croyais.
JACQUELINE.
Pourquoi pour me rendre service?
FORTUNIO.
Madelon m'a dit quelques mots...
JACQUELINE.
Vous le saviez, malheureux, et vous veniez à ce jardin!
FORTUNIO.
Le premier mot que je vous aie dit de ma vie, c'est que je mourrais de
bon coeur pour vous, et le second, c'est que je ne mentais jamais.
JACQUELINE.
Vous le saviez et vous veniez! Songez-vous à ce que vous dites? Il
s'agissait d'un guet-apens.
FORTUNIO.
Je savais tout.
JACQUELINE.
Il s'agissait d'être surpris, d'être tué peut-être, traîné en prison;
que sais-je? c'est horrible à dire.
FORTUNIO.
Je savais tout.
JACQUELINE.
Vous saviez tout? vous saviez tout? [Vous étiez caché là, hier, dans
cette alcôve, derrière ce rideau.] Vous écoutiez, n'est-il pas vrai?
vous saviez encore tout, n'est-ce pas?
FORTUNIO.
Oui.
JACQUELINE.
Vous saviez que je mens, que je trompe, que je vous raille, et que
je vous tue? vous saviez que j'aime Clavaroche et qu'il me fait faire
tout ce qu'il veut? que je joue une comédie? que là, hier, je vous ai
pris pour dupe? que je suis lâche et méprisable? que je vous expose à
la mort par plaisir? Vous saviez tout, vous en étiez sûr? Eh bien! eh
bien!... qu'est-ce que vous savez maintenant?
FORTUNIO.
Mais, Jacqueline, je crois... je sais...
JACQUELINE.
Sais-tu que je t'aime, enfant que tu es? qu'il faut que tu me
pardonnes ou que je meure; et que je te le demande à genoux?
SCÈNE IV
_[La salle à manger.]_
MAITRE ANDRÉ, CLAVAROCHE, FORTUNIO ET JACQUELINE [, _à table_].
MAITRE ANDRÉ.
Grâce au ciel, nous voilà tous joyeux, tous réunis et tous amis. Si je
doute jamais de ma femme, puisse mon vin m'empoisonner!
[JACQUELINE.
Donnez-moi donc à boire, monsieur Fortunio.]
CLAVAROCHE, _bas_.
Je vous répète que votre clerc m'ennuie; faites-moi la grâce de le
renvoyer.
JACQUELINE, _bas_.
Je fais ce que vous m'avez dit.
MAITRE ANDRÉ.
Quand je pense qu'hier j'ai passé la nuit dans l'étude à me morfondre
sur un maudit soupçon, je ne sais de quel nom m'appeler.
[JACQUELINE.
Monsieur Fortunio, donnez-moi ce coussin.
CLAVAROCHE, _bas_.
Me croyez-vous un autre maître André?] Si votre clerc ne sort de la
maison, j'en sortirai tantôt moi-même.
JACQUELINE.
Je fais ce que vous m'avez dit.
MAITRE ANDRÉ.
Mais je l'ai conté à tout le monde; il faut que justice se fasse
ici-bas. Toute la ville saura qui je suis; et désormais, pour
pénitence, je ne douterai de quoi que ce soit.[13]
[JACQUELINE.
Monsieur Fortunio, je bois à vos amours.
CLAVAROCHE, _bas_.
En voilà assez, Jacqueline, et je comprends ce que cela signifie. Ce
n'est pas là ce que je vous ai dit.
MAITRE ANDRÉ.
Oui! aux amours de Fortunio!]
_Il chante._
Amis, buvons, buvons sans cesse.
FORTUNIO.
Cette chanson-là est bien vieille; chantez donc, monsieur Clavaroche!
FIN DU CHANDELIER.
ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR POUR LA REPRÉSENTATION
1.--PAGE 234.
_Adieu, adieu._ Eh bien! tu le vois: il n'y a rien de tel que de
s'expliquer: on finit toujours par s'entendre.
2.--PAGE 237.
_Bah! ce sont les grands parents_ et le lieutenant de police _qui
disent que tout se sait_, etc.
3.--PAGE 242.
_Un amoureux n'est pas un amant._
JACQUELINE.
Sans doute, mais...
CLAVAROCHE.
_Tenez_, etc.
4.--PAGE 246.
_Elles ne tâtent que_ de l'épaulette, etc.
