C'était le bon, madame la baronne, et plût au ciel que j'y fusse né!

LA BARONNE.

J'aurais voulu voir que mon frère, qui était à Monsieur, tombât de

carrosse à la porte d'un château, et qu'on l'y eût gardé à coucher.

Il aurait plutôt perdu sa fortune que de refuser de faire un

quatrième.[6] Tenez! ne parlons plus de ces choses-là. C'est à vous de

prendre; vous n'en laissez pas?

L'ABBÉ.

Je n'ai pas un as; voilà M. Van Buck.

Entre Van Buck.

LA BARONNE.

Continuons; c'est à vous de parler.

VAN BUCK, _bas à la baronne_.

Madame, j'ai deux mots à vous dire qui sont de la dernière importance.

LA BARONNE.

Eh bien! après le marqué.

L'ABBÉ.

Cinq cartes, valant quarante-cinq.

LA BARONNE.

Cela ne vaut pas.

_A Van Buck._

Qu'est-ce donc?

VAN BUCK.

Je vous supplie de m'accorder un moment; je ne puis parler devant un

tiers, et ce que j'ai à vous dire ne souffre aucun retard.

LA BARONNE, _se levant_.

Vous me faites peur; de quoi s'agit-il?

VAN BUCK.

Madame, c'est une grave affaire, et vous allez peut-être vous fâcher

contre moi. La nécessité me force de manquer à une promesse que mon

imprudence m'a fait accorder. Le jeune homme à qui vous avez donné

l'hospitalité [cette nuit] est mon neveu.

LA BARONNE.

Ah bah! quelle idée!

VAN BUCK.

Il désirait approcher de vous sans être connu; je n'ai pas cru mal

faire en me prêtant à une fantaisie qui, en pareil cas, n'est pas

nouvelle.

LA BARONNE.

Ah, mon Dieu! j'en ai vu bien d'autres!

VAN BUCK.

Mais je dois vous avertir qu'à l'heure qu'il est, il vient d'écrire à

mademoiselle de Mantes, et dans les termes les moins retenus. Ni mes

menaces, ni mes prières n'ont pu le dissuader de sa folie; et un de

vos gens, je le dis à regret, s'est chargé de remettre le billet à son

adresse. Il s'agit d'une déclaration d'amour, et, je dois ajouter, des

plus extravagantes.

LA BARONNE.

Vraiment? eh bien! ce n'est pas si mal. Il a de la tête, votre petit

bonhomme.

VAN BUCK.

Jour de Dieu! je vous en réponds! ce n'est pas d'hier que j'en sais

quelque chose. Enfin, madame, c'est à vous d'aviser aux moyens de

détourner les suites de cette affaire. Vous êtes chez vous; et, quant

à moi, je vous avouerai que je suffoque et que les jambes vont me

manquer. Ouf!

_Il tombe dans une chaise._

LA BARONNE.

Ah ciel! qu'est-ce que vous avez donc? Vous êtes pâle comme un linge!

Vite! racontez-moi tout ce qui s'est passé, et faites-moi confidence

entière.

VAN BUCK.

Je vous ai tout dit; je n'ai rien à ajouter.

LA BARONNE.

Ah bah! ce n'est que ça? Soyez donc sans crainte: si votre neveu a

écrit à Cécile, la petite me montrera le billet.

VAN BUCK.

En êtes-vous sûre, baronne? Cela est dangereux.

LA BARONNE.

Belle question! Où en serions-nous si une fille ne montrait pas à sa

mère une lettre qu'on lui écrit?

VAN BUCK.

Hum! je n'en mettrais pas ma main au feu.

LA BARONNE.

Qu'est-ce à dire, monsieur Van Buck? Savez-vous à qui vous parlez?

Dans quel monde avez-vous vécu pour élever un pareil doute? Je ne

sais pas trop comme on fait aujourd'hui, ni de quel train va votre

bourgeoisie; mais, vertu de ma vie! en voilà assez; j'aperçois

justement ma fille, et vous verrez qu'elle m'apporte sa lettre. Venez,

l'abbé, continuons.

_Elle se remet au jeu.--Entre Cécile, qui va à la fenêtre, prend son

ouvrage et s'assoit à l'écart._

L'ABBÉ.

Quarante-cinq ne valent pas?

LA BARONNE.

Non, vous n'avez rien; quatorze d'as, six et quinze, c'est

quatre-vingt-quinze. A vous de jouer.

