CLAVAROCHE.
Faites-moi venir Fortunio. Où est-il fourré, ce monsieur? Comment!
nous sommes en péril, et le drôle nous abandonne! Allons! vite,
avertissez-le.
JACQUELINE.
J'y ai pensé; on ne sait où il est, et il n'a pas paru ce matin.
CLAVAROCHE.
Bon! cela est impossible, il est par là quelque part dans vos jupes;
vous l'avez oublié dans une armoire, et votre servante l'aura par
mégarde accroché au porte-manteau.
JACQUELINE.
Mais encore, en quelle façon peut-il nous être utile? J'ai demandé
où il était sans trop savoir pourquoi moi-même; je ne vois pas, en y
réfléchissant, à quoi il peut nous être bon.
CLAVAROCHE.
Hé! ne voyez-vous pas que je m'apprête à lui faire le plus grand
sacrifice! Il ne s'agit pas d'autre chose que de lui céder pour ce
soir tous les privilèges de l'amour.
JACQUELINE.
Pour ce soir? et dans quel dessein?
CLAVAROCHE.
Dans le dessein positif et formel que ce digne maître André ne passe
pas inutilement une nuit à la belle étoile. Ne voudriez-vous pas que
ces pauvres clercs, qui se vont donner bien du mal, ne trouvent[G]
personne au logis? Fi donc! nous ne pouvons permettre que ces honnêtes
gens restent les mains vides; il faut leur dépêcher quelqu'un.
[Note G: Ce manquement à la règle des subjonctifs sied à
Clavaroche.]
JACQUELINE.
Cela ne sera pas; trouvez autre chose; vous avez là une idée horrible,
et je ne puis y consentir.
CLAVAROCHE.
Pourquoi horrible? Rien n'est plus innocent. Vous écrivez un mot à
Fortunio, si vous ne pouvez le trouver vous-même; car le moindre mot
en ce monde vaut mieux que le plus gros écrit. Vous le faites venir
ce soir, sous prétexte d'un rendez-vous. Le voilà entré; les clercs le
surprennent, et maître André le prend au collet. Que voulez-vous qu'il
lui arrive? Vous descendez là-dessus en cornette, et demandez pourquoi
on fait du bruit, le plus naturellement du monde. On vous l'explique.
Maître André en fureur vous demande à son tour pourquoi son jeune
clerc se glisse dans son jardin. Vous rougissez d'abord quelque peu,
puis vous avouez sincèrement tout ce qu'il vous plaira d'avouer:
que ce garçon visite vos marchands, qu'il vous apporte en secret des
bijoux, en un mot la vérité pure. Qu'y a-t-il là de si effrayant?
JACQUELINE.
On ne me croira pas. La belle apparence que je donne des rendez-vous
pour payer des mémoires!
CLAVAROCHE
On croit toujours ce qui est vrai. La vérité a un accent impossible à
méconnaître, et les coeurs bien nés ne s'y trompent jamais. N'est-ce
donc pas, en effet, à vos commissions que vous employez ce jeune
homme?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Eh bien donc! puisque vous le faites, vous le direz, et on le verra
bien. Qu'il ait les preuves dans sa poche, un écrin, comme hier,
la première chose venue, cela suffira. [Songez donc que, si nous
n'employons ce moyen, nous en avons pour une année entière. Maître
André s'embusque aujourd'hui, il se rembusquera demain, et ainsi de
suite jusqu'à ce qu'il nous surprenne. Moins il trouvera, plus il
cherchera; mais qu'il trouve une fois pour toutes, et nous en voilà
délivrés.
JACQUELINE.
C'est impossible! il n'y faut pas songer.
CLAVAROCHE.
Un rendez-vous dans un jardin n'est pas d'ailleurs un si gros péché. A
la rigueur, si vous craignez l'air, vous n'avez qu'à ne pas descendre.
On ne trouvera que le jeune homme, et il s'en tirera toujours.
Il serait plaisant qu'une femme ne puisse[H] prouver qu'elle est
innocente quand elle l'est.] Allons! vos tablettes, et prenez-moi le
crayon que voici.
[Note H: Voir la note, p. 289.]
JACQUELINE.
