Où tu voudras, charmante fille; où tu iras, je te suivrai. [Ne m'ôte

pas cette main tremblante, laisse mes lèvres la rassurer.]

CÉCILE.

Je n'ai pas pu venir plus vite. Y a-t-il longtemps que vous

m'attendez?

VALENTIN.

Depuis que la lune est dans le ciel; regarde cette lettre trempée de

larmes; c'est le billet que tu m'as écrit.

CÉCILE.

Menteur! C'est le vent et la pluie qui ont pleuré sur ce papier.

VALENTIN.

Non, ma Cécile, c'est la joie et l'amour, c'est le bonheur et le

désir. Qui t'inquiète? Pourquoi ces regards? que cherches-tu autour de

toi?

CÉCILE.

C'est singulier! je ne me reconnais pas. Où est votre oncle? Je

croyais le voir ici.

VALENTIN.

Mon oncle est gris [de chambertin]; ta mère est loin, et tout est

tranquille. [Ce lieu est celui que tu as choisi, et que ta lettre

m'indiquait.]

CÉCILE.

Votre oncle est gris?--Pourquoi, ce matin, se cachait-il dans la

charmille?[9]

VALENTIN.

Ce matin? où donc? que veux-tu dire? [Je me promenais seul dans le

jardin.]

CÉCILE.

Ce matin, quand je vous ai parlé, votre oncle était derrière un

arbre.[10] Est-ce que vous ne le saviez pas? Je l'ai vu en détournant

l'allée.

VALENTIN.

Il faut que tu te sois trompée; je ne me suis aperçu de rien.

CÉCILE.

Oh! je l'ai bien vu; [il écartait des branches;] c'était peut-être

pour nous épier.

VALENTIN.

Quelle folie! tu as fait un rêve. N'en parlons plus. Donne-moi un

baiser.

CÉCILE.

Oui, mon ami, et de tout mon coeur; asseyez-vous là près de

moi.--Pourquoi donc, dans votre lettre d'hier, avez-vous dit du mal de

ma mère?

VALENTIN.

Pardonne-moi: c'est un moment de délire, et je n'étais pas maître de

moi.

CÉCILE.

Elle m'a demandé cette lettre, et je n'osais la lui montrer; je savais

ce qui allait arriver. Mais qui est-ce donc qui l'avait avertie? Elle

n'a pourtant rien pu deviner; la lettre était là, dans ma poche.

VALENTIN.

Pauvre enfant! on t'a maltraitée; c'est ta femme de chambre qui t'aura

trahie. [A qui se fier en pareil cas?]

CÉCILE.

Oh non! ma femme de chambre est sûre; il n'y avait que faire de lui

donner de l'argent. Mais en manquant de respect pour ma mère, vous

deviez penser que vous en manquiez pour moi.

VALENTIN.

N'en parlons plus, puisque tu me pardonnes. Ne gâtons pas un si

précieux moment. O ma Cécile! que tu es belle, et quel bonheur repose

en toi! Par quels serments, par quels trésors puis-je payer tes douces

caresses? [Ah! la vie n'y suffirait pas. Viens sur mon coeur; que le

tien le sente battre, et que ce beau ciel les emporte à Dieu!]

CÉCILE.

Oui, Valentin, mon coeur est sincère. [Sentez mes cheveux comme

ils sont doux; j'ai de l'iris de ce côté-là, mais je n'ai pas pris le

temps d'en mettre de l'autre.]--Pourquoi donc, pour venir chez nous,

avez-vous caché votre nom?

VALENTIN.

Je ne puis le dire: c'est un caprice, une gageure que j'avais faite.

CÉCILE.

Une gageure! Avec qui donc?

VALENTIN.

Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies?

CÉCILE.

Avec votre oncle peut-être; n'est-ce pas?

VALENTIN.

Oui. Je t'aimais, et je voulais te connaître, et que personne ne fût

entre nous.

CÉCILE.

Vous avez raison. A votre place j'aurais voulu faire comme vous.

VALENTIN.

Pourquoi es-tu si curieuse, et à quoi bon toutes ces questions? Ne

m'aimes-tu pas, ma belle Cécile? Réponds-moi oui, et que tout soit

oublié.

CÉCILE.

