de vieillesse.
VAN BUCK, _l'embrassant_.
Ah, malheureux! tu abuses de moi.
VALENTIN.
Écoutez-moi: le mariage me répugne; mais pour vous, mon bon oncle, je
me déciderai à tout. Quelque bizarre que puisse vous sembler ce que je
vais vous proposer, promettez-moi d'y souscrire sans réserve, et, de
mon côté, j'engage ma parole.
VAN BUCK.
De quoi s'agit-il? Dépêche-toi.
VALENTIN.
Promettez d'abord, je parlerai ensuite.
VAN BUCK.
Je ne le puis pas sans rien savoir.
VALENTIN.
Il le faut, mon oncle; c'est indispensable.
VAN BUCK.
Eh bien! soit, je te le promets.
VALENTIN.
Si vous voulez que j'épouse mademoiselle de Mantes, il n'y a pour
cela qu'un moyen: c'est de me donner la certitude qu'elle ne me mettra
jamais aux mains la paire de gants dont nous parlions.
VAN BUCK.
Et que veux-tu que j'en sache?
VALENTIN.
Il y a pour cela des probabilités qu'on peut calculer aisément.
Convenez-vous que, si j'avais l'assurance qu'on peut la séduire en
huit jours, j'aurais grand tort de l'épouser?
VAN BUCK.
Certainement. Quelle apparence?...
VALENTIN.
Je ne vous demande pas un plus long délai. La baronne ne m'a jamais
vu, non plus que sa fille; vous allez faire atteler, et vous irez leur
faire visite. Vous leur direz qu'à votre grand regret, votre neveu
reste garçon: j'arriverai au château une heure après vous, et vous
aurez soin de ne pas me reconnaître; voilà tout ce que je vous
demande; le reste ne regarde que moi.
VAN BUCK.
Mais tu m'effrayes. Qu'est-ce que tu veux faire? A quel titre te
présenter?
VALENTIN.
C'est mon affaire; ne me reconnaissez pas, voilà tout ce dont je vous
charge. [Je passerai huit jours au château; j'ai besoin d'air, et cela
me fera du bien. Vous y resterez si vous voulez.]
VAN BUCK.
Deviens-tu fou? et que prétends-tu faire? Séduire une jeune fille en
huit jours? Faire le galant sous un nom supposé? La belle trouvaille!
Il n'y a pas de contes de fées où ces niaiseries ne soient rebattues.
Me prends-tu pour un oncle du Gymnase?
VALENTIN.[1]
[Il est deux heures, allez-vous-en chez vous.]
_Ils sortent._
SCENE II
_Au château._
LA BARONNE, CÉCILE, UN ABBÉ, UN MAÎTRE DE DANSE. _La baronne, assise,
cause avec l'abbé en faisant de la tapisserie. Cécile prend sa leçon
de danse._
LA BARONNE.
C'est une chose assez singulière que je ne trouve pas mon peloton
bleu.
L'ABBÉ.
Vous le teniez il y a un quart d'heure; il aura roulé quelque part.
LE MAÎTRE DE DANSE.
Si mademoiselle veut faire encore la poule, nous nous reposerons après
cela.
CÉCILE.
Je veux apprendre la valse à deux temps.
LE MAÎTRE DE DANSE.
Madame la baronne s'y oppose. Ayez la bonté de tourner la tête, et de
me faire des oppositions.
L'ABBÉ.
Que pensez-vous, madame, du dernier sermon? ne l'avez-vous pas
entendu?
LA BARONNE.
C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.
L'ABBÉ.
Plaît-il?
LA BARONNE.
Ah! pardon, je n'y étais pas.
L'ABBÉ.
J'ai cru vous y apercevoir.
LA BARONNE.
Où donc?
L'ABBÉ.
A Saint-Roch, dimanche dernier.
LA BARONNE.
Mais oui, très bien. Tout le monde pleurait; le baron ne faisait que
se moucher. Je m'en suis allée à la moitié, parce que ma voisine
avait des odeurs, et que je suis en ce moment-ci entre les bras des
homoeopathes.
LE MAÎTRE DE DANSE.
Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas
d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi
les bras.
CÉCILE.
Mais, monsieur, quand on ne veut pas tomber, il faut bien regarder
devant soi.
LE MAÎTRE DE DANSE.