5.--PAGE 248.
_Qui? celui là_ qui taille sa plume?
6.--PAGE 259.
ACTE DEUXIÈME
Une salle à manger.--Une table servie.
SCÈNE PREMIÈRE
GUILLAUME, LANDRY.
GUILLAUME.
_Il me semble que Fortunio n'est pas resté longtemps à l'étude._
(Suit toute la scène II du IIe acte.)
... _C'est bien le moins que les clercs se reposent._
_Ils sortent._
CLAVAROCHE, UN DOMESTIQUE.
CLAVAROCHE, _entrant_.
Personne encore?
LE DOMESTIQUE.
Non, monsieur.
CLAVAROCHE.
C'est bon, j'attendrai.
_Le domestique sort._
_En conscience, ces belles dames, si on les aimait tout de bon_, etc.
(Suit la scène Ire.)
7.--PAGE 264.
_J'ai apporté dans ma poche_ un petit Amour en sucre.
8.--PAGE 265.
_Voulez-vous dîner avec nous?_
CLAVAROCHE.
Assurément, mon couvert est mis.
_Ils se mettent à table._
MAITRE ANDRÉ.
_Nous avons aujourd'hui au logis_, etc.
9.--PAGE 271.
_Chantez donc, monsieur Fortunio._
MAITRE ANDRÉ.
Est-ce qu'il chante?--Comment, bien vieille! c'est moi qui l'ai
composée pour le jour de mes noces.
FORTUNIO.
_Si madame veut l'ordonner_, etc.
10.--PAGE 274.
JACQUELINE, _bas à Fortunio_.
Attendez-moi ici.--Je reviens dans un instant.
11.--PAGE 283.
CLAVAROCHE.
_Tu crois?_
FORTUNIO, _caché_.
Juste ciel!
JACQUELINE.
_J'ai cru entendre un soupir._
CLAVAROCHE.
Bon! c'est votre mari qui vient.
LES MÊMES, MAITRE ANDRÉ.
MAITRE ANDRÉ, _un peu aviné_.
Capitaine! capitaine! où êtes-vous donc? Eh bien! vous me laissez
prendre mon café tout seul?--Et cette fine partie de piquet?
CLAVAROCHE, _à part_.
C'est amusant!
MAITRE ANDRÉ.
Hier il m'a fait capot.
CLAVAROCHE.
Vous voulez jouer maintenant?
MAITRE ANDRÉ.
Et ma revanche?
CLAVAROCHE.
Venez donc, maître André.
_On sort._
FORTUNIO, _tombant accablé sur un fauteuil_.
_Sang du Christ! il est son amant!_
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
12.--PAGE 285.
ACTE TROISIÈME
_La chambre à coucher de Jacqueline._
MADELON.
_Madame, un danger vous menace_, etc.
13.--PAGE 313.
_Je ne douterai de quoi que ce soit._--Allons nous mettre à table.
Fortunio, tu nous chanteras ta romance, et nous boirons à tes amours.
Moi je vous chanterai: «Amis, buvons, buvons sans cesse,» etc.
FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.
Cette comédie, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_, en 1835, a
été représentée, pour la première fois, le 10 août 1848, au
Théâtre-Historique. Une jeune actrice de grande espérance,
mademoiselle Maillet, remplissait le rôle de Jacqueline.--Elle
mourut peu de temps après.--La distribution des autres rôles était si
défectueuse et l'exécution si insuffisante, que le public put à peine
comprendre la pièce; mais le 29 juin 1850, elle reparut sur l'affiche
du Théâtre-Français, et cette fois elle fut jouée avec une rare
perfection; c'est pourquoi l'on peut considérer les artistes de la
Comédie-Française comme ayant créé les rôles. Au mois d'octobre 1850,
on jouait encore le _Chandelier_ avec un grand succès, lorsqu'un ordre
exprès de M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, en fit suspendre
les représentations. Depuis lors, la commission d'examen a plusieurs
fois refusé l'autorisation de reprendre le _Chandelier_; mais cette
interdiction ne peut pas durer toujours.
* * * * *
IL NE FAUT JURER DE RIEN
COMÉDIE EN TROIS ACTES
PUBLIÉE EN 1836, REPRÉSENTÉE EN 1848.
PERSONNAGES. ACTEURS
QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
VAN BUCK, négociant. MM. PROVOST.