L'ABBÉ.

Trèfle. Je crois que je suis capot.

VAN BUCK, _bas à la baronne_.

Je ne vois pas que mademoiselle Cécile vous fasse encore de

confidence.

LA BARONNE, _bas à Van Buck_.

Vous ne savez ce que vous dites; c'est l'abbé qui la gêne; je suis

sûre d'elle comme de moi. Je fais repic seulement. Cent, et dix-sept

de reste. A vous à faire.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur l'abbé, on vous demande; c'est le sacristain et le bedeau du

village.

L'ABBÉ.

Qu'est-ce qu'ils me veulent? je suis occupé.

LA BARONNE.

Donnez vos cartes à Van Buck; il jouera ce coup-ci pour vous.

_L'abbé sort. Van Buck prend sa place._

LA BARONNE.

C'est vous qui faites, et j'ai coupé. Vous êtes marqué, selon toute

apparence. Qu'est-ce que vous avez donc dans les doigts?

VAN BUCK, _bas_.

Je vous confesse que je ne suis pas tranquille: votre fille ne dit

mot, et je ne vois pas mon neveu.

LA BARONNE.

Je vous dis que j'en réponds; c'est vous qui la gênez; je la vois

d'ici qui me fait des signes.

VAN BUCK.

Vous croyez? moi, je ne vois rien.

LA BARONNE.

Cécile, venez donc un peu ici; vous vous tenez à une lieue.

_Cécile approche son fauteuil._

Est-ce que vous n'avez rien à me dire, ma chère?

CÉCILE.

Moi? Non, maman.

LA BARONNE.

Ah bah! Je n'ai que quatre cartes, Van Buck; le point est à vous. J'ai

trois valets.

VAN BUCK.

Voulez-vous que je vous laisse seules?

LA BARONNE.

Non; restez donc, ça ne fait rien. Cécile, tu peux parler devant

monsieur.

CÉCILE.

Moi, maman? Je n'ai rien de secret à dire.

LA BARONNE.

Vous n'avez pas à me parler?

CÉCILE.

Non, maman.

LA BARONNE.

C'est inconcevable; qu'est-ce que vous venez donc me conter, Van Buck?

VAN BUCK.

Madame, j'ai dit la vérité.

LA BARONNE.

Ça ne se peut pas: Cécile n'a rien à me dire; il est clair qu'elle n'a

rien reçu.

VAN BUCK, _se levant_.

Eh morbleu! je l'ai vu de mes yeux.

LA BARONNE, _se levant aussi_.

Ma fille, qu'est-ce que cela signifie? levez-vous droite, et

regardez-moi. Qu'est-ce que vous avez dans vos poches?

CÉCILE, _pleurant_.

Mais, maman, ce n'est pas ma faute; c'est ce monsieur qui m'a écrit.

LA BARONNE.

Voyons cela.

_Cécile donne la lettre._

Je suis curieuse de lire de son style, à ce monsieur, comme vous

l'appelez.

_Elle lit._

«Mademoiselle, je meurs d'amour pour vous. Je vous ai vue l'hiver

passé, et, vous sachant à la campagne, j'ai résolu de vous revoir ou

de mourir. J'ai donné un louis à mon postillon...»

Ne voudrait-il pas qu'on le lui rendît? Nous avons bien affaire de le

savoir!

«à mon postillon, pour me verser devant votre porte. Je vous ai

rencontrée deux fois ce matin, et je n'ai rien pu vous dire, tant

votre présence m'a troublé! Cependant la crainte de vous perdre, et

l'obligation de quitter le château...»

J'aime beaucoup ça! Qui est-ce qui le priait de partir? C'est lui qui

me refuse de rester à dîner.

«me déterminent à vous demander de m'accorder un rendez-vous. Je sais

que je n'ai aucun titre à votre confiance...»

La belle remarque, et faite à propos!

«mais l'amour peut tout excuser; ce soir, à neuf heures, pendant le

bal, je serai caché dans le bois; tout le monde ici me croira parti,

car je sortirai du château en voiture avant dîner, mais seulement pour

faire quatre pas et descendre.»

Quatre pas! quatre pas! l'avenue est longue; ne dirait-on pas qu'il

n'y a qu'à enjamber?

«et descendre. Si dans la soirée vous pouvez vous échapper, je vous

attends; sinon je me brûle la cervelle.»