Fi donc! C'est une chose horrible. Tenez, voyez; y a-t-il rien de plus
simple? Regardez-moi; est-ce que je tombe? Vous allez à droite, vous
regardez à gauche; vous allez à gauche, vous regardez à droite; il n'y
a rien de plus naturel.
LA BARONNE.
C'est une chose inconcevable que je ne trouve pas mon peloton bleu.
CÉCILE.
Maman, pourquoi ne voulez-vous donc pas que j'apprenne la valse à deux
temps?
LA BARONNE.
Parce que c'est indécent.--Avez-vous lu _Jocelyn_?
L'ABBÉ.
Oui, madame, il y a de beaux vers; mais le fond, je vous l'avouerai...
LA BARONNE.
Le fond est noir; tout le petit meuble l'est; vous verrez cela sur du
palissandre.
CÉCILE.
Mais, maman, miss Clary valse bien, et mesdemoiselles de Raimbaut
aussi.
LA BARONNE.
Miss Clary est Anglaise, mademoiselle. Je suis sûre, l'abbé, que vous
êtes assis dessus.
L'ABBÉ.
Moi, madame! sur miss Clary!
LA BARONNE.
Eh! c'est mon peloton, le voilà. Non, c'est du rouge; où est-il passé?
L'ABBÉ.
Je trouve la scène de l'évêque fort belle; il y a certainement du
génie, beaucoup de talent, et de la facilité.
CÉCILE.
Mais, maman, de ce qu'on est Anglaise, pourquoi est-ce décent de
valser?
LA BARONNE.
Il y a aussi un roman que j'ai lu, qu'on m'a envoyé de chez Mongie.
Je ne sais plus le nom, ni de qui c'était. L'avez-vous lu? C'est assez
bien écrit.
L'ABBÉ.
Oui, madame. Il semble qu'on ouvre la grille. Attendez-vous quelque
visite?
LA BARONNE.
Ah! c'est vrai; Cécile, écoutez.
LE MAÎTRE DE DANSE.
Madame la baronne veut vous parler, mademoiselle.
L'ABBÉ.
Je ne vois pas entrer de voiture; ce sont des chevaux qui vont sortir.
CÉCILE, _s'approchant_.
Vous m'avez appelée, maman?
LA BARONNE.
Non. Ah! oui. Il va venir quelqu'un; baissez-vous donc que je vous
parle à l'oreille.--C'est un parti. Êtes-vous coiffée?
CÉCILE.
Un parti?
LA BARONNE.
Oui, très convenable.--Vingt-cinq à trente ans, ou plus jeune;--non,
je n'en sais rien; très bien; allez danser.
CÉCILE.
Mais, maman, je voulais vous dire...
LA BARONNE.
C'est incroyable où est allé ce peloton. Je n'en ai qu'un de bleu, et
il faut qu'il s'envole.
_Entre Van Buck._
VAN BUCK.
Madame la baronne, je vous souhaite le bonjour. Mon neveu n'a pu venir
avec moi; il m'a chargé de vous présenter ses regrets, et d'excuser
son manque de parole.
LA BARONNE.
Ah bah! vraiment, il ne vient pas? Voilà ma fille qui prend sa leçon;
permettez-vous qu'elle continue? Je l'ai fait descendre, parce que
c'est trop petit chez elle.
VAN BUCK.
J'espère bien ne déranger personne. Si mon écervelé de neveu...
LA BARONNE.
Vous ne voulez pas boire quelque chose? Asseyez-vous donc. Comment
allez-vous?
VAN BUCK.
Mon neveu, madame, est bien fâché...
LA BARONNE.
Écoutez donc que je vous dise. L'abbé, vous nous restez, pas vrai? Eh
bien! Cécile, qu'est-ce qui t'arrive?
LE MAÎTRE DE DANSE.
Mademoiselle est lasse, madame.
LA BARONNE.
Chansons! si elle était au bal, et qu'il fût quatre heures du matin,
elle ne serait pas lasse, c'est clair comme le jour.--Dites-moi donc,
vous,
_Bas à Van Buck._
est-ce que c'est manqué?
VAN BUCK.
J'en ai peur; et s'il faut tout dire...
LA BARONNE.
Ah bah! il refuse? Eh bien! c'est joli.
VAN BUCK.