Oui, cher, oui, Cécile vous aime, et elle voudrait être plus digne

d'être aimée; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous. Mettez vos

deux mains dans les miennes.--Pourquoi donc m'avez-vous refusée tantôt

quand je vous ai prié à dîner?

VALENTIN.

Je voulais partir: j'avais affaire ce soir.

CÉCILE.

Pas grande affaire, ni bien loin, il me semble; car vous êtes descendu

au bout de l'avenue.

VALENTIN.

Tu m'as vu? comment le sais-tu?

CÉCILE.

Oh! je guettais. Pourquoi m'avez-vous dit que vous ne dansiez pas la

mazourke? je vous l'ai vu danser l'autre hiver.

VALENTIN.

Où donc? je ne m'en souviens pas.

CÉCILE.

Chez madame de Gesvres, au bal déguisé. Comment ne vous en

souvenez-vous pas? Vous me disiez dans votre lettre d'hier que vous

m'aviez vue cet hiver; c'était là.

VALENTIN.

Tu as raison; je m'en souviens. Regarde comme cette nuit est pure!

[Comme ce vent soulève sur tes épaules cette gaze avare qui les

entoure! Prête l'oreille: c'est la voix de la nuit, c'est le chant

de l'oiseau qui invite au bonheur. Derrière cette roche élevée, nul

regard ne peut nous découvrir.] Tout dort, excepté ce qui s'aime.

Laisse ma main écarter ce voile, et mes deux bras le remplacer.

CÉCILE.

Oui, mon ami. Puissé-je vous sembler belle! Mais ne m'ôtez pas votre

main; je sens que mon coeur est dans la mienne, et qu'il va au vôtre

par là.--Pourquoi donc vouliez-vous partir et faire semblant d'aller à

Paris?

VALENTIN.

Il le fallait; c'était pour mon oncle. Osais-je, d'ailleurs, prévoir

que tu viendrais à ce rendez-vous? Oh! que je tremblais en écrivant

cette lettre, et que j'ai souffert en t'attendant!

CÉCILE.

Pourquoi ne serais-je pas venue, puisque je sais que vous m'épouserez?

_Valentin se lève et fait quelques pas._

Qu'avez-vous donc? qui vous chagrine? Venez vous rasseoir près de moi.

VALENTIN.

Ce n'est rien: j'ai cru,--j'ai cru entendre,--j'ai cru voir quelqu'un

de ce côté.

CÉCILE.

Nous sommes seuls: soyez sans crainte. Venez donc. Faut-il me lever?

ai-je dit quelque chose qui vous ait blessé? votre visage n'est plus

le même. Est-ce parce que j'ai gardé mon châle, quoique vous vouliez

que je l'ôtasse? [C'est qu'il fait froid; je suis en toilette de

bal. Regardez donc mes souliers de satin. Qu'est-ce que cette pauvre

Henriette va penser?] Mais qu'avez-vous? vous ne répondez pas; vous

êtes triste. Qu'ai-je donc pu vous dire? C'est par ma faute, je le

vois.

VALENTIN.

Non, je vous le jure, vous vous trompez; c'est une pensée involontaire

qui vient de me traverser l'esprit.

CÉCILE.

Vous me disiez «tu» tout à l'heure, et même, je crois, un peu

légèrement. Quelle est donc cette mauvaise pensée qui vous a frappé

tout à coup? Vous ai-je déplu? Je serais bien à plaindre! Il me

semble pourtant que je n'ai rien dit de mal. Mais si vous aimez mieux

marcher, je ne veux pas rester assise.

_Elle se lève._

Donnez-moi le bras, et promenons-nous. Savez-vous une chose? Ce matin,

je vous avais fait monter dans votre chambre un bon bouillon que

Henriette avait fait. Quand je vous ai rencontré, je vous l'ai

dit; j'ai cru que vous ne vouliez pas le prendre et que cela vous

déplaisait. J'ai repassé trois fois dans l'allée, m'avez-vous vue?

Alors vous êtes monté; je suis allée me mettre devant le parterre, et

je vous ai vu par votre croisée; vous teniez la tasse à deux mains, et

vous avez bu tout d'un trait. Est-ce vrai? l'avez-vous trouvé bon?

VALENTIN.

Oui, chère enfant, le meilleur du monde, [bon comme ton coeur et

comme toi.]

CÉCILE.

Ah! quand nous serons mari et femme, je vous soignerai mieux que cela.