VALENTIN VAN BUCK, son neveu. BRINDEAU.
UN ABBÉ. GOT.
UN MAITRE DE DANSE. MATHIEN.
UN AUBERGISTE.
UN GARÇON.
LA BARONNE DE MANTES. MLLE MANTE.
CÉCILE, sa fille. A. LUTHER.
_La scène est à Paris dans la première partie de l'acte
Ier, et ensuite au château de la baronne._
[Illustration: Dessin de Bida. Gravé par Ballin.
IL NE FAUT JURER DE RIEN.
CÉCILE.
De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?]
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
_La chambre de Valentin._
VALENTIN, _assis_.--_Entre_ VAN BUCK.
VAN BUCK.
Monsieur mon neveu, je vous souhaite le bonjour.
VALENTIN.
Monsieur mon oncle, votre serviteur.
VAN BUCK.
Restez assis; j'ai à vous parler.
VALENTIN.
Asseyez-vous; j'ai donc à vous entendre. Veuillez vous mettre dans la
bergère, et poser là votre chapeau.
VAN BUCK, _s'asseyant_.
Monsieur mon neveu, la plus longue patience et la plus robuste
obstination doivent, l'une ou l'autre, finir tôt ou tard. Ce qu'on
tolère devient intolérable, incorrigible ce qu'on ne corrige pas; et
qui vingt fois a jeté la perche à un fou qui veut se noyer, peut être
forcé un jour ou l'autre de l'abandonner ou de périr avec lui.
VALENTIN.
Oh! oh! voilà qui est débuter, et vous avez là des métaphores qui se
sont levées de grand matin.
VAN BUCK.
Monsieur, veuillez garder le silence, et ne pas vous permettre de me
plaisanter. C'est vainement que les plus sages conseils, depuis
trois ans, tentent de mordre sur vous. Une insouciance ou une fureur
aveugle, des résolutions sans effet, mille prétextes inventés à
plaisir, une maudite condescendance, tout ce que j'ai pu ou puis
faire encore (mais, par ma barbe! je ne ferai plus rien!)... Où me
menez-vous à votre suite? Vous êtes aussi entêté...
VALENTIN.
Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère.
VAN BUCK.
Non, monsieur; n'interrompez pas. Vous êtes aussi obstiné que je me
suis, pour mon malheur, montré crédule et patient. Est-il croyable, je
vous le demande, qu'un jeune homme de vingt-cinq ans passe son temps
comme vous le faites? De quoi servent mes remontrances, et quand
prendrez-vous un état? Vous êtes pauvre, puisqu'au bout du compte
vous n'avez de fortune que la mienne; mais, finalement, je ne suis pas
moribond, et je digère encore vertement. Que comptez-vous faire d'ici
à ma mort?
VALENTIN.
Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère, et vous allez vous oublier.
VAN BUCK.
Non, monsieur; je sais ce que je fais. Si je suis le seul de la
famille qui se soit mis dans le commerce, c'est grâce à moi, ne
l'oubliez pas, que les débris d'une fortune détruite ont pu encore se
relever. Il vous sied bien de sourire quand je parle! Si je n'avais
pas vendu du guingan à Anvers, vous seriez maintenant à l'hôpital
avec votre robe de chambre à fleurs. Mais, Dieu merci, vos chiennes de
bouillottes...
VALENTIN.
Mon oncle Van Buck, voilà le trivial; vous changez de ton, vous vous
oubliez; vous avez mieux commencé que cela.
VAN BUCK.
Sacrebleu! tu te moques de moi! Je ne suis bon apparemment qu'à payer
tes lettres de change? J'en ai reçu une ce matin: soixante louis! te
railles-tu des gens? Il te sied bien de faire le fashionable (que
le diable soit des mots anglais!), quand tu ne peux pas payer ton
tailleur! C'est autre chose de descendre d'un beau cheval pour
retrouver au fond d'un hôtel une bonne famille opulente, ou de sauter
à bas d'un carrosse de louage pour grimper deux ou trois étages. Avec
tes gilets de satin, tu demandes, en rentrant du bal, ta chandelle à
ton portier, et il regimbe quand il n'a pas eu ses étrennes. Dieu sait
si tu les lui donnes tous les ans! Lancé dans un monde plus riche
que toi, tu puises chez tes amis le dédain de toi-même; [tu portes ta
barbe en pointe et tes cheveux sur les épaules, comme si tu n'avais
pas seulement de quoi acheter un ruban pour te faire une queue.]