Bien.

«... la cervelle. Je ne crois pas que votre mère...»

Ah! que votre mère? voyons un peu cela.

«fasse grande attention à vous. Elle a une tête de gir...»

Monsieur Van Buck, qu'est-ce que cela signifie?

VAN BUCK.

Je n'ai pas entendu, madame.

LA BARONNE.

Lisez vous-même, et faites-moi le plaisir de dire à votre neveu qu'il

sorte de ma maison tout à l'heure, et qu'il n'y mette jamais les

pieds.

VAN BUCK.

Il y a _girouette_, c'est positif; je ne m'en étais pas aperçu. Il

m'avait cependant lu sa lettre avant que de la cacheter.

LA BARONNE.

Il vous avait lu cette lettre et vous l'avez laissé la donner à mes

gens! Allez! vous êtes un vieux sot, et je ne vous reverrai de ma

vie.[7]

_[Elle sort. On entend le bruit d'une voiture.]_

[VAN BUCK.

Qu'est-ce que c'est? mon neveu qui part sans moi?

Eh! comment veut-il que je m'en aille? j'ai renvoyé mes chevaux. Il

faut que je coure après lui.

_Il sort en courant._

CÉCILE, _seule_.

C'est singulier; pourquoi m'écrit-il, quand tout le monde veut bien

qu'il m'épouse?]

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE[8]

_[Un chemin.]_

_Entrent_ VAN BUCK ET VALENTIN, _qui frappe à une auberge_.

[VALENTIN.

Holà! hé! y a-t-il quelqu'un ici capable de me faire une commission?

UN GARÇON, _sortant_.

Oui, monsieur, si ce n'est pas trop loin; car vous voyez qu'il pleut à

verse.

VAN BUCK.

Je m'y oppose de toute mon autorité, et au nom des lois du royaume.

VALENTIN.

Connaissez-vous le château de Mantes, ici près?

LE GARÇON.

Que oui, monsieur; nous y allons tous les jours. C'est à main gauche;

on le voit d'ici.

VAN BUCK.

Mon ami, je vous défends d'y aller, si vous avez quelque notion du

bien et du mal.

VALENTIN.

Il y a deux louis à gagner pour vous. Voilà une lettre pour

mademoiselle de Mantes, que vous remettrez à sa femme de chambre, et

non à d'autres, et en secret. Dépêchez-vous et revenez.

LE GARÇON.

O monsieur! n'ayez pas peur.

VAN BUCK.

Voilà quatre louis si vous refusez.

LE GARÇON.

O monseigneur! il n'y a pas de danger.

VALENTIN.

En voilà dix; et si vous n'y allez pas, je vous casse ma canne sur le

dos!

LE GARÇON.

O mon prince! soyez tranquille; je serai bientôt revenu.

_Il sort._

VALENTIN.

Maintenant, mon oncle, mettons-nous à l'abri; et si vous m'en

croyez, buvons un verre de bière. Cette course à pied doit vous avoir

fatigué.]

_Ils s'assoient sur un banc._

VAN BUCK.

Sois-en certain, je ne te quitterai pas! j'en jure par l'âme de feu

mon frère et par la lumière du soleil. Tant que mes pieds pourront me

porter, tant que ma tête sera sur mes épaules, je m'opposerai à cette

action infâme et à ses horribles conséquences.

VALENTIN.

Soyez-en sûr, je n'en démordrai pas; j'en jure par ma juste colère

et par la nuit qui me protégera. Tant que j'aurai du papier et de

l'encre, et qu'il me restera un louis dans ma poche, je poursuivrai et

achèverai mon dessein, quelque chose qui puisse en arriver.

VAN BUCK.

N'as-tu donc plus ni foi ni vergogne, et se peut-il que tu sois

mon sang? Quoi! ni le respect pour l'innocence, ni le sentiment du

convenable, ni la certitude de me donner la fièvre, rien n'est capable

de te toucher!

VALENTIN.

N'avez-vous donc ni orgueil ni honte, et se peut-il que vous soyez mon

oncle? Quoi! ni l'insulte que l'on nous fait, ni la manière dont on

nous chasse, ni les injures qu'on vous a dites à votre barbe, rien

n'est capable de vous donner du coeur!

VAN BUCK.

Encore si tu étais amoureux! si je pouvais croire que tant

d'extravagances partent d'un motif qui eût quelque chose d'humain!

