôtes de Valence, après

bien des témoignages d'intérêt et d'amitié.

Le lendemain, à l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris

la route de Madrid. Mon brave gitano, étendu sur le brancard à mes

pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivâmes en six jours à San

Clémente, où je trouvai pour la première fois un gîte humain, mais,

malgré l'industrieuse activité de Yusef, je ne pus rien apprendre de D.

Félix. Nous arrivâmes enfin à Madrid, moins fatigués que je ne

m'attendais à l'être; grâces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de

m'épargner une foule de désagrémens auxquels n'échappent dans ces

voyages de l'intérieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent à

grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis à l'auberge de

la Fontaine d'or, située dans une des plus belles rues de Madrid, près

de la place célèbre, qu'on appelle _La puerta del Sol_, rendez-vous de

tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef,

qui connaissait parfaitement Madrid, à la découverte, pour avoir des

nouvelles de D. Félix. Il n'apprit rien ce jour-là, et je me couchai peu

de temps après mon arrivée. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai

les lettres de recommandation et de crédit, dont m'avait muni M.

Pared...; et deux heures après je reçus la visite de M. Wismann, chef

d'une maison anglaise, établie à Madrid. Il me remit une lettre à mon

adresse, qu'il avait reçue le matin même. Elle était de D. Félix, qui

m'écrivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu

passer par San Clémente, et m'annonçait sa très prochaine arrivée. M.

Wismann me demanda si je comptais faire quelque séjour à Madrid; et sur

ma réponse affirmative, il m'engagea à me loger ailleurs qu'à l'auberge,

et se chargea obligeamment de me chercher un logement décent. À Madrid

comme à Londres, plusieurs propriétaires sous-louent des appartemens

meublés. En effet, dès le jour même, j'occupai dans la belle rue

d'Alcala un appartement de la meilleure tenue.

Tous ces arrangemens domestiques une fois pris, j'attendais avec

impatience l'arrivée de don Félix. Il arriva enfin, et vint me témoigner

une satisfaction que je ressentais également; car je ne l'avais pour

ainsi dire pas revu depuis Valence. Don Félix me félicita sur mon

logement qui lui parut fort bien disposé, quoique, me dit-il, il se fût

attendu à ce que nous logerions ensemble. Je lui fis sentir que les

convenances ne permettaient pas que je me misse, pour ainsi dire, en

ménage avec une personne et de son âge et de ses habitudes. J'ajoutai

que, bien que je m'intéressasse vivement au succès de ses desseins, dans

la persuasion où j'étais qu'ils n'avaient que l'ardent amour de son pays

pour mobile, je ne voulais, au moins en apparence, avoir l'air d'y

prendre la moindre part. Cette déclaration ne lui plut pas; mais après

quelques observations de ma part, où perçait peut-être malgré moi la

preuve d'un vif attachement, il se rendit, mais en ajoutant qu'il

comptait toujours sur moi si l'occasion se présentait de rendre un grand

service à sa cause. Nous changeâmes de discours, et je lui demandai s'il

se proposait de rester long-temps à Madrid: Jusqu'au bout, me dit-il. Et

l'impétueux jeune homme se répandait en espérances infinies sur la

régénération de l'Espagne, devenue depuis si fatale à ses partisans.

Je n'avais pas écrit à don Pedro depuis notre séparation; je réparai

cette impardonnable négligence par la lettre la plus affectueuse. La

réponse de don Pedro était bienveillante, mais avec restriction. Il y a

danger pour vous, me disait-il, avec la personne qui vous accompagne; au

nom du ciel, ne vous compromettez pas. Permettez que, pour vous rendre

le séjour de Madrid plus sûr, je vous adresse à don Joseph A..., l'un

des premiers avocats de la capitale; je lui annonce votre visite. Je ne

doute pas qu'il ne vous prévienne et n'aille vous offrir ses services.

Si, comme je le présume, vous êtes curieuse d'observer le peuple que

vous êtes venue visiter, vous en trouverez l'occasion dans la maison de

don Joseph qui reçoit beaucoup de monde...

Ma première entrée dans la société se fit cependant chez M. Wismann, qui

me présenta à sa famille. Mme Wismann recevait principalement les

négocians étrangers établis à Madrid, et qui formaient entre eux une

espèce de colonie. On s'occupait beaucoup de politique dans cette maison

que fréquentaient aussi plusieurs membres du corps diplomatique, dont M.

Wismann était le banquier. Les opinions du maître de la maison étaient

fort libérales, mais on n'y conspirait pas. Je m'aperçus en général que

dans la capitale la conspiration avait un autre caractère que dans les

provinces. Il y avait moins de mystère.

Je voulus, en profitant des lettres d'introduction que j'avais reçues de

don Pedro, étudier des moeurs si nouvelles pour moi. L'Espagne, plus

qu'aucun autre pays, avait conservé une physionomie particulière,

quelque chose, si je puis m'exprimer ainsi, de primitif, que je n'avais

observé ni en Italie ni en Allemagne, où la population des capitales se

rapproche plus ou moins dans les goûts et dans les habitudes de celle de

Paris. Cependant ce n'était point de la même manière, et, sauf la classe

relativement peu nombreuse qui partout se donne à elle-même le titre de

bonne compagnie, il y avait dans les coutumes et dans les usages

habituels de la vie des différences notables que je n'avais point

remarquées dans les autres grandes villes de l'Europe que j'avais

habitées.

J'envoyai la lettre de don Pèdre à don Joseph A... qui, dès le

lendemain, vint me visiter et _m'offrir sa maison_; cette expression

officielle donne en Espagne, chez la personne qui l'adresse, tous les

droits d'une présentation dans toutes les règles. Celui ou celle qui en

est l'objet est, dès ce moment, ce qu'on appelle _visita de casa_,

c'est-à-dire, qu'il est de toutes les fêtes, bals ou assemblées qui se

donnent dans la maison, sans avoir besoin d'autre invitation qu'un avis

verbal.

Don Joseph A... recevant beaucoup de monde, il y avait tous les soirs

chez lui, après l'heure de la promenade, une _tertulia_ habituelle, et

deux fois la semaine une assemblée beaucoup plus nombreuse.

Don Joseph A... était fort instruit, et quoique toutes les études de sa

vie eussent été dirigées vers la jurisprudence, il avait beaucoup de

littérature, et sa conversation était fort intéressante. J'aimais à lui

entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il

avait été à même de bien connaître, ayant eu une liaison fort intime

avec le chanoine don J. Duro, confident de ce célèbre favori, et avec la

comtesse de C... qui exerçait la même influence sur le chanoine que

celui-ci sur son patron.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 13 / 38 题