Mais, dites-moi, qu'est-ce que cela veut dire, de s'aller jeter dans

un fossé? risquer de se tuer, et pour quoi faire? Vous saviez bien

être reçu chez nous. Que vous ayez voulu arriver tout seul, je le

comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce que vous aimez les romans?

VALENTIN.

Quelquefois. Allons donc nous rasseoir.

_Ils se rassoient._

CÉCILE.

Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne

signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que

tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses,

d'intrigues, de mille choses impossibles. Il n'y a que les sites qui

m'en plaisent; j'en aime les paysages et non les tableaux. Tenez, par

exemple, ce soir, quand j'ai reçu votre lettre et que j'ai vu qu'il

s'agissait d'un rendez-vous dans le bois, c'est vrai que j'ai cédé à

une envie d'y venir qui tient bien un peu du roman; mais c'est que j'y

ai trouvé aussi un peu de réel à mon avantage. Si ma mère le sait, et

elle le saura, vous comprenez qu'il faut qu'on nous marie. Que votre

oncle soit brouillé ou non avec elle, il faudra bien se raccommoder.

J'étais honteuse d'être enfermée, et, au fait, pourquoi l'ai-je été?

L'abbé est venu, j'ai fait la morte; il m'a ouvert, et je me suis

sauvée: voilà ma ruse; je vous la donne pour ce qu'elle vaut.

VALENTIN, _à part_.

Suis-je un renard pris à son piège, ou un fou qui revient à la raison?

CÉCILE.

Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce que cette tristesse va durer

toujours?

VALENTIN.

Vous me paraissez savante pour votre âge, et en même temps aussi

étourdie que moi, qui le suis comme le premier coup de matines.

CÉCILE.

Pour étourdie, j'en dois convenir ici; mais, mon ami, c'est que je

vous aime. Vous le dirai-je? je savais que vous m'aimiez, et ce n'est

pas d'hier que je m'en doutais. Je ne vous ai vu que trois fois à ce

bal; mais j'ai du coeur et je m'en souviens. Vous avez valsé avec

mademoiselle de Gesvres, et, en passant contre la porte, son épingle

à l'italienne a rencontré le panneau, et ses cheveux se sont déroulés

sur elle. Vous en souvenez-vous maintenant? Ingrat! Le premier mot de

votre lettre disait que vous vous en souveniez. Aussi comme le coeur

m'a battu! Tenez! croyez-moi, c'est là ce qui prouve qu'on aime, et

c'est pour cela que je suis ici.

VALENTIN, _à part_.

Ou j'ai sous le bras le plus rusé démon que l'enfer ait jamais vomi,

ou la voix qui me parle est celle d'un ange, et elle m'ouvre le chemin

des cieux.

CÉCILE.

Pour savante, c'est une autre affaire;[11] [mais je veux répondre,

puisque vous ne dites rien. Voyons! savez-vous ce que c'est que cela?

VALENTIN.

Quoi? cette étoile à droite de cet arbre?

CÉCILE.

Non, celle-là qui se montre à peine et qui brille comme une larme.

VALENTIN.

Vous avez lu madame de Staël?

CÉCILE.

Oui, ce mot de larme me plaît, je ne sais pourquoi, comme les étoiles.

Un beau ciel pur me donne envie de pleurer.

VALENTIN.

Et à moi envie de t'aimer, de te le dire et de vivre pour toi. Cécile,

sais-tu à qui tu parles, et quel est l'homme qui ose t'embrasser?

CÉCILE.

Dites-moi donc le nom de mon étoile. Vous n'en êtes pas quitte à si

bon marché.

VALENTIN.

Eh bien! c'est Vénus, l'astre de l'amour, la plus belle perle de

l'océan des nuits.

CÉCILE.

Non pas; c'en est une plus chaste et bien plus digne de respect; vous

apprendrez à l'aimer un jour, quand vous vivrez dans les métairies

et que vous aurez des pauvres à vous: admirez-la, et gardez-vous de

sourire; c'est Cérès, déesse du pain.]

VALENTIN.

Tendre enfant! je devine ton coeur; tu fais la charité, n'est-ce

pas?

CÉCILE.

C'est ma mère qui me l'a appris; il n'y a pas de meilleure femme au

monde.

VALENTIN.