Mais non, tu n'es qu'un Lovelace, tu ne respires que trahisons, et la

plus exécrable vengeance est ta seule soif et ton seul amour.

VALENTIN.

Encore si je vous voyais pester! si je pouvais me dire qu'au fond de

l'âme vous envoyez cette baronne et son monde à tous les diables! Mais

non, vous ne craignez que la pluie, vous ne pensez qu'au mauvais temps

qu'il fait, et le soin de vos bas chinés est votre seule peur et votre

seul tourment.

[VAN BUCK.

Ah! qu'on a bien raison de dire qu'une première faute mène à un

précipice! Qui m'eût pu prédire ce matin, lorsque le barbier m'a rasé

et que j'ai mis mon habit neuf, que je serais ce soir dans une grange,

crotté et trempé jusqu'aux os! Quoi! c'est moi! Dieu juste! à mon

âge, il faut que je quitte ma chaise de poste où nous étions si bien

installés, il faut que je coure à la suite d'un fou à travers champs

en rase campagne! Il faut que je me traîne à ses talons, comme un

confident de tragédie, et le résultat de tant de sueurs sera le

déshonneur de mon nom!

VALENTIN.

C'est au contraire par la retraite que nous pourrions nous déshonorer,

et non par une glorieuse campagne dont nous ne sortirons que

vainqueurs.] Rougissez, mon oncle Van Buck, mais que ce soit d'une

noble indignation. Vous me traitez de Lovelace: oui, par le ciel!

ce nom me convient. Comme à lui, on me ferme une porte surmontée de

fières armoiries; comme lui, une famille odieuse croit m'abattre par

un affront; comme lui, comme l'épervier, j'erre et je tournoie aux

environs; mais comme lui je saisirai ma proie, et, comme Clarisse, la

sublime bégueule, ma bien-aimée m'appartiendra.

[VAN BUCK.

Ah ciel! que ne suis-je à Anvers, assis devant mon comptoir, sur mon

fauteuil de cuir, et dépliant mon taffetas! Que mon frère n'est-il

mort garçon, au lieu de se marier à quarante ans passés! Ou plutôt que

ne suis-je mort moi-même le premier jour que la baronne de Mantes m'a

invité à déjeuner!

VALENTIN.

Ne regrettez que le moment où, par une fatale faiblesse, vous avez

révélé à cette femme le secret de notre traité. C'est vous qui avez

causé le mal; cessez de m'injurier, moi qui le réparerai. Doutez-vous

que cette petite fille, qui cache si bien les billets doux dans les

poches de son tablier, ne fût venue au rendez-vous donné? Oui, à coup

sûr elle y serait venue; donc elle viendra encore mieux cette fois.

Par mon patron! je me fais une fête de la voir descendre, en peignoir,

en cornette et en petits souliers, de cette grande caserne de briques

rouillées! Je ne l'aime pas; mais je l'aimerais, que la vengeance

serait la plus forte, et tuerait l'amour dans mon coeur. Je jure

qu'elle sera ma maîtresse, mais qu'elle ne sera jamais ma femme; il

n'y a maintenant ni épreuve, ni promesse, ni alternative; je veux

qu'on se souvienne à jamais dans cette famille du jour où l'on m'en a

chassé.

L'AUBERGISTE, _sortant de sa maison_.

Messieurs, le soleil commence à baisser: est-ce que vous ne me ferez

pas l'honneur de dîner chez moi?

VALENTIN.

Si fait: apportez-nous la carte, et faites-nous allumer du feu. Dès

que votre garçon sera revenu, vous lui direz qu'il me donne réponse.

Allons! mon oncle, un peu de fermeté; venez et commandez le dîner.

VAN BUCK.

Ils auront du vin détestable, je connais le pays; c'est un vinaigre

affreux.

L'AUBERGISTE.

Pardonnez-moi; nous avons du champagne, du chambertin, et tout ce que

vous pouvez désirer.

VAN BUCK.

En vérité! dans un trou pareil? c'est impossible; vous nous en

imposez.

L'AUBERGISTE.

C'est ici que descendent les messageries, et vous verrez si nous

manquons de rien.

VAN BUCK.

Allons! tâchons donc de dîner; je sens que ma mort est prochaine, et

que dans peu je ne dînerai plus.]