Tu écrivailles dans les gazettes; [tu es capable de te faire
saint-simonien quand tu n'auras plus ni sou ni maille, et cela
viendra, je l'en réponds.] Va, va! un écrivain public est plus
estimable que toi. Je finirai par te couper les vivres, et tu mourras
dans un grenier.
VALENTIN.
Mon bon oncle Van Buck, je vous respecte et je vous aime. Faites-moi
la grâce de m'écouter. Vous avez payé ce matin une lettre de change à
mon intention. Quand vous êtes venu, j'étais à la fenêtre et je vous
ai vu arriver; vous méditiez un sermon juste aussi long qu'il y a
d'ici chez vous. Épargnez, de grâce, vos paroles. Ce que vous pensez,
je le sais; ce que vous dites, vous ne le pensez pas toujours; ce que
vous faites, je vous en remercie. Que j'aie des dettes et que je
ne sois bon à rien, cela se peut; qu'y voulez-vous faire? Vous avez
soixante mille livres de rente...
VAN BUCK.
Cinquante.
VALENTIN.
Soixante, mon oncle; vous n'avez pas d'enfants, et vous êtes plein de
bonté pour moi. Si j'en profite, où est le mal? Avec soixante bonnes
mille livres de rente...
VAN BUCK.
Cinquante, cinquante; pas un denier de plus.
VALENTIN.
Soixante; vous me l'avez dit vous-même.
VAN BUCK.
Jamais. Où as-tu pris cela?
VALENTIN.
Mettons cinquante. Vous êtes jeune, gaillard encore, et bon vivant.
Croyez-vous que cela me fâche, et que j'aie soif de votre bien? Vous
ne me faites pas tant d'injure; et vous savez que les mauvaises têtes
n'ont pas toujours les plus mauvais coeurs. Vous me querellez de ma
robe de chambre: vous en avez porté bien d'autres. [Ma barbe en pointe
ne veut pas dire que je sois un saint-simonien: je respecte trop
l'héritage.] Vous vous plaignez de mes gilets: voulez-vous qu'on sorte
en chemise? Vous me dites que je suis pauvre et que mes amis ne le
sont pas: tant mieux pour eux, ce n'est pas ma faute. Vous imaginez
qu'ils me gâtent et que leur exemple me rend dédaigneux: je ne le suis
que de ce qui m'ennuie, et puisque vous payez mes dettes, vous voyez
bien que je n'emprunte pas. Vous me reprochez d'aller en fiacre: c'est
que je n'ai pas de voiture. Je prends, dites-vous, en rentrant, ma
chandelle chez mon portier: c'est pour ne pas monter sans lumière; à
quoi bon se casser le cou? Vous voudriez me voir un état: faites-moi
nommer premier ministre, et vous verrez comme je ferai mon chemin.
Mais quand je serai surnuméraire dans l'entre-sol d'un avoué, je vous
demande ce que j'y apprendrai, sinon que tout est vanité. Vous dites
que je joue à la bouillotte: c'est que j'y gagne quand j'ai brelan;
mais soyez sûr que je n'y perds pas plus tôt que je me repens de ma
sottise. Ce serait, dites-vous, autre chose si je descendais d'un beau
cheval pour entrer dans un bon hôtel: je le crois bien! vous en parlez
à votre aise. Vous ajoutez que vous êtes fier, quoique vous ayez vendu
du guingan; et plût à Dieu que j'en vendisse! ce serait la preuve
que je pourrais en acheter. [Pour ma noblesse, elle m'est aussi
chère qu'elle peut vous l'être à vous-même; mais c'est pourquoi je ne
m'attelle pas, ni plus que moi les chevaux de pur sang.] Tenez! mon
oncle, ou je me trompe, ou vous n'avez pas déjeuné. Vous êtes resté
le coeur à jeun sur cette maudite lettre de change: avalons-la de
compagnie, je vais demander le chocolat.
_Il sonne. On sert à déjeuner._
VAN BUCK.
Quel déjeuner! Le diable m'emporte! tu vis comme un prince.
VALENTIN.
Eh! que voulez-vous? quand on meurt de faim, il faut bien tâcher de se
distraire.