Vous n'y pensez pas, Clavaroche; c'est un guet-apens que vous faites
là.
CLAVAROCHE, _lui présentant un crayon et du papier_.
Écrivez donc, je vous en prie: «A minuit, ce soir, au jardin.»
JACQUELINE.
C'est envoyer cet enfant dans un piège, c'est le livrer à l'ennemi.
CLAVAROCHE.
Ne signez pas, c'est inutile.
_Il prend le papier._
Franchement, ma chère, la nuit sera fraîche, et vous ferez mieux de
rester chez vous. Laissez ce jeune homme se promener seul, et profiter
du temps qu'il fait. Je pense, comme vous, qu'on aurait peine à croire
que c'est pour vos marchands qu'il vient. Vous ferez mieux, si on vous
interroge, de dire que vous ignorez tout, et que vous n'êtes pour rien
dans l'affaire.
JACQUELINE.
Ce mot d'écrit sera un témoin.
CLAVAROCHE.
Fi donc! nous autres gens de coeur, pensez-vous que nous allions
montrer à un mari de l'écriture de sa femme? Que pourrions-nous y
gagner? en serions-nous donc moins coupables de ce qu'un crime serait
partagé? D'ailleurs vous voyez bien que votre main tremblait un peu
sans doute, et que ces caractères sont presque déguisés. Allons! je
vais donner cette lettre au jardinier, Fortunio l'aura tout de suite.
Venez; les vautours ont leur proie, et l'oiseau de Vénus, la pâle
tourterelle, peut dormir en paix sur son nid.
_[Ils sortent.]_
SCÈNE II
_[Une charmille.]_
[FORTUNIO, _seul, assis sur l'herbe_.
Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour détourner sur
lui les soupçons tombés sur un autre; lui laisser croire qu'on l'aime,
le lui dire au besoin; troubler peut-être bien des nuits tranquilles;
remplir de doute et d'espérance un coeur jeune et prêt à souffrir;
jeter une pierre dans un lac qui n'avait jamais eu encore une seule
ride à sa surface; exposer un homme aux soupçons, à tous les dangers
de l'amour heureux, et cependant ne lui rien accorder; rester
immobile et inanimée dans une oeuvre de vie et de mort; tromper,
mentir,--mentir du fond du coeur; faire de son corps un appât; jouer
avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des
dés pipés: voilà ce qui fait sourire une femme! voilà ce qu'elle fait
d'un petit air distrait.
_Il se lève._
C'est ton premier pas, Fortunio, dans l'apprentissage du monde. Pense,
réfléchis, compare, examine, ne te presse pas de juger. Cette femme-là
a un amant qu'elle aime; on la soupçonne, on la tourmente, on la
menace; elle est effrayée, elle va perdre l'homme qui remplit sa
vie, qui est pour elle plus que le monde entier. Son mari se lève en
sursaut, averti par un espion; il la réveille, il veut la traîner à la
barre d'un tribunal. Sa famille va la renier, une ville entière va la
maudire; elle est perdue et déshonorée, et cependant elle aime et ne
peut cesser d'aimer. A tout prix il faut qu'elle sauve l'unique objet
de ses inquiétudes, de ses angoisses et de ses douleurs; il faut
qu'elle aime pour continuer de vivre, et qu'elle trompe pour aimer.
Elle se penche à sa fenêtre, elle voit un jeune homme au bas; qui
est-ce? elle ne le connaît point, elle n'a jamais rencontré son
visage; est-il bon ou méchant, discret ou perfide, sensible ou
insouciant? elle n'en sait rien; elle a besoin de lui, elle l'appelle,
elle lui fait signe, elle ajoute une fleur à sa parure, elle parle,
elle a mis sur une carte le bonheur de sa vie, et elle joue à rouge
ou noir. Si elle s'était aussi bien adressée à Guillaume qu'à moi, que
serait-il arrivé de cela? Guillaume est un garçon honnête, mais qui
ne s'est jamais aperçu que son coeur lui servît à autre chose qu'à
respirer. Guillaume aurait été ravi d'aller dîner chez son patron,
d'être à côté de Jacqueline à table, tout comme j'en ai été ravi
moi-même; mais il n'en aurait pas vu davantage; il ne serait devenu
amoureux que de la cave de maître André; il ne se serait point jeté à
genoux, il n'aurait point écouté aux portes; c'eût été pour lui tout
profit. Quel mal y eût-il eu alors qu'on se servît de lui à son insu
pour détourner les soupçons d'un mari? Aucun. Il eût paisiblement
rempli l'office qu'on lui eût demandé; il eût vécu heureux,
tranquille, dix ans sans s'en apercevoir. Jacqueline aussi eût été
heureuse, tranquille, dix ans sans lui en dire un mot. Elle lui aurait
fait des coquetteries, et il y aurait répondu; mais rien n'eût tiré à
conséquence. Tout se serait passé à merveille, et personne ne pourrait
se plaindre le jour où la vérité viendrait.