_[Ils sortent.]_

SCÈNE II

_[Au château. Un salon.]_

_Entrent_ LA BARONNE ET L'ABBÉ.

[LA BARONNE.

Dieu soit loué, ma fille est enfermée! Je crois que j'en ferai une

maladie.

L'ABBÉ.

Madame, s'il m'est permis de vous donner un conseil, je vous dirai que

j'ai grandement peur. Je crois avoir vu en traversant la cour un homme

en blouse et d'assez mauvaise mine, qui avait une lettre à la main.

LA BARONNE.

Le verrou est mis; il n'y a rien à craindre. Aidez-moi un peu à ce

bal; je n'ai pas la force de m'en occuper.]

L'ABBÉ.

Dans une circonstance aussi grave, ne pourriez-vous retarder vos

projets?

LA BARONNE.

Êtes-vous fou? Vous verrez que j'aurai fait venir tout le faubourg

Saint-Germain de Paris, pour le remercier et le mettre à la porte!

Réfléchissez donc à ce que vous dites.

L'ABBÉ.

Je croyais qu'en telle occasion on aurait pu, sans blesser personne...

LA BARONNE.

Et au milieu de ça, je n'ai pas de bougies! Voyez donc un peu si Dupré

est là.

L'ABBÉ.

Je pense qu'il s'occupe des sirops.

LA BARONNE.

Vous avez raison: ces maudits sirops, voilà encore de quoi mourir. Il

y a huit jours que j'ai écrit moi-même, et ils ne sont arrivés qu'il y

a une heure. Je vous demande si on va boire ça!

[L'ABBÉ.

Cet homme en blouse, madame la baronne, est quelque émissaire, n'en

doutez pas. Il m'a semblé, autant que je me le rappelle, qu'une de vos

femmes causait avec lui. Ce jeune homme d'hier est mauvaise tête,

et il faut songer que la manière assez verte dont vous vous en êtes

délivrée...

LA BARONNE.

Bah! des Van Buck? des marchands de toile? qu'est-ce que vous voulez

donc que ça fasse? Quand ils crieraient, est-ce qu'ils ont voix? Il

faut que je démeuble le petit salon; jamais je n'aurai de quoi asseoir

mon monde.

L'ABBÉ.

Est-ce dans sa chambre, madame, que votre fille est enfermée?

LA BARONNE.

Dix et dix font vingt; les Raimbaut sont quatre; vingt, trente.

Qu'est-ce que vous dites, l'abbé?

L'ABBÉ.

Je demande, madame la baronne, si c'est dans sa belle chambre jaune

que mademoiselle Cécile est enfermée?

LA BARONNE.

Non; c'est là, dans la bibliothèque; c'est encore mieux, je l'ai sous

la main. Je ne sais ce qu'elle fait, ni si on l'habille, et voilà la

migraine qui me prend.

L'ABBÉ.

Désirez-vous que je l'entretienne?

LA BARONNE.

Je vous dis que le verrou est mis; ce qui est fait est fait; nous n'y

pouvons rien.

L'ABBÉ.

Je pense que c'était sa femme de chambre qui causait avec ce lourdaud.

Veuillez me croire, je vous en supplie; il s'agit là de quelque

anguille sous roche qu'il importe de ne pas négliger.

LA BARONNE.

Décidément il faut que j'aille à l'office; c'est la dernière fois que

je reçois ici.

_Elle sort._

L'ABBÉ, _seul_.

Il me semble que j'entends du bruit dans la pièce attenante à

ce salon. Ne serait-ce point la jeune fille? Hélas! ceci est

inconsidéré!]

CÉCILE, _en dehors_.

Monsieur l'abbé, voulez-vous m'ouvrir?

L'ABBÉ.

Mademoiselle, je ne le puis sans autorisation préalable.

CÉCILE, _de même_.

La clef est là, sous le coussin de la causeuse; vous n'avez qu'à la

prendre, et vous m'ouvrirez.

L'ABBÉ, _prenant la clef_.

Vous avez raison, mademoiselle, la clef s'y trouve effectivement;

mais je ne puis m'en servir d'aucune façon, bien contrairement à mon

vouloir.

CÉCILE, _de même_.

Ah, mon Dieu! je me trouve mal!

L'ABBÉ.

Grand Dieu! rappelez vos esprits. Je vais quérir madame la baronne.

Est-il possible qu'un accident funeste vous ait frappée si subitement?