Mon Dieu, madame, n'allez pas croire qu'il y ait là de ma faute en
rien. Je vous jure bien par l'âme de mon père...
LA BARONNE.
Enfin il refuse, pas vrai? C'est manqué?
VAN BUCK.
Mais, madame, si je pouvais sans mentir...
_On entend un grand tumulte au dehors._
LA BARONNE.
Qu'est-ce que c'est? regardez donc, l'abbé.
L'ABBÉ.
Madame, c'est une voiture versée devant la porte du château. On
apporte ici un jeune homme qui semble privé de sentiment.
LA BARONNE.
Ah! mon Dieu! un mort qui m'arrive! Qu'on arrange vite la chambre
verte. Venez, Van Buck, donnez-moi le bras.[2]
_Ils sortent._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
_[Une allée sous une charmille.]_
_Entrent_ VAN BUCK ET VALENTIN, _qui a le bras en écharpe_.
VAN BUCK.
Est-il possible, malheureux garçon, que tu te sois réellement démis le
bras.
VALENTIN.
Il n'y a rien de plus possible; c'est même probable, [et, qui pis est,
assez douloureusement réel.
VAN BUCK.
Je ne sais lequel, dans cette affaire, est le plus à blâmer de nous
deux. Vit-on jamais pareille extravagance!][3]
VALENTIN.
Il fallait bien trouver un prétexte pour m'introduire convenablement.
Quelle raison voulez-vous qu'on ait de se présenter ainsi incognito à
une famille respectable? J'avais donné un louis à mon postillon en lui
demandant sa parole de me verser devant le château. C'est un honnête
homme, il n'y a rien à lui dire, et son argent est parfaitement gagné:
il a mis sa roue dans le fossé avec une constance héroïque. [Je me
suis démis le bras, c'est ma faute, mais] j'ai versé, et je ne me
plains pas. Au contraire, j'en suis bien aise; cela donne aux choses
un air de vérité qui intéresse en ma faveur.
VAN BUCK.
Que vas-tu faire? et quel est ton dessein?
VALENTIN.
Je ne viens pas du tout ici pour épouser mademoiselle de Mantes, mais
uniquement pour vous prouver que j'aurais tort de l'épouser. Mon plan
est fait, ma batterie pointée, et jusqu'ici tout va à merveille. Vous
avez tenu votre promesse comme Régulus ou Hernani. Vous ne m'avez pas
appelé mon neveu, c'est le principal et le plus difficile; me voilà
reçu, [hébergé, couché dans une belle chambre verte, de la fleur
d'orange sur ma table, et des rideaux blancs à mon lit.] C'est une
justice à rendre à votre baronne, elle m'a aussi bien recueilli que
mon postillon m'a versé. Maintenant il s'agit de savoir si tout
le reste ira à l'avenant. Je compte d'abord faire ma déclaration,
secondement écrire un billet...
VAN BUCK.
C'est inutile; je ne souffrirai pas que cette mauvaise plaisanterie
s'achève.
VALENTIN.
Vous dédire! Comme vous voudrez; je me dédis aussi sur-le-champ.
VAN BUCK.
Mais, mon neveu...
VALENTIN.
Dites un mot, je reprends la poste et retourne à Paris; plus de
parole, plus de mariage; vous me déshériterez si vous voulez.
VAN BUCK.
C'est un guêpier incompréhensible, et il est inouï que je sois fourré
là. Mais enfin voyons, explique-toi!
VALENTIN.
Songez, mon oncle, à notre traité. Vous m'avez dit et accordé que,
s'il était prouvé que ma future devait me ganter de certains gants,
je serais un fou d'en faire ma femme. [Par conséquent, l'épreuve étant
admise, vous trouverez bon, juste et convenable qu'elle soit
aussi complète que possible. Ce que je dirai sera bien dit; ce que
j'essayerai, bien essayé, et ce que je pourrai faire, bien fait: vous
ne me chercherez pas chicane, et j'ai carte blanche en tout cas.]
VAN BUCK.
Mais, monsieur, il y a pourtant de certaines bornes, de certaines
choses...--Je vous prie de remarquer que, si vous allez vous
prévaloir...--Miséricorde! comme tu y vas!
VALENTIN.