_Il se rassoit._
Pourquoi s'est-elle adressée à moi? Savait-elle donc que je l'aimais?
Pourquoi à moi plutôt qu'à Guillaume? Est-ce hasard? est-ce calcul?
Peut-être au fond se doutait-elle que je n'étais pas indifférent.
M'avait-elle vu à cette fenêtre? S'était-elle jamais retournée le
soir, quand je l'observais dans le jardin? Mais si elle savait que je
l'aimais, pourquoi alors? Parce que cet amour rendait son projet
plus facile, et que j'allais, dès le premier mot, me prendre au piège
qu'elle me tendait. Mon amour n'était qu'une chance favorable; elle
n'y a vu qu'une occasion.
Est-ce bien sûr? N'y a-t-il rien autre chose? Quoi! elle voit que je
vais souffrir, et elle ne pense qu'à en profiter! Quoi! elle me trouve
sur ses traces, l'amour dans le coeur, le désir dans les yeux, jeune
et ardent, prêt à mourir pour elle, et lorsque, me voyant à ses pieds,
elle me sourit et me dit qu'elle m'aime, c'est un calcul, et rien
de plus! Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui
m'effleure la main, dans ce son de voix qui m'enivre? O Dieu juste!
s'il en est ainsi, à quel monstre ai-je donc affaire, et dans quel
abîme suis-je tombé?
_Il se lève._
Non, tant d'horreur n'est pas possible! Non, une femme ne saurait être
une statue malfaisante, à la fois vivante et glacée! Non, quand je
le verrais de mes yeux, quand je l'entendrais de sa bouche, je ne
croirais pas à un pareil métier. Non, quand elle me souriait, elle ne
m'aimait pas pour cela, mais elle souriait de voir que je l'aimais.
Quand elle me tendait la main, elle ne me donnait pas son coeur,
mais elle laissait le mien se donner. Quand elle me disait: «Je vous
aime,» elle voulait dire: «Aimez-moi.» Non, Jacqueline n'est pas
méchante; il n'y a là ni calcul, ni froideur. Elle ment, elle trompe,
elle est femme; elle est coquette, railleuse, joyeuse, audacieuse,
mais non infâme, non insensible. Ah! insensé, tu l'aimes! tu l'aimes!
tu pries, tu pleures, et elle se rit de toi!
_Entre Madelon._
MADELON.
Ah! Dieu merci! je vous trouve enfin; madame vous demande; elle est
dans sa chambre. Venez vite, elle vous attend.
FORTUNIO.
Sais-tu ce qu'elle a à me dire? Je ne saurais y aller maintenant.
MADELON.
Vous avez donc affaire aux arbres? Elle est bien inquiète, allez!
toute la maison est en colère.
LE JARDINIER, _entrant_.
Vous voilà donc, monsieur? on vous cherche partout; voilà un mot
d'écrit pour vous, que notre maîtresse m'a donné tantôt.
FORTUNIO, _lisant_.
«A minuit, ce soir, au jardin.»
_Haut._
C'est de la part de Jacqueline?
LE JARDINIER.
Oui, monsieur; y a-t-il réponse?
GUILLAUME, _entrant_.
Que fais-tu donc, Fortunio? on te demande dans l'étude.
FORTUNIO.
J'y vais, j'y vais.
_Bas à Madelon._
Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure? Quelle inquiétude a ta
maîtresse?
MADELON, _bas_.
C'est un secret. Maître André s'est fâché.