Vraiment? je ne l'aurais pas cru.

CÉCILE.

Ah! mon ami, ni vous ni bien d'autres, vous ne vous doutez de ce

qu'elle vaut. Qui a vu ma mère un quart d'heure croit la juger sur

quelques mots au hasard. Elle passe le jour à jouer aux cartes et

le soir à faire du tapis; elle ne quitterait pas son piquet pour un

prince; mais que Dupré vienne, et qu'il lui parle bas, vous la verrez

se lever de table, si c'est un mendiant qui attend. [Que de fois nous

sommes allées ensemble, en robe de soie, comme je suis là, courir les

sentiers de la vallée, portant la soupe et le bouilli, des souliers,

du linge, à de pauvres gens!] Que de fois j'ai vu, à l'église,

les yeux des malheureux s'humecter de pleurs lorsque ma mère les

regardait! Allez! elle a droit d'être fière, et je l'ai été d'elle

quelquefois!

[VALENTIN.

Tu regardes toujours ta larme céleste; et moi aussi, mais dans tes

yeux bleus.

CÉCILE.

Que le ciel est grand! que ce monde est heureux! que la nature est

calme et bienfaisante!

VALENTIN.

Veux-tu aussi que je te fasse de la science et que je te parle

astronomie? Dis-moi, dans cette poussière de mondes, y en a-t-il un

qui ne sache sa route, qui n'ait reçu sa mission avec la vie, et qui

ne doive mourir en l'accomplissant? Pourquoi ce ciel immense n'est-il

pas immobile? Dis-moi, s'il y a jamais eu un moment où tout fut créé,

en vertu de quelle force ont-ils commencé à se mouvoir, ces mondes qui

ne s'arrêteront jamais?

CÉCILE.

Par l'éternelle pensée.

VALENTIN.

Par l'éternel amour. La main qui les suspend dans l'espace n'a écrit

qu'un mot en lettres de feu. Ils vivent parce qu'ils se cherchent,

et les soleils tomberaient en poussière si l'un d'entre eux cessait

d'aimer.

CÉCILE.

Ah! toute la vie est là!

VALENTIN.

Oui, toute la vie,--depuis l'Océan qui se soulève sous les pâles

baisers de Diane jusqu'au scarabée qui s'endort jaloux dans sa fleur

chérie. Demande aux forêts, et aux pierres ce qu'elles diraient

si elles pouvaient parler. Elles ont l'amour dans le coeur et ne

peuvent l'exprimer. Je t'aime! voilà ce que je sais, ma chère; voilà

ce que cette fleur te dira, elle qui choisit dans le sein de la terre

les sucs qui doivent la nourrir; elle qui écarte et repousse les

éléments impurs qui pourraient ternir sa fraîcheur! Elle sait qu'il

faut qu'elle soit belle au jour, et qu'elle meure dans sa robe de noce

devant le soleil qui l'a créée. J'en sais moins qu'elle en astronomie;

donne-moi ta main, tu en sais plus en amour.

CÉCILE

J'espère, du moins, que ma robe de noce ne sera pas mortellement

belle.] Il me semble qu'on rôde autour de nous.

VALENTIN.

Non, tout se tait. N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?

CÉCILE.

Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous, ou de la nuit?

VALENTIN.

Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et

nous sommes seuls.

CÉCILE.

Eh bien! quel mal y a-t-il à cela?

VALENTIN.

C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et laissez-moi me mettre

à genoux.

CÉCILE.

Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.

VALENTIN.

Je frissonne de crainte et de joie, car je vais t'ouvrir le fond de

mon coeur. Je suis un fou de la plus méchante espèce, quoique, dans

ce que je vais t'avouer, il n'y ait qu'à hausser les épaules. [Je n'ai

fait que jouer, boire et fumer depuis que j'ai mes dents de sagesse.]

Tu m'as dit que les romans te choquent; j'en ai beaucoup lu, et des

plus mauvais. Il y en a un qu'on nomme Clarisse Harlowe; je te le

donnerai à lire quand tu seras ma femme. Le héros aime une belle fille

comme toi, ma chère, et il veut l'épouser; mais auparavant il veut

l'éprouver. Il l'enlève et l'emmène à Londres; après quoi, comme elle

résiste, Bedfort arrive,... c'est-à-dire Tomlinson, un capitaine,...

je veux dire Morden,... non, je me trompe... Enfin, pour abréger,...