Si notre future est telle que vous la croyez et que vous me l'avez
représentée, il n'y a pas le moindre danger, et elle ne peut que s'en
trouver plus digne. Figurez-vous que je suis le premier venu; je suis
amoureux de mademoiselle de Mantes, vertueuse épouse de Valentin Van
Buck; songez comme la jeunesse du jour est entreprenante et hardie!
que ne fait-on pas, d'ailleurs, quand on aime? Quelles escalades,
quelles lettres de quatre pages, quels torrents de larmes, quels
cornets de dragées! Devant quoi recule un amant? De quoi peut-on lui
demander compte? Quel mal fait-il, et de quoi s'offenser? il aime. O
mon oncle Van Buck! rappelez-vous le temps où vous aimiez.
VAN BUCK.
De tout temps j'ai été décent, et j'espère que vous le serez, sinon je
dis tout à la baronne.
VALENTIN.
Je ne compte rien faire qui puisse choquer personne. Je compte
d'abord faire ma déclaration; secondement, écrire plusieurs billets;
troisièmement, gagner la fille de chambre; quatrièmement, rôder dans
les petits coins; cinquièmement, prendre l'empreinte des serrures avec
de la cire à cacheter; sixièmement, faire une échelle de cordes, et
couper les vitres avec ma bague; septièmement, me mettre à genoux par
terre en récitant la _Nouvelle Héloïse_; et huitièmement, si je ne
réussis pas, m'aller noyer dans la pièce d'eau; mais je vous jure
d'être décent, et de ne pas dire un seul gros mot, ni rien qui blesse
les convenances.
VAN BUCK.
Tu es un roué et un impudent; je ne souffrirai rien de pareil.
VALENTIN.
Mais pensez donc que tout ce que je vous dis là, dans quatre ans
d'ici un autre le fera, si j'épouse mademoiselle de Mantes; et comment
voulez-vous que je sache de quelle résistance elle est capable, si je
ne l'ai d'abord essayé moi-même? Un autre tentera bien plus encore, et
aura devant lui un bien autre délai; en ne demandant que huit jours,
j'ai fait un acte de grande humilité.
VAN BUCK.
C'est un piège que tu m'as tendu; jamais je n'ai prévu cela.
VALENTIN.
Et que pensiez-vous donc prévoir quand vous avez accepté la gageure?
VAN BUCK.
Mais, mon ami, je pensais, je croyais,--je croyais que tu allais
faire ta cour,... mais poliment,... à cette jeune personne, comme, par
exemple, de lui... de lui dire... Ou si par hasard,... et encore je
n'en sais rien... Mais que diable! tu es effrayant.
VALENTIN.
Tenez! voilà la blanche Cécile qui nous arrive à petits pas.[4]
[Entendez-vous craquer le bois sec? La mère tapisse avec son abbé.
Vite, fourrez-vous dans la charmille.] Vous serez témoin de la
première escarmouche, et vous m'en direz votre avis.
VAN BUCK.
Tu l'épouseras si elle te reçoit mal?
_Il se cache [dans la charmille]._
VALENTIN.
Laissez-moi faire, et ne bougez pas. Je suis ravi de vous avoir pour
spectateur, et l'ennemi détourne l'allée. Puisque vous m'avez appelé
fou, je veux vous montrer qu'en fait d'extravagances, les plus fortes
sont les meilleures. Vous allez voir, avec un peu d'adresse, ce que
rapportent les blessures honorables reçues pour plaire à la beauté.
[Considérez cette démarche pensive, et faites-moi la grâce de me dire
si ce bras estropié ne me sied pas. Eh! que voulez-vous! c'est qu'on
est pâle; il n'y a au monde que cela.
Un jeune malade, à pas lents...]
Surtout pas de bruit; voici l'instant critique; respectez la foi des
serments. [Je vais m'asseoir au pied d'un arbre, comme un pasteur des
temps passés.]
_Entre Cécile, un livre à la main._
VALENTIN.
[Déjà levée, mademoiselle, et seule à cette heure dans le bois?]
CÉCILE.
C'est vous, monsieur? je ne vous reconnaissais pas. Comment se porte
votre foulure?
VALENTIN, _à part_.
Foulure! voilà un vilain mot.
_Haut._
C'est trop de grâce que vous me faites, et il y a de certaines
blessures qu'on ne sent jamais qu'à demi.
CÉCILE.