FORTUNIO, _de même_.
Il s'est fâché? Pour quelle raison?
MADELON, _de même_.
Il s'est mis en tête que madame recevait quelqu'un en secret. Vous
n'en direz rien, n'est-ce pas? Il veut se cacher cette nuit dans
l'étude; c'est moi qui ai découvert cela, et si je vous le dis, dame!
c'est que je pense que vous n'y êtes pas indifférent.
FORTUNIO.
Pourquoi se cacher dans l'étude?
MADELON.
Pour tout surprendre et faire son procès.
FORTUNIO.
En vérité! est-ce possible?
LE JARDINIER.
Y a-t-il réponse, monsieur?
FORTUNIO.
J'y vais moi-même; allons, partons.]
_[Ils sortent.]_
SCÈNE III
_[Une chambre.]_
JACQUELINE, _seule_.
Non, cela ne se fera pas. Qui sait ce qu'un homme comme maître André,
une fois poussé à la violence, peut inventer pour se venger? Je
n'enverrai pas ce jeune homme à un péril aussi affreux. Ce Clavaroche
est sans pitié. Tout est pour lui champ de bataille, et il n'a
d'entrailles pour rien. A quoi bon exposer Fortunio, lorsqu'il n'y a
rien de si simple que de n'exposer ni soi ni personne? Je veux croire
que tout soupçon s'évanouirait par ce moyen; mais le moyen lui-même
est un mal, et je ne veux pas l'employer. Non, cela me coûte et me
déplaît; je ne veux pas que ce garçon soit maltraité; puisqu'il dit
qu'il m'aime, eh bien! soit; je ne rends pas le mal pour le bien.
_Entre Fortunio._
On a dû vous remettre un billet de ma part; l'avez-vous lu?
FORTUNIO.
On me l'a remis, et je l'ai lu; vous pouvez disposer de moi.
JACQUELINE.
C'est inutile, j'ai changé d'avis; déchirez-le, et n'en parlons
jamais.
FORTUNIO.
Puis-je vous servir en quelque autre chose?
JACQUELINE, _à part_.
C'est singulier, il n'insiste pas.
_Haut._
Mais non; je n'ai pas besoin de vous. Je vous avais demandé votre
chanson.
FORTUNIO.
La voilà. Sont-ce tous vos ordres?
JACQUELINE.
Oui,--je crois que oui. Qu'avez-vous donc? Vous êtes pâle, ce me
semble.
FORTUNIO.
Si ma présence vous est inutile, permettez-moi de me retirer.
JACQUELINE.
Je l'aime beaucoup, cette chanson; elle a un petit air naïf qui va
avec votre coiffure, et elle est bien faite par vous.
FORTUNIO.
Vous avez beaucoup d'indulgence.
JACQUELINE.
Oui, voyez-vous! j'avais eu d'abord l'idée de vous faire venir;
mais j'ai réfléchi, c'est une folie; je vous ai trop vite
écouté.--Mettez-vous donc au piano, et chantez-moi votre romance.
FORTUNIO.
Excusez-moi, je ne saurais maintenant.
JACQUELINE.
Et pourquoi donc? Êtes-vous souffrant, ou si c'est un méchant caprice?
J'ai presque envie de vouloir que vous chantiez bon gré, mal gré.
Est-ce que je n'ai pas quelque droit de seigneur sur cette feuille de
papier-là?
_Elle place la chanson sur le piano._
FORTUNIO.
Ce n'est pas mauvaise volonté; je ne puis rester plus longtemps, et
maître André a besoin de moi.
JACQUELINE.
Il me plaît assez que vous soyez grondé, asseyez-vous là et chantez.
FORTUNIO.
Si vous l'exigez, j'obéis.
_Il s'assoit._
JACQUELINE.
Eh bien! à quoi pensez-vous donc? Est-ce que vous attendez qu'on
vienne?
FORTUNIO.
Je souffre; ne me retenez pas.
JACQUELINE.
Chantez d'abord, nous verrons ensuite si vous souffrez et si je vous
retiens. Chantez, vous dis-je, je le veux. Vous ne chantez pas? Eh
bien! que fait-il donc? Allons, voyons! si vous chantez, je vous
donnerai le bout de ma mitaine.