Au nom du ciel! mademoiselle, répondez-moi, que ressentez-vous?

CÉCILE, _de même_.

Je me trouve mal! je me trouve mal!

L'ABBÉ.

Je ne puis laisser expirer ainsi une si charmante personne. Ma foi! je

prends sur moi d'ouvrir; on en dira ce qu'on voudra.

_Il ouvre la porte._

CÉCILE.

Ma foi, l'abbé, je prends sur moi de m'en aller; on en dira ce qu'on

voudra.

_Elle sort en courant._

SCÈNE III

_[Un petit bois.]_

_Entre_ VAN BUCK ET VALENTIN.

[VALENTIN.

La lune se lève et l'orage passe. Voyez ces perles sur les feuilles:

comme ce vent tiède les fait rouler! A peine si le sable garde

l'empreinte de nos pas; le gravier sec a déjà bu la pluie.

VAN BUCK.

Pour une auberge de hasard, nous n'avons pas trop mal dîné. J'avais

besoin de ce fagot flambant; mes vieilles jambes sont ragaillardies.

Eh bien! garçon, arrivons-nous?

VALENTIN.

Voici le terme de notre promenade; mais, si vous m'en croyez, à

présent vous pousserez jusqu'à cette ferme dont les fenêtres brillent

là-bas. Vous vous mettrez au coin du feu, et vous nous commanderez un

grand bol de vin chaud avec du sucre et de la cannelle.

VAN BUCK.

Ne te feras-tu pas trop attendre? Combien de temps vas-tu rester ici?

Songe du moins à toutes tes promesses, et à être prêt en même temps

que les chevaux.]

VALENTIN.

Je vous jure de n'entreprendre ni plus ni moins que ce dont nous

sommes convenus. Voyez, mon oncle, comme je vous cède, et comme en

tout je fais vos volontés. Au fait, dîner porte conseil, et je sens

bien que la colère est quelquefois mauvaise amie. Capitulation de

part et d'autre. Vous me permettez un quart d'heure d'amourette, et je

renonce à toute espèce de vengeance. La petite retournera chez elle,

nous à Paris, et tout sera dit. Quant à la détestée baronne, je lui

pardonne en l'oubliant.

VAN BUCK.

C'est à merveille! et n'aie pas de crainte que tu manques de

femmes pour cela. Il n'est pas dit qu'une vieille folle fera tort à

d'honnêtes gens qui ont amassé un bien considérable, et qui ne sont

point mal tournés. Vrai Dieu! il fait beau clair de lune; cela me

rappelle mon jeune temps.

VALENTIN.

Ce billet doux que je viens de recevoir n'est pas si niais,

savez-vous? Cette petite fille a de l'esprit, et même quelque chose de

mieux; oui, il y a du coeur dans ces trois lignes; je ne sais quoi

de tendre et de hardi, de virginal et de brave en même temps; [le

rendez-vous qu'elle m'assigne est, du reste, comme son billet.

Regardez ce bosquet, ce ciel, ce coin de verdure dans un lieu si

sauvage.] Ah! que le coeur est un grand maître! on n'invente rien de

ce qu'il trouve, et c'est lui seul qui choisit tout.

VAN BUCK.

Je me souviens qu'étant à la Haye, j'eus une équipée de ce genre.

C'était, ma foi, un beau brin de fille: elle avait cinq pieds et

quelques pouces, et une vraie moisson d'appas. Quelles Vénus que ces

Flamandes! On ne sait ce que c'est qu'une femme à présent; dans toutes

vos beautés parisiennes, il y a moitié chair et moitié coton.

VALENTIN.

Il me semble que j'aperçois des lueurs qui errent là-bas dans la

forêt. Qu'est-ce que cela voudrait dire? nous traquerait-on à l'heure

qu'il est?

VAN BUCK.

C'est sans doute le bal qu'on prépare; il y a fête ce soir au château.

VALENTIN.

Séparons-nous pour plus de sûreté; dans une demi-heure, à la ferme.

VAN BUCK.

C'est dit. Bonne chance, garçon; tu me conteras ton affaire, et nous

en ferons quelque chanson; c'était notre ancienne manière, pas de

fredaine qui ne fît un couplet.

_Il chante._

Eh! vraiment, oui, mademoiselle,

Eh! vraiment, oui, nous serons trois.

_Valentin sort. On voit des hommes qui portent des torches rôder à

travers la forêt. Entrent la baronne et l'abbé._

LA BARONNE.