_Ils s'attablent._
VAN BUCK.
Je suis sûr que, parce que je me mets là, tu te figures que je te
pardonne.
VALENTIN.
Moi? Pas du tout. Ce qui me chagrine, lorsque vous êtes irrité, c'est
qu'il vous échappe malgré vous des expressions d'arrière-boutique.
Oui, sans le savoir, vous vous écartez de cette fleur de politesse
qui vous distingue particulièrement; mais quand ce n'est pas devant
témoins, vous comprenez que je ne vais pas le dire.
VAN BUCK.
C'est bon, c'est bon; il ne m'échappe rien. Mais brisons là, et
parlons d'autre chose. Tu devrais bien te marier.
VALENTIN.
Seigneur, mon Dieu! qu'est-ce que vous dites?
VAN BUCK.
Donne-moi à boire. Je dis que tu prends de l'âge et que tu devrais te
marier.
VALENTIN.
Mais, mon oncle, qu'est-ce que je vous ai fait?
VAN BUCK.
Tu m'as fait des lettres de change. Mais quand tu ne m'aurais
rien fait, qu'a donc le mariage de si effroyable? Voyons, parlons
sérieusement. Tu serais, parbleu! bien à plaindre quand on te mettrait
ce soir dans les bras une jolie fille bien élevée, avec cinquante
mille écus sur la table pour t'égayer demain matin au réveil. Voyez un
peu le grand malheur, et comme il y a de quoi faire l'ombrageux! Tu
as des dettes, je te les payerai; une fois marié, tu te rangeras.
Mademoiselle de Mantes a tout ce qu'il faut...
VALENTIN.
Mademoiselle de Mantes! Vous plaisantez?
VAN BUCK.
Puisque son nom m'est échappé, je ne plaisante pas. C'est d'elle qu'il
s'agit, et si tu veux...
VALENTIN.
Et si elle veut. C'est comme dit la chanson:
Je sais bien qu'il ne tiendrait qu'à moi
De l'épouser, si elle voulait.
VAN BUCK.
Non; c'est de toi que cela dépend. Tu es agréé, tu lui plais.
VALENTIN.
Je ne l'ai jamais vue de ma vie.
VAN BUCK.
Cela ne fait rien; je te dis que tu lui plais.
VALENTIN.
En vérité?
VAN BUCK.
Je t'en donne ma parole.
VALENTIN.
Eh bien donc! elle me déplaît.
VAN BUCK.
Pourquoi?
VALENTIN.
Par la même raison que je lui plais.
VAN BUCK.
Cela n'a pas le sens commun, de dire que les gens nous déplaisent
quand nous ne les connaissons pas.
VALENTIN.
Comme de dire qu'ils nous plaisent. Je vous en prie, ne parlons plus
de cela.
VAN BUCK.
Mais, mon ami, en y réfléchissant (donne-moi à boire), il faut faire
une fin.
VALENTIN.
Assurément, il faut mourir une fois dans sa vie.
VAN BUCK.
J'entends qu'il faut prendre un parti, et se caser. Que deviendras-tu?
Je t'en avertis, un jour ou l'autre, je te laisserai là malgré moi.
Je n'entends pas que tu me ruines, et si tu veux être mon héritier,
encore faut-il que tu puisses m'attendre. Ton mariage me coûterait,
c'est vrai, mais une fois pour toutes, et moins, en somme, que tes
folies. Enfin, j'aime mieux me débarrasser de toi; pense à cela:
veux-tu une jolie femme, tes dettes payées, et vivre en repos?
VALENTIN.
Puisque vous y tenez, mon oncle, et que vous parlez sérieusement,
sérieusement je vais vous répondre: prenez du pâté, et écoutez-moi.
VAN BUCK.
Voyons, quel est ton sentiment?
VALENTIN.
Sans vouloir remonter bien haut, ni vous lasser par trop de
préambules, [je commencerai par l'antiquité.] Est-il besoin de vous
rappeler la manière dont fut traité un homme qui ne l'avait mérité
en rien; qui toute sa vie fut d'humeur douce, jusqu'à reprendre, même
après sa faute, celle qui l'avait si outrageusement trompé? Frère
d'ailleurs d'un puissant monarque, et couronné bien mal à propos...
VAN BUCK.
De qui diantre me parles-tu?
VALENTIN.