FORTUNIO.
Tenez! Jacqueline, écoutez-moi: vous auriez mieux fait de me le dire,
et j'aurais consenti à tout.
JACQUELINE.
Qu'est-ce que vous dites? de quoi parlez-vous?
FORTUNIO.
Oui, vous auriez mieux fait de me le dire; oui, devant Dieu, j'aurais
tout fait pour vous.
JACQUELINE.
Tout fait pour moi? qu'entendez-vous par là?
FORTUNIO.
Ah! Jacqueline, Jacqueline! il faut que vous l'aimiez beaucoup; il
doit vous en coûter de mentir et de railler ainsi sans pitié.
JACQUELINE.
Moi, je vous raille? Qui vous l'a dit?
FORTUNIO.
Je vous en supplie, ne mentez pas davantage; en voilà assez; je sais
tout.
JACQUELINE.
Mais enfin, qu'est-ce que vous savez?
FORTUNIO.
J'étais hier dans votre chambre lorsque Clavaroche était là.
JACQUELINE.
Est-ce possible? Vous étiez dans l'alcôve?
FORTUNIO.
Oui, j'y étais; au nom du ciel! ne dites pas un mot là-dessus.
_Un silence._
JACQUELINE.
Puisque vous savez tout, monsieur, il ne me reste maintenant qu'à vous
prier de garder le silence. Je sens assez mes torts envers vous pour
ne pas même vouloir tenter de les affaiblir à vos yeux. Ce que la
nécessité commande, et ce à quoi elle peut entraîner, un autre que
vous le comprendrait peut-être, et pourrait, sinon pardonner, du moins
excuser ma conduite; mais vous êtes malheureusement une partie
trop intéressée pour en juger avec indulgence. Je suis résignée et
j'attends.
FORTUNIO.
N'ayez aucune espèce de crainte. Si je fais rien qui puisse vous
nuire, je me coupe cette main-là.
JACQUELINE.
Il me suffit de votre parole, et je n'ai pas droit d'en douter. [Je
dois même dire que, si vous l'oubliiez, j'aurais encore moins de droit
de m'en plaindre. Mon imprudence doit porter sa peine. C'est sans
vous connaître, monsieur, que je me suis adressée à vous. Si cette
circonstance rend ma faute moindre, elle rendait mon danger plus
grand. Puisque je m'y suis exposée, traitez-moi donc comme vous
l'entendrez.] Quelques paroles échangées hier voudraient peut-être
une explication. Ne pouvant tout justifier, j'aime mieux me taire
sur tout. Laissez-moi croire que votre orgueil est la seule personne
offensée. Si cela est, que ces deux jours s'oublient; plus tard, nous
en reparlerons.
FORTUNIO.
Jamais; c'est le souhait de mon coeur.
JACQUELINE.
Comme vous voudrez; je dois obéir. Si cependant je ne dois plus vous
voir, j'aurais un mot à ajouter. De vous à moi, je suis sans crainte,
puisque vous me promettez le silence; mais il existe une autre
personne dont la présence dans cette maison peut avoir des suites
fâcheuses.
FORTUNIO.
Je n'ai rien à dire à ce sujet.
JACQUELINE.
Je vous demande de m'écouter. Un éclat entre vous et lui, vous le
sentez, est fait pour me perdre. Je ferai tout pour le prévenir.
Quoi que vous puissiez exiger, je m'y soumettrai sans murmure. Ne me
quittez pas sans y réfléchir; dictez vous-même les conditions. Faut-il
que la personne dont je parle s'éloigne d'ici pendant quelque temps?
Faut-il qu'elle s'excuse près de vous? Ce que vous jugerez convenable
sera reçu par moi comme une grâce, et par elle comme un devoir. Le
souvenir de quelques plaisanteries m'oblige à vous interroger sur ce
point. Que décidez-vous? répondez.
FORTUNIO.
Je n'exige rien. Vous l'aimez; soyez en paix tant qu'il vous aimera.
JACQUELINE.
