Il naquit à Florence en 1514, le 24 mars. Son père était

Pierre-François de Médicis, fils de Lorenzo et petit-neveu de Lorenzo,

frère de Cosme; et sa mère, madame Marie, fille de Thomas Soderini,

fils de Paul-Antoine. Cette femme, d'une rare prudence et bonté, ayant

perdu son mari quand Lorenzo était encore en bas âge, fit élever

cet enfant avec tous les soins imaginables. Lorenzo manifesta une

intelligence incroyable dans ses études; mais à peine fut-il sorti de

la tutelle de sa mère et de ses maîtres, qu'il commença à montrer un

esprit inquiet, insatiable, et désireux de mal faire. Après avoir pris

des leçons de Philippe Strozzi, il se mit à se railler ouvertement

de toutes les choses divines et humaines. Au lieu de rechercher ses

égaux, il se lia de préférence avec des gens au-dessous de lui et qui

non seulement lui témoignaient du respect, mais se faisaient ses âmes

damnées. Il se passait toutes ses envies, surtout en affaires d'amour,

sans égard pour le sexe, l'âge et la condition des personnes. Il

caressait tout le monde, et, au fond, méprisait tous les hommes. Son

appétit de célébrité était étrange, et il ne laissait pas échapper

une seule occasion, tant en actions qu'en paroles, d'acquérir la

réputation d'homme galant ou spirituel. Comme il était délicat et

maigre de corps, on l'appelait Lorenzino. Il ne riait point, et

souriait seulement. Bien qu'il fût plutôt agréable que beau, ayant le

visage brun et l'air mélancolique, il plut cependant beaucoup, dans sa

petite jeunesse, au pape Clément, ce qui ne l'empêcha point, comme

il l'a dit lui-même après la mort du duc Alexandre, de concevoir la

pensée de tuer le saint-père. Il conduisit François, fils de Raphaël

de Médicis, compétiteur du pape, jeune homme instruit et de grande

espérance, à un tel état de ruine, que ce malheureux, devenu la fable

de la cour de Rome, fut considéré comme fou et renvoyé à Florence.

Dans le même temps, Lorenzo encourut la disgrâce du pape et devint un

objet de haine pour le peuple romain: on trouva un matin, sur l'Arc

de Constantin et en d'autres lieux de la ville, quantité de figures

antiques privées de leurs têtes. Clément en ressentit tant de colère,

qu'il déclara, ne pensant guère à Lorenzo, que l'auteur de ce délit

serait pendu par le cou, sans forme de procès, quel qu'il fût, à moins

pourtant que le cardinal-neveu ne se trouvât être le coupable. Le

cardinal, ayant découvert que l'auteur était Lorenzo, s'en alla

intercéder en sa faveur près du saint-père, en le représentant comme

un jeune amateur passionné d'objets d'art, à l'exemple de leurs

aïeux les Médicis. A grand'-peine le cardinal réussit à calmer le

ressentiment du pape, qui appela Lorenzo la honte et l'opprobre de sa

maison. Le dit Lorenzo fut banni de Rome, sous peine de mort, si

on l'y reprenait, par deux décrets dont un émané du tribunal

de _Caporioni_, et messer François-Marie Molza, homme de grande

éloquence, versé dans les lettres grecques, latines et italiennes,

prononça, dans l'Académie romaine, un discours où il accabla Lorenzo

des plus belles malédictions qu'il put trouver en latin.