Vous a-t-on servi à déjeuner?
VALENTIN.
Vous êtes trop bonne; de toutes les vertus de votre sexe,
l'hospitalité est la moins commune, et on ne la trouve nulle part
aussi douce, aussi précieuse que chez vous; et si l'intérêt qu'on m'y
témoigne...
CÉCILE.
Je vais dire qu'on vous monte un bouillon.
_Elle sort._
VAN BUCK, _rentrant_.
Tu l'épouseras! tu l'épouseras! Avoue qu'elle a été parfaite. Quelle
naïveté! quelle pudeur divine! On ne peut pas faire un meilleur choix.
VALENTIN.
Un moment, mon oncle, un moment; vous allez bien vite en besogne.
VAN BUCK.
Pourquoi pas? Il n'en faut pas plus; tu vois clairement à qui tu as
affaire, et ce sera toujours de même. Que tu seras heureux avec cette
femme-là! Allons tout dire à la baronne; je me charge de l'apaiser.
VALENTIN.
Bouillon! Comment une jeune fille peut-elle prononcer ce mot-là? Elle
me déplaît; elle est laide et sotte. Adieu, mon oncle, je retourne à
Paris.
VAN BUCK.
Plaisantez-vous? où est votre parole? Est-ce ainsi qu'on se joue de
moi? [Que signifient ces yeux baissés et cette contenance défaite?]
Est-ce à dire que vous me prenez pour un libertin de votre espèce, et
que vous vous servez de ma folle complaisance comme d'un manteau pour
vos méchants desseins? N'est-ce donc vraiment qu'une séduction que
vous venez tenter ici sous le masque de cette épreuve? Jour de Dieu!
si je le croyais!...
VALENTIN.
Elle me déplaît, ce n'est pas ma faute, et je n'en ai pas répondu.
VAN BUCK.
En quoi peut-elle vous déplaire? elle est jolie, ou je ne m'y connais
pas. Elle a les yeux longs et bien fendus, des cheveux superbes,
une taille passable. Elle est parfaitement bien élevée; elle sait
l'anglais et l'italien; elle aura trente mille livres de rente, et en
attendant une très belle dot. Quel reproche pouvez-vous lui faire, et
pour quelle raison n'en voulez-vous pas?
VALENTIN.
Il n'y a jamais de raison à donner pourquoi les gens plaisent ou
déplaisent. Il est certain qu'elle me déplaît, elle, sa foulure et son
bouillon.
VAN BUCK.
C'est votre amour-propre qui souffre. Si je n'avais pas été là, vous
seriez venu me faire cent contes sur votre premier entretien, et
vous targuer de belles espérances. Vous vous étiez imaginé faire sa
conquête en un clin d'oeil, et c'est là où le bât vous blesse. [Elle
vous plaisait hier au soir, quand vous ne l'aviez encore qu'entrevue,
et qu'elle s'empressait avec sa mère à vous soigner de votre sot
accident. Maintenant] vous la trouvez laide, parce qu'elle fait à
peine attention à vous. Je vous connais mieux que vous ne pensez, et
je ne céderai pas si vite. Je vous défends de vous en aller.
VALENTIN.
Comme vous voudrez. Je ne veux pas d'elle; je vous répète que je la
trouve laide; elle a un air niais qui est révoltant. Ses yeux sont
grands, c'est vrai, mais ils ne veulent rien dire; [ses cheveux sont
beaux, mais elle a le front plat;] quant à la taille, c'est peut-être
ce qu'elle a de mieux, quoique vous ne la trouviez que passable. Je la
félicite de savoir l'italien, elle y a peut-être plus d'esprit qu'en
français; pour ce qui est de sa dot, qu'elle la garde, je n'en veux
pas plus que de son bouillon.
VAN BUCK.
A-t-on idée d'une pareille tête, et peut-on s'attendre à rien de
semblable? Va, va! ce que je disais hier n'est que la pure vérité. Tu
n'es capable que de rêver de balivernes, et je ne veux plus m'occuper
de toi. Épouse une blanchisseuse si tu veux. Puisque tu refuses ta
fortune, lorsque tu l'as entre les mains, que le hasard décide du
reste; cherche-le au fond de tes cornets. Dieu m'est témoin que ma
patience a été telle depuis trois ans, que nul autre peut-être à ma
place...