Lovelace est un sot, et moi aussi, d'avoir voulu suivre son exemple...

Dieu soit loué! tu ne m'as pas compris;... je t'aime, je t'épouse: il

n'y a de vrai au monde que de déraisonner d'amour.

_Entrent Van Buck, la baronne, l'abbé et plusieurs domestiques qui les

éclairent._

LA BARONNE.

Je ne crois pas un mot de ce que vous dites. Il est trop jeune pour

une noirceur pareille.

VAN BUCK.

Hélas! madame, c'est la vérité.

LA BARONNE.

Séduire ma fille! tromper un enfant! déshonorer une famille entière!

Chanson! Je vous dis que c'est une sornette; on ne fait plus de ces

choses-là. Tenez! les voilà qui s'embrassent. Bonsoir, mon gendre; où

diable vous fourrez-vous?

L'ABBÉ.

Il est fâcheux que nos recherches soient couronnées d'un si tardif

succès; toute la compagnie va être partie.

VAN BUCK[12].

Ah çà! mon neveu, j'espère bien qu'avec votre sotte gageure...

VALENTIN.

Mon oncle, il ne faut jurer de rien, et encore moins défier personne.

FIN DE IL NE FAUT JURER DE RIEN.

ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR POUR LA REPRÉSENTATION

1.--PAGE 341.

_Me prends-tu pour un oncle du Gymnase?_

VALENTIN.

Moi, grand Dieu! le ciel m'en préserve! Je vous tiens pour un oncle

véritable, et, de plus, pour le meilleur des oncles. Croyez-moi, venez

aux Champs-Élysées. Après un bon repas et une petite querelle, un tour

de promenade au soleil fait grand bien. Venez, je vous conterai mes

projets, je vous dirai toute ma pensée. Pendant que vous me gronderez,

je plaiderai ma thèse; pendant que je parlerai, vous ferez de la

morale, et c'est bien le diable s'il ne passe pas un beau cheval ou

une jolie femme qui nous distraira tous les deux. Nous causerons sans

nous écouter; c'est le meilleur moyen de s'entendre. Allons! venez.

FIN DE L'ACTE PREMIER.

2.--PAGE 347.

_Donnez-moi le bras._ Restez, Cécile, attendez-nous.

CÉCILE, _seule_.

Un mort, grand Dieu! quel événement horrible! je voudrais voir, et je

n'ose regarder.--Ah! ciel! c'est ce jeune homme que j'ai vu l'hiver

passé au bal.--C'est le neveu de M. Van Buck. Serait-ce de lui que ma

mère vient de me parler? Mais il n'est pas mort du tout.--Le voilà

qui parle à maman, et qui vient par ici.--C'est bien étrange. Je ne me

trompe pas; je le reconnais bien. Quel motif peut-il donc avoir pour

ne pas vouloir qu'on le reconnaisse? Oh! je le saurai.

CÉCILE, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Venez, Cécile, il est inutile que vous restiez ici.

CÉCILE.

Est-il blessé, maman?

LA BARONNE.

Qu'est-ce que cela vous fait? Venez, venez, mademoiselle.

_Elles sortent._

3.--PAGE 348.

_C'est même probable_; mais pour réel, c'est une autre affaire.

_Il dégage son bras._

VAN BUCK.

Comment! encore une mauvaise plaisanterie!

VALENTIN.

_Il fallait bien trouver_, etc.

4.--PAGE 353.

_Voilà la blanche Cécile qui nous arrive à petits pas._ Entrez dans ce

cabinet, etc.

5.--PAGE 359.

VALENTIN.

_Vous devriez_ faire ce quatrième.

VAN BUCK.

_Certainement, je le devrais_, etc.

6.--PAGE 365.

... _Refuser de faire un quatrième!_ Des affaires! Est-ce que je

n'en ai pas, moi? Et ce bal de ce soir! je n'ai pas la force de m'en

occuper.--Ah! voilà ma migraine qui me prend.

L'ABBÉ.

_Dans une circonstance aussi grave, ne pourriez-vous retarder vos

projets?_

(Suit la scène II de l'acte III entre la baronne et l'abbé, jusqu'à

ces mots: «_Je vous demande si on va boire ça!_» _Tenez! ne parlons

plus de ces choses là. C'est à vous de prendre_, etc.)