De Ménélas, mon oncle.
VAN BUCK.
Que le diable t'emporte et moi avec! Je suis bien sot de t'écouter.
VALENTIN.
Pourquoi? il me semble tout simple...
VAN BUCK.
Maudit gamin! cervelle fêlée! il n'y a pas moyen de te faire dire un
mot qui ait le sens commun.
_Il se lève._
Allons! finissons! en voilà assez. Aujourd'hui la jeunesse ne respecte
rien.
VALENTIN.
Mon oncle Van Buck, vous allez vous mettre en colère.
VAN BUCK.
Non, monsieur; mais, en vérité, c'est une chose inconcevable.
Imagine-t-on qu'un homme de mon âge serve de jouet à un bambin? Me
prends-tu pour ton camarade, et faudra-t-il te répéter?...
VALENTIN.
Comment! mon oncle, est-il possible que vous n'ayez jamais lu Homère?
VAN BUCK, _se rasseyant_.
Eh bien! quand je l'aurais lu?
VALENTIN.
Vous me parlez de mariage; il est tout simple que je vous cite le plus
grand mari de l'antiquité.
VAN BUCK.
Je me soucie bien de tes proverbes. Veux-tu répondre sérieusement?
VALENTIN.
Soit; trinquons à coeur ouvert; je ne serai compris de vous que si
vous voulez bien ne pas m'interrompre. Je ne vous ai pas cité Ménélas
pour faire parade de ma science, mais pour ne pas nommer beaucoup
d'honnêtes gens. Faut-il m'expliquer sans réserve?
VAN BUCK.
Oui, sur-le-champ, ou je m'en vais.
VALENTIN.
J'avais seize ans, et je sortais du collège, quand une belle dame de
notre connaissance me distingua pour la première fois. A cet âge-là,
peut-on savoir ce qui est innocent ou criminel? J'étais un soir chez
ma maîtresse, au coin du feu, son mari en tiers. Le mari se lève et
dit qu'il va sortir. A ce mot, un regard rapide échangé entre ma belle
et moi me fait bondir le coeur de joie: nous allions être seuls! Je
me retourne, et vois le pauvre homme mettant ses gants. Ils étaient
en daim de couleur verdâtre, trop larges, et décousus au pouce.
Tandis qu'il y enfonçait ses mains, debout au milieu de la chambre,
un imperceptible sourire passa sur le coin des lèvres de la femme,
et dessina comme une ombre légère les deux fossettes de ses joues.
L'oeil d'un amant voit seul de tels sourires, car on les sent plus
qu'on ne les voit. Celui-ci m'alla jusqu'à l'âme, et je l'avalai comme
un sorbet. Mais, par une bizarrerie étrange, le souvenir de ce moment
de délices se lia invinciblement dans ma tête à celui de deux grosses
mains rouges se débattant dans des gants verdâtres; et je ne sais ce
que ces mains, dans leur opération confiante, avaient de triste et de
piteux, mais je n'y ai jamais pensé depuis sans que le féminin sourire
vînt me chatouiller le coin des lèvres, et j'ai juré que jamais femme
au monde ne me ganterait de ces gants-là.
VAN BUCK.
C'est-à-dire qu'en franc libertin, tu doutes de la vertu des femmes,
et que tu as peur que les autres te rendent le mal que tu leur as
fait.
VALENTIN.
Vous l'avez dit: j'ai peur du diable, et je ne veux pas être ganté.
VAN BUCK.
Bah! c'est une idée de jeune homme.
VALENTIN.
Comme il vous plaira; c'est la mienne; dans une trentaine d'années, si
j'y suis, ce sera une idée de vieillard, car je ne me marierai jamais.
VAN BUCK.
Prétends-tu que toutes les femmes soient fausses, et que tous les
maris soient trompés?
VALENTIN.
Je ne prétends rien, et je n'en sais rien. Je prétends, quand je vais
dans la rue, ne pas me jeter sous les roues des voitures; quand je
dîne, ne pas manger de merlan; quand j'ai soif, ne pas boire dans un
verre cassé, et quand je vois une femme, ne pas l'épouser; et encore
je ne suis pas sûr de n'être ni écrasé, ni étranglé, ni brèche-dent,
ni...
VAN BUCK.
Fi donc! mademoiselle de Mantes est sage et bien élevée; c'est une
bonne petite fille.