VALENTIN.
Est-ce que je me trompe? Regardez donc, mon oncle, il me semble
qu'elle revient par ici. Oui, je l'aperçois entre les arbres; elle va
repasser dans le taillis.
VAN BUCK.
Où donc? quoi? qu'est-ce que tu dis?
VALENTIN.
Ne voyez-vous pas une robe blanche derrière ces touffes de lilas? Je
ne me trompe pas, c'est bien elle. Vite, mon oncle, rentrez [dans la
charmille], qu'on ne nous surprenne pas ensemble.
VAN BUCK.
A quoi bon, puisqu'elle te déplaît?
VALENTIN.
Il n'importe, je veux l'aborder, pour que vous ne puissiez pas dire
que je l'ai jugée trop légèrement.
VAN BUCK.
Tu l'épouseras si elle persévère?
_Il se cache de nouveau._
VALENTIN.
Chut! pas de bruit; la voici qui arrive.
CÉCILE, _entrant_.
Monsieur, ma mère m'a chargée de vous demander si vous comptiez partir
aujourd'hui.
VALENTIN.
Oui, mademoiselle, c'est mon intention, et j'ai demandé des chevaux.
CÉCILE.
C'est qu'on fait un whist au salon, et que ma mère vous serait bien
obligée si vous vouliez faire le quatrième.
VALENTIN.
J'en suis fâché, mais je ne sais pas jouer.
CÉCILE.
Et si vous vouliez rester à dîner, nous avons un faisan truffé.
VALENTIN.
Je vous remercie; je n'en mange pas.
CÉCILE.
Après dîner, il nous vient du monde, et nous danserons la mazourke.
VALENTIN.
Excusez-moi, je ne danse jamais.
CÉCILE
C'est bien dommage. Adieu, monsieur.
_Elle sort._
VAN BUCK, _rentrant_.
Ah çà! voyons, l'épouseras-tu? Qu'est-ce que tout cela signifie? Tu
dis que tu as demandé des chevaux: est-ce que c'est vrai? ou si tu te
moques de moi?
VALENTIN.
Vous aviez raison, elle est agréable; je la trouve mieux que la
première fois; elle a un petit signe au coin de la bouche que je
n'avais pas remarqué.
VAN BUCK.
Où vas-tu? Qu'est-ce qui t'arrive? Veux-tu me répondre sérieusement?
VALENTIN.
Je ne vais nulle part, je me promène avec vous. Est-ce que vous la
trouvez mal faite?
VAN BUCK.
Moi? Dieu m'en garde! je la trouve complète en tout.
VALENTIN.
Il me semble qu'il est bien matin pour jouer au whist; y jouez-vous,
mon oncle? Vous devriez rentrer au château.[5]
VAN BUCK.
Certainement, je devrais y rentrer; j'attends que vous daigniez me
répondre. Restez-vous ici, oui ou non?
VALENTIN.
Si je reste, c'est pour notre gageure; je n'en voudrais pas avoir le
démenti; mais ne comptez sur rien jusqu'à tantôt; [mon bras malade me
met au supplice.
VAN BUCK.
Rentrons; tu te reposeras.
VALENTIN.
Oui,] j'ai envie de prendre ce bouillon qui est là-haut; il faut que
j'écrive; je vous reverrai à dîner.
VAN BUCK.
Écrire! j'espère que ce n'est pas à elle que tu écriras.
VALENTIN.
Si je lui écris, c'est pour notre gageure. Vous savez que c'est
convenu.
VAN BUCK.
Je m'y oppose formellement, à moins que tu ne me montres ta lettre.
VALENTIN.
Tant que vous voudrez. Je vous dis et je vous répète qu'elle me plaît
médiocrement.
VAN BUCK.
Quelle nécessité de lui écrire? Pourquoi ne lui as-tu pas fait tout à
l'heure ta déclaration de vive voix, comme tu te l'étais promis?
VALENTIN.
Pourquoi?
VAN BUCK.
Sans doute; qu'est-ce qui t'en empêchait? Tu avais le plus beau
courage du monde.
VALENTIN.
[C'est que mon bras me faisait souffrir.] Tenez! la voilà qui repasse
une troisième fois; la voyez-vous là-bas dans l'allée?
VAN BUCK.
Elle tourne autour de la plate-bande, et la charmille est circulaire.