Je vous remercie de ces deux promesses. [Si vous veniez à vous en
repentir, je vous répète que toute condition sera reçue, imposée par
vous. Comptez sur ma reconnaissance. Puis-je dès à présent réparer
autrement mes torts? Est-il en ma disposition quelque moyen de vous
obliger? Quand vous ne devriez pas me croire, je vous avoue que
je ferais tout au monde pour vous laisser de moi un souvenir moins
désavantageux.] Que puis-je faire? je suis à vos ordres.
FORTUNIO.
Rien. Adieu, madame. Soyez sans crainte; vous n'aurez jamais à vous
plaindre de moi.
_Il va pour sortir et prend sa romance._
JACQUELINE.
Ah! Fortunio, laissez-moi cela.
FORTUNIO.
Et qu'en ferez-vous, cruelle que vous êtes? Vous me parlez depuis un
quart d'heure, et rien du coeur ne vous sort des lèvres. Il s'agit
bien de vos excuses, de sacrifices et de réparations! il s'agit bien
de votre Clavaroche et de sa sotte vanité! il s'agit bien de mon
orgueil! Vous croyez donc l'avoir blessé? Vous croyez donc que ce qui
m'afflige, c'est d'avoir été pris pour dupe et plaisanté à ce dîner!
Je ne m'en souviens seulement pas. Quand je vous dis que je vous aime,
vous croyez donc que je n'en sens rien? Quand je vous parle de deux
ans de souffrances, vous croyez donc que je fais comme vous? Eh quoi!
vous me brisez le coeur, vous prétendez vous en repentir, et c'est
ainsi que vous me quittez! La nécessité, dites-vous, vous a fait
commettre une faute, et vous en avez du regret; vous rougissez, vous
détournez la tête; ce que je souffre vous fait pitié; vous me voyez,
vous comprenez votre oeuvre; et la blessure que vous m'avez faite,
voilà comme vous la guérissez! Ah! elle est au coeur, Jacqueline,
et vous n'aviez qu'à tendre la main. Je vous le jure, si vous l'aviez
voulu, quelque honteux qu'il soit de le dire, quand vous en souririez
vous-même, j'étais capable de consentir à tout. O Dieu! la force
m'abandonne; je ne peux pas sortir d'ici.
_Il s'appuie sur un meuble._
JACQUELINE.
Pauvre enfant! je suis bien coupable. Tenez, respirez ce flacon.
FORTUNIO.
Ah! gardez-les, gardez-les pour lui, ces soins dont je ne suis pas
digne; ce n'est pas pour moi qu'ils sont faits. Je n'ai pas l'esprit
inventif, je ne suis ni heureux ni habile; je ne saurais à l'occasion
forger un profond stratagème. Insensé! j'ai cru être aimé! oui, parce
que vous m'aviez souri, parce que votre main tremblait dans la mienne,
parce que vos yeux semblaient chercher mes yeux [et m'inviter comme
deux anges à un festin de joie et de vie]; parce que vos lèvres
s'étaient ouvertes, et qu'un vain son en était sorti; oui, je l'avoue,
j'avais fait un rêve, j'avais cru qu'on aimait ainsi! Quelle misère!
Est-ce à une parade que votre sourire m'avait félicité de la beauté de
mon cheval? Est-ce le soleil, dardant sur mon casque, qui vous avait
ébloui les yeux? Je sortais d'une salle obscure, d'où je suivais
depuis deux ans vos promenades dans une allée; j'étais un pauvre
dernier clerc qui s'ingérait de pleurer en silence. C'était bien là ce
qu'on pouvait aimer!
JACQUELINE.
Pauvre enfant!
FORTUNIO.
Oui, pauvre enfant! dites-le encore, car je ne sais si je rêve ou si
je veille, et, malgré tout, si vous ne m'aimez pas. Depuis hier
[je suis assis à terre, je me frappe le coeur et le front;] je me
rappelle ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu,
et je me demande si c'est possible. A l'heure qu'il est, vous me le
dites, je le sens, j'en souffre, j'en meurs, et je n'y crois ni ne le
comprends. Que vous avais-je fait, Jacqueline? Comment se peut-il
que, sans aucun motif, sans avoir pour moi ni amour ni haine, sans
me connaître, sans m'avoir jamais vu; comment se peut-il que vous
que tout le monde aime, que j'ai vue faire la charité et arroser ces
fleurs que voilà, qui êtes bonne, qui croyez en Dieu, à qui jamais...