VALENTIN.
A Dieu ne plaise que j'en dise du mal! elle est sans doute la
meilleure du monde. Elle est bien élevée, dites-vous? Quelle éducation
a-t-elle reçue? La conduit-on au bal, au spectacle, aux courses de
chevaux? Sort-elle seule en fiacre, le matin, à midi, pour revenir à
six heures? A-t-elle une femme de chambre adroite, un escalier dérobé?
[A-t-elle vu _la Tour de Nesle_, et lit-elle les romans de M. de
Balzac?] La mène-t-on, après un bon dîner, les soirs d'été, quand le
vent est au sud, voir lutter aux Champs-Élysées dix ou douze gaillards
nus, aux épaules carrées? A-t-elle pour maître un beau valseur grave
et frisé, au jarret prussien, qui lui serre les doigts quand elle a bu
du punch? Reçoit-elle des visites en tête à tête, l'après-midi, sur
un sofa élastique, sous le demi-jour d'un rideau rose? A-t-elle à sa
porte un verrou doré, qu'on pousse du petit doigt en tournant la
tête, et sur lequel retombe mollement une tapisserie sourde et muette?
Met-elle son gant dans son verre lorsqu'on commence à passer le
champagne? [Fait-elle semblant d'aller au bal de l'Opéra, pour
s'éclipser un quart d'heure, courir chez Musard et revenir bâiller?]
Lui a-t-on appris, quand Rubini chante, à ne montrer que le blanc
de ses yeux, comme une colombe amoureuse? [Passe-t-elle l'été à
la campagne chez une amie pleine d'expérience, qui en répond à sa
famille, et qui, le soir, la laisse au piano pour se promener sous
les charmilles, en chuchotant avec un hussard?] Va-t-elle aux eaux?
A-t-elle des migraines?
VAN BUCK.
Jour de Dieu! qu'est-ce que tu dis là?
VALENTIN.
C'est que, si elle ne sait rien de tout cela, on ne lui a pas appris
grand'chose; car, dès qu'elle sera femme, elle le saura, et alors qui
peut rien prévoir?
VAN BUCK.
Tu as de singulières idées sur l'éducation des femmes. Voudrais-tu
qu'on les suivît?
VALENTIN.
Non; mais je voudrais qu'une jeune fille fût une herbe dans un bois,
et non une plante dans une caisse. Allons! mon oncle, venez aux
Tuileries, et ne parlons plus de tout cela.
VAN BUCK.
Tu refuses mademoiselle de Mantes?
VALENTIN.
Pas plus qu'une autre, mais ni plus ni moins.
VAN BUCK.
Tu me feras damner; tu es incorrigible. J'avais les plus belles
espérances; cette fille-là sera très riche un jour. Tu me ruineras, et
tu iras au diable; voilà tout ce qui arrivera.--Qu'est-ce que c'est?
Qu'est-ce que tu veux?
VALENTIN.
Vous donner votre canne et votre chapeau, pour prendre l'air, si cela
vous convient.
VAN BUCK.
Je me soucie bien de prendre l'air! Je te déshérite si tu refuses de
te marier.
VALENTIN.
Vous me déshéritez, mon oncle?
VAN BUCK.
Oui, par le ciel! j'en fais serment! Je serai aussi obstiné que toi,
et nous verrons qui des deux cédera.
VALENTIN.
Vous me déshéritez par écrit, ou seulement de vive voix?
VAN BUCK.
Par écrit, insolent que tu es!
VALENTIN.
Et à qui laisserez-vous votre bien? Vous fonderez donc un prix de
vertu, ou un concours de grammaire latine?
VAN BUCK.
Plutôt que de me laisser ruiner par toi, je me ruinerai tout seul et à
mon plaisir.
VALENTIN.
Il n'y a plus de loterie ni de jeu; vous ne pourrez jamais tout boire.
VAN BUCK.
Je quitterai Paris; je retournerai à Anvers; je me marierai moi-même,
s'il le faut, et je te ferai six cousins germains.
VALENTIN.
Et moi je m'en irai à Alger; je me ferai trompette de dragons,
j'épouserai une Éthiopienne, et je vous ferai vingt-quatre petits
neveux, noirs comme de l'encre et bêtes comme des pots.
VAN BUCK.
Jour de ma vie! si je prends ma canne...
VALENTIN.