Il n'y a rien là que de très convenable.
VALENTIN.
Ah! coquette fille! c'est autour du feu qu'elle tourne, comme un
papillon ébloui. Je veux jeter cette pièce à pile ou face pour savoir
si je l'aimerai.
VAN BUCK.
Tâche donc qu'elle t'aime auparavant; le reste est le moins difficile.
VALENTIN.
Soit. Regardons-la bien tous les deux. Elle va passer entre ces deux
touffes d'arbres. Si elle tourne la tête de notre côté, je l'aime;
sinon, je m'en vais à Paris.
VAN BUCK.
Gageons qu'elle ne se retourne pas.
VALENTIN.
Oh, que si! Ne la perdons pas de vue.
VAN BUCK.
Tu as raison.--Non, pas encore; elle paraît lire attentivement.
VALENTIN.
Je suis sûr qu'elle va se retourner.
VAN BUCK.
Non, elle avance; la touffe d'arbres approche. Je suis convaincu
qu'elle n'en fera rien.
VALENTIN.
Elle doit pourtant nous voir, rien ne nous cache; je vous dis qu'elle
se retournera.
VAN BUCK.
Elle a passé, tu as perdu.
VALENTIN.
Je vais lui écrire, ou que le ciel m'écrase! Il faut que je sache à
quoi m'en tenir. C'est incroyable qu'une petite fille traite les gens
aussi légèrement. Pure hypocrisie! pur manège! Je vais lui dépêcher un
billet en règle; je lui dirai que je meurs d'amour pour elle, que
je me suis cassé le bras pour la voir, que si elle me repousse je
me brûle la cervelle, et que si elle veut de moi je l'enlève demain
matin. [Venez, rentrons, je veux écrire devant vous.]
VAN BUCK.
Tout beau, mon neveu! quelle mouche vous pique? Vous nous ferez
quelque mauvais tour ici.
VALENTIN.
Croyez-vous donc que deux mots en l'air puissent signifier quelque
chose? Que lui ai-je dit que d'indifférent, et que m'a-t-elle dit
elle-même? Il est tout simple qu'elle ne se retourne pas. Elle ne
sait rien, et je n'ai rien su lui dire. Je ne suis qu'un sot, si
vous voulez; il est possible que je me pique d'orgueil et que mon
amour-propre soit en jeu. Belle ou laide, peu m'importe; je veux voir
clair dans son âme. Il y a là-dessous quelque ruse, quelque parti pris
que nous ignorons; laissez-moi faire, tout s'éclaircira.
VAN BUCK.
Le diable m'emporte! tu parles en amoureux. Est-ce que tu le serais
par hasard?
VALENTIN.
Non; je vous ai dit qu'elle me déplaît. Faut-il vous rebattre cent
fois la même chose? Dépêchons-nous, [rentrons au château.]
VAN BUCK.
Je vous ai dit que je ne veux pas de lettre, et surtout de celle dont
vous parlez.
VALENTIN.
Venez toujours, nous nous déciderons.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_[Le salon.]_
LA BARONNE ET L'ABBÉ, _devant une table de jeu préparée_.
LA BARONNE.
Vous direz ce que vous voudrez, c'est désolant de jouer avec un mort.
Je déteste la campagne à cause de cela.
L'ABBÉ.
Mais où est donc M. Van Buck? [est-ce qu'il n'est pas encore
descendu?]
LA BARONNE.
Je l'ai vu tout à l'heure dans le parc avec ce monsieur de la chaise,
qui, par parenthèse, n'est guère poli de ne pas vouloir nous rester à
dîner.
L'ABBÉ.
S'il a des affaires pressées...
LA BARONNE.
Bah! des affaires, tout le monde en a. La belle excuse! Si on ne
pensait jamais qu'aux affaires, on ne serait jamais à rien. Tenez!
l'abbé, jouons au piquet; je me sens d'une humeur massacrante.
L'ABBÉ, _mêlant les cartes_.
Il est certain que les jeunes gens du jour ne se piquent pas d'être
polis.
LA BARONNE.
Polis! je crois bien. Est-ce qu'ils s'en doutent? et qu'est-ce que
c'est que d'être poli? Mon cocher est poli. De mon temps, l'abbé, on
était galant.
L'ABBÉ.