C'est clair comme le jour, elle est folle. C'est un vertige qui lui a

pris.

L'ABBÉ.

Elle me crie: «Je me trouve mal;» vous concevez ma position.

VAN BUCK, _chantant_.

Il est donc bien vrai,

Charmante Colette,

Il est donc bien vrai

Que, pour votre fête,

Colin vous a fait...

Présent d'un bouquet.

LA BARONNE.

Et justement, dans ce moment-là, je vois arriver une voiture. Je n'ai

eu que le temps d'appeler Dupré. Dupré n'y était pas. On entre,

on descend. C'était la marquise de Valangoujar et le baron de

Villebouzin.

L'ABBÉ.

Quand j'ai entendu ce premier cri, j'ai hésité; mais que voulez-vous

faire? Je la voyais là, sans connaissance, étendue à terre; elle

criait à tue-tête, et j'avais la clef dans ma main.

VAN BUCK, _chantant_.

Quand il vous l'offrit,

Charmante brunette,

Quand il vous l'offrit,

Petite Colette,

On dit qu'il vous prit...

Un frisson subit.

LA BARONNE.

Conçoit-on ça? Je vous le demande. Ma fille qui se sauve à travers

champs, et trente voitures qui entrent ensemble! Je ne survivrai

jamais à un pareil moment.

L'ABBÉ.

Encore si j'avais eu le temps, je l'aurais peut-être retenue par

son châle,... ou du moins,... enfin, par mes prières, par mes justes

observations.

VAN BUCK, _chantant_.

Dites à présent,

Charmante bergère,

Dites à présent

Que vous n'aimez guère

Qu'un amant constant...

Vous fasse un présent.

LA BARONNE.

C'est vous, Van Buck? Ah! mon cher ami, nous sommes perdus; qu'est-ce

que ça veut dire? Ma fille est folle, elle court les champs!

[Avez-vous idée d'une chose pareille? J'ai quarante personnes chez

moi; me voilà à pied par le temps qu'il fait.] Vous ne l'avez pas

vue dans le bois? Elle s'est sauvée, c'est comme un rêve; [elle était

coiffée et poudrée d'un côté, c'est sa fille de chambre qui me l'a

dit. Elle est partie en souliers de satin blanc;] elle a renversé

l'abbé qui était là, et lui a passé sur le corps. J'en vais mourir!

[Mes gens ne trouvent rien; et il n'y a pas à dire, il faut que je

rentre. Ce n'est pas votre neveu, par hasard, qui nous jouerait un

tour pareil?] Je vous ai brusqué, n'en parlons plus. Tenez! aidez-moi

et faisons la paix. Vous êtes mon vieil ami, pas vrai? Je suis mère,

Van Buck. Ah! cruelle fortune! cruel hasard! que t'ai-je donc fait?

_Elle se met à pleurer._

VAN BUCK.

Est-il possible, madame la baronne? vous seule à pied! vous, cherchant

votre fille! Grand Dieu! vous pleurez! Ah! malheureux que je suis!

L'ABBÉ.

Sauriez-vous quelque chose, monsieur? De grâce, prêtez-nous vos

lumières.

VAN BUCK.

Venez, baronne, prenez mon bras, et Dieu veuille que nous les

trouvions! Je vous dirai tout; soyez sans crainte. Mon neveu est homme

d'honneur, et tout peut encore se réparer.

LA BARONNE.

Ah bah! c'était un rendez-vous? Voyez-vous la petite masque! A qui se

fier désormais?

_Ils sortent._

SCÈNE IV

_[Une clairière dans le bois.]_

_Entrent_ CÉCILE ET VALENTIN.

VALENTIN.

Qui est là? Cécile, est-ce vous?

CÉCILE.

C'est moi. Que veulent dire ces torches et ces clartés dans la forêt?

VALENTIN.

Je ne sais; qu'importe? Ce n'est pas pour nous.

CÉCILE.

Venez là, où la lune éclaire; [là, où vous voyez ce rocher.]

VALENTIN.

Non, venez là, où il fait sombre; [là, sous l'ombre de ces bouleaux.]

Il est possible qu'on vous cherche, et il faut échapper aux yeux.

CÉCILE.

Je ne verrais pas votre visage; venez, Valentin, obéissez.

VALENTIN.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 · 第 15 / 17 段