7.--PAGE 372.

_Je ne vous reverrai de ma vie._

_A Cécile._

Quant à vous, mademoiselle, entrez ici.

CÉCILE.

Mais, maman...

LA BARONNE.

Allons! mademoiselle, ne raisonnez pas.

_Elle la fait entrer dans la chambre voisine._

LA BARONNE, VAN BUCK, L'ABBÉ.

L'ABBÉ.

Madame la baronne, je viens vous dire...

LA BARONNE, _mettant la clef sous un coussin du canapé_.

_Dieu soit loué! ma fille est enfermée!_

L'ABBÉ.

Enfermée, madame? que se passe-t-il?

_A Van Buck._

Qu'avez-vous, monsieur?

VAN BUCK.

Ce que j'ai, monsieur? J'ai que j'en ai assez.

LA BARONNE.

Et moi aussi.

VAN BUCK.

J'ai que je sors de cette maison, qu'on ne m'y reverra de ma vie, et

que je n'ai qu'un regret, c'est d'y avoir jamais mis les pieds.

LA BARONNE.

Et moi de vous y avoir reçu.

_Ils sortent._

L'ABBÉ, _seul_.

Qu'est-ce que cela signifie?

_Cécile frappe à la porte._

CÉCILE, _dans la chambre voisine_.

_Monsieur l'abbé, voulez-vous m'ouvrir?_

(Suit la dernière partie de la scène II de l'acte III.)

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

8.--PAGE 374.

_Un bois.--Une petite maison à droite._

VAN BUCK.

Encore une lettre? c'est trop fort.

VALENTIN.

Oui, une autre, et dix s'il le faut. Puisque cette maudite baronne a

éventé mon rendez-vous, il faut bien en donner un autre, et j'attends

ici la réponse. _Holà! hé!_

UN GARÇON D'AUBERGE.

Est-ce que ces messieurs nous feront l'honneur de dîner ici?

VALENTIN.

Non; donnez-nous tout bonnement du champagne, si vous en avez.

VAN BUCK.

_Ils auront un vin détestable, un vinaigre affreux._

LE GARÇON.

_Pardonnez-moi, nous avons ici tout ce que vous pouvez désirer._

VAN BUCK.

_En vérité! dans un trou pareil! c'est impossible; vous nous en

imposez._

LE GARÇON.

C'est ici le rendez-vous de chasse, monsieur, et nous ne manquons de

rien.

VALENTIN.

Allons! mon oncle, un peu de fermeté.

VAN BUCK.

_Sois-en certain, je ne le quitterai pas! j'en jure!_ etc.

(Suit la scène I de l'acte III, jusqu'à ces mots: «_Ma bien-aimée

m'appartiendra_.»)

VAN BUCK, VALENTIN, UN VALET DE FERME.

LE VALET, _accourant_.

Monsieur, voici votre réponse.

VALENTIN.

Tu as été preste, l'ami.

LE VALET.

Monsieur, j'ai trouvé justement la femme de chambre à la grille du

château; elle est partie avec mon billet, et presque à l'instant même

elle m'a rapporté celui-ci.

VALENTIN.

Tiens, voilà un louis pour ta peine.

_Le valet sort._

VAN BUCK.

Il y a, pardieu! bien de quoi faire le généreux, pour un billet où

l'on t'envoie promener.

VALENTIN.

Ce billet-là?

VAN BUCK.

C'est indubitable. Mademoiselle de Mantes te donne ton congé pour

la seconde fois. Ouvre un peu ce papier; je sais d'avance ce qu'il

renferme.

VALENTIN.

Et moi aussi, je crois le savoir.

VAN BUCK.

Écervelé! tu te plains d'un outrage, et tu t'en attires un second.

VALENTIN.

Un outrage là dedans! Que vous êtes jeune, mon bon oncle! Regardez

donc comme ce petit billet est gentil, et quoiqu'on l'ait écrit si

vite, comme il a encore trouvé le moyen d'être coquet!--Regardez

surtout comme il est plié!--Voyez-vous ces trois petites pointes avec

un cachet de bague au milieu? c'est ce qu'on appelle un petit chapeau.

On n'écrit ainsi ni à un notaire, ni aux grands parents, ni à son

curé, pas même à ses bonnes amies. Un outrage! Croyez-moi, mon oncle,

jamais lettre en colère ne fut pliée ainsi.