Ah! je vous accuse, vous que j'aime plus que ma vie! ô ciel! vous
ai-je fait un reproche? Jacqueline, pardonnez-moi.
JACQUELINE.
Calmez-vous, venez, calmez-vous.
FORTUNIO.
Et à quoi suis-je bon, grand Dieu! sinon à vous donner ma vie? sinon
au plus chétif usage que vous voudrez faire de moi? sinon à vous
suivre, à vous préserver, à écarter de vos pieds une épine? J'ose
me plaindre, et vous m'aviez choisi! ma place était à votre table,
j'allais compter dans votre existence. Vous alliez dire à la nature
entière, à ces jardins, à ces prairies, de me sourire comme vous;
votre belle et radieuse image commençait à marcher devant moi, et je
la suivais; j'allais vivre... Est-ce que je vous perds, Jacqueline?
est-ce que j'ai fait quelque chose pour que vous me chassiez? pourquoi
donc ne voulez-vous pas faire encore semblant de m'aimer?
_Il tombe sans connaissance._
JACQUELINE, _courant à lui_.
Seigneur, mon Dieu! qu'est-ce que j'ai fait? Fortunio, revenez à vous.
FORTUNIO.
Qui êtes-vous? laissez-moi partir.
JACQUELINE.
Appuyez-vous, venez à la fenêtre; de grâce, appuyez-vous sur moi;
posez ce bras sur mon épaule, je vous en supplie, Fortunio.
FORTUNIO.
Ce n'est rien; me voilà remis.
JACQUELINE.
[Comme il est pâle, et comme son coeur bat! Voulez-vous vous
mouiller les tempes? prenez ce coussin, prenez ce mouchoir;] vous
suis-je tellement odieuse que vous me refusiez cela?
FORTUNIO.
Je me sens mieux, je vous remercie.
[JACQUELINE.
Comme ces mains-là sont glacées! Où allez-vous? vous ne pouvez sortir.
Attendez du moins un instant. Puisque je vous fais tant souffrir,
laissez-moi du moins vous soigner.
FORTUNIO.
C'est inutile, il faut que je descende. Pardonnez-moi ce que j'ai pu
vous dire; je n'étais pas maître de mes paroles.
JACQUELINE.
Que voulez-vous que je vous pardonne? Hélas! c'est vous qui ne
pardonnez pas. Mais qui vous presse? pourquoi me quitter? vos regards
cherchent quelque chose. Ne me reconnaissez-vous pas? Restez en repos,
je vous en conjure. Pour l'amour de moi, Fortunio, vous ne pouvez
sortir encore.
FORTUNIO.
Non! adieu; je ne puis rester.]
JACQUELINE.
Ah! je vous ai fait bien du mal!
FORTUNIO.
On me demandait quand je suis monté; adieu, madame, comptez sur moi.
JACQUELINE.
Vous reverrai-je?
FORTUNIO.
Si vous voulez.
JACQUELINE.
Monterez-vous ce soir au salon?
FORTUNIO.
Si cela vous plaît.
JACQUELINE.
Vous partez donc?--encore un instant!
FORTUNIO.
Adieu, adieu! je ne puis rester.
_Il sort._
JACQUELINE _appelle_.
Fortunio! écoutez-moi!
FORTUNIO, _rentrant_.
Que me voulez-vous, Jacqueline?
JACQUELINE.
Écoutez-moi, il faut que je vous parle. Je ne veux pas vous demander
pardon; je ne veux revenir sur rien; je ne veux pas me justifier. Vous
êtes bon, brave et sincère; j'ai été fausse et déloyale: je ne peux
pas vous quitter ainsi.
FORTUNIO.
Je vous pardonne de tout mon coeur.
JACQUELINE.
Non, vous souffrez, le mal est fait. Où allez-vous? que voulez-vous
faire? comment se peut-il, sachant tout, que vous soyez revenu ici?
FORTUNIO.
Vous m'aviez fait demander.
JACQUELINE.
Mais vous veniez pour me dire que je vous verrais à ce rendez-vous.
Est-ce que vous y seriez venu?
FORTUNIO.