VAN BUCK.

Ouvre donc ton chapeau, puisque chapeau il y a, et voyons ce qui en

est.

VALENTIN.

Il ne renferme qu'un seul mot.

VAN BUCK.

Un seul mot?

VALENTIN.

Un seul.

VAN BUCK.

Peste! voilà une petite fille bien laconique.--Et quel est ce mot,

s'il vous plaît?

VALENTIN.

Ce mot est: «Oui.»

VAN BUCK.

Oui?

VALENTIN.

Voyez vous-même.

VAN BUCK.

Est-il possible?

VALENTIN.

Dame! à ce qu'il paraît. Allons! videz donc votre verre, et ne vous

étonnez pas si fort.

VAN BUCK.

C'est inconcevable! Et c'est un rendez-vous que tu lui demandais?

VALENTIN.

Vous le savez bien. Buvez donc. Quand vous retournerez ce billet cent

fois, vous n'en tirerez pas deux paroles.

VAN BUCK.

Une telle demande faite à la bonne venue! Un seul mot de réponse, et

ce seul mot est «oui!»--En vérité, ce «oui» trouble toutes mes idées;

je n'ai jamais rien vu de pareil à ce «oui». Ma foi! je te prenais

pour un fou, et tout ce qu'il y a de bienséances au monde se révoltait

en moi en voyant ton audace; mais j'avoue que ce «oui» me bouleverse;

ce «oui» m'assomme, ce «oui» est plus qu'étrange, il est exorbitant,

et si je n'étais pas ton oncle, je croirais presque que tu as raison.

_La nuit commence._

VALENTIN.

Cela ne prouverait pas que vous eussiez tort. Eh! garçon, une autre

bouteille. Dans ce bas monde, chacun fait à sa guise. Qu'est-ce qu'un

oui ou un non de plus ou de moins? Tenez! mon oncle, réconciliation:

au lieu de sévérité, indulgence; au lieu de colère, amourette; au lieu

de nous quereller, trinquons.--Ce «oui» qui vous offusque tant, _n'est

pas si niais, savez-vous? Cette petite fille a de l'esprit, et même

quelque chose de mieux; il y a du coeur_ dans ce seul mot, _je ne

sais quoi_ de tendre _et de hardi_, etc.

(Suit la scène III jusqu'à ces mots; «_Moitié chair et moitié

coton_.»)

VALENTIN.

Allons! mon oncle, à vos anciennes amours!

VAN BUCK.

Sais-tu que, pour une auberge de hasard, ce petit vin-là n'est pas

mauvais? J'avais besoin de cette halte. Je me sens tout ragaillardi.

VALENTIN.

Écoutez-moi: voici le traité de paix que je vous propose.

Permettez-moi d'abord mon rendez-vous.

VAN BUCK.

Mais, mon ami, j'espère bien...

VALENTIN.

_Je vous jure de n'entreprendre_ rien que vous ne fissiez à ma place.

N'est-ce pas tout vous dire? _Voyez, mon oncle, comme je vous cède_,

_et comme_, en tout, _je fais vos volontés_. En somme, le verre _porte

conseil, et je sens bien que la colère est quelquefois mauvaise amie_,

etc.

(Suit le couplet de Valentin finissant par: «Je lui pardonne en

l'oubliant.»)

VAN BUCK.

Par Dieu! garçon, je le veux bien. Au fait, épouse-t-on des petites

filles qui vous envoient des «oui» comme celui-là? Et puisque tu me

promets de te conduire en galant homme, va ton train, et vogue la

galère! _et n'aie pas de crainte que tu manques de femme_ pour ce sot

mariage avorté. Je m'en charge, moi, j'en fais mon affaire. _Il ne

sera pas dit qu'une vieille folle fasse tort à d'honnêtes gens, qui

ont amassé un bien considérable, et qui ne sont pas mal tournés._ Avec

soixante bonnes mille livres de rente...

VALENTIN.

Cinquante, mon oncle.

VAN BUCK.

Soixante, morbleu! avec cela, on n'a jamais manqué ni de femmes, ni

de vin[I]. _Il fait beau clair de lune, ce soir; cela me rappelle mon

jeune temps._

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 · 第 16 / 17 段