Lorenzo, étant retourné à Florence, se mit à faire sa cour au duc

Alexandre, et il sut si bien feindre, si bien complaire au duc en

toutes choses, qu'il alla jusqu'à lui persuader que, pour le service

de ce prince, il jouait le rôle d'espion; et, en effet, il entretenait

des relations secrètes avec les bannis, et chaque jour il communiquait

au duc quelque lettre de ces bannis; et comme il se montrait lâche

au point de n'oser ni porter ni toucher une arme, ni même en entendre

parler, le duc s'amusait beaucoup de sa poltronnerie. Tant parce que

Lorenzo étudiait et lisait, que parce qu'il allait souvent seul et

paraissait mépriser la fortune et les honneurs, le duc l'appelait

le Philosophe, tandis que d'autres le connaissant mieux le nommaient

_Lorenzaccio_. En toute occasion, Alexandre le favorisait, et

particulièrement contre son second cousin Cosme, auquel le duc portait

une haine extrême, dont l'origine, outre leur complète dissemblance de

moeurs et de caractères, était un procès important que Cosme avait

intenté à ce prince, touchant l'héritage de leurs ancêtres. De

toutes ces choses, il arriva que le duc prit une confiance extrême

en Lorenzo, et qu'il se servit de lui comme d'entremetteur près des

femmes, tant religieuses que laïques, vierges, mariées ou veuves,

nobles ou roturières, jeunes ou expérimentées; et non content de cela,

il voulut encore que Lorenzo lui procurât une soeur de sa mère

du côté paternel, jeune femme d'une merveilleuse beauté, mais aussi

honnête que belle, laquelle était mariée à Léonard Ginori et demeurait

non loin de la porte de derrière du palais de Médicis.

Lorenzo, qui attendait une occasion de ce genre, fit entendre au duc

que l'entreprise offrirait des difficultés, mais qu'il ferait son

possible pour réussir, disant qu'en somme toutes les femmes étaient

femmes, et que, d'ailleurs, le mari de celle-ci se trouvait fort à

propos à Naples dans le moment présent pour des affaires embarrassées,

car il avait dissipé son bien. Quoique Lorenzo n'eût parlé de rien

à sa tante, il ne laissait pas de dire au duc qu'il l'avait fait, et

qu'il la trouvait rebelle; mais que pourtant il viendrait à bout de

la séduire et de l'obliger à condescendre à leurs désirs. Tandis qu'il

amusait ainsi le duc, il travaillait l'esprit d'un certain Michel

del Tovalaccino, surnommé Scoronconcolo, auquel il avait fait obtenir

grâce de la vie, pour un homicide par lui commis; et, raisonnant

avec cet homme, il se plaignait à lui d'un courtisan qui, disait-il,

l'avait offensé sans raison, et s'était joué de lui, et il ajoutait

que par le ciel!... Mais Scoronconcolo, l'interrompant, lui dit tout

à coup: «Nommez-le seulement, et laissez-moi faire; il ne vous donnera

plus d'ennui.» Il le supplia de dire qui était son ennemi; à quoi

Lorenzo répondit: «Hélas! je ne le puis: c'est un favori du duc.--Qui

que ce soit, dites toujours,» reprenait Scoronconcolo; et dans le

langage dont se servent habituellement les spadassins de cette espèce,

il s'écria: «Je le tuerai, quand ce serait le Christ!»

Voyant, par là, que ses manoeuvres réussissaient, Lorenzo emmena un

jour cet homme dîner avec lui, comme il le faisait souvent, malgré les

remontrances de sa mère, et il dit à Scoronconcolo: «Or çà, puisque

tu me promets si résolument de m'assister, je crois que tu ne me

manqueras pas, comme, de mon côté, je te rendrai service en tout ce

qui dépendra de moi, et je suis satisfait de tes offres que j'accepte.

Mais je veux être de la partie, et afin que nous puissions faire le

coup et nous sauver après, j'aviserai à conduire mon ennemi dans

un lieu où nous ne courrons aucun risque, et je suis sûr que nous

réussirons.» Comme la nuit que j'ai dite plus haut parut à Lorenzo

le moment favorable, d'autant que le seigneur Alexandre Vitelli se

trouvait parti ce jour-là pour Città-di-Castello, il parla bas

à l'oreille du duc après souper, et il lui dit qu'enfin, par des

promesses d'argent, il avait décidé sa tante, et que le duc pouvait

venir seul, à l'heure convenue et avec précaution, dans sa chambre à

lui Lorenzo, en prenant garde, pour l'honneur de la dame, que personne

ne le vît ni entrer ni sortir, et que sitôt que le prince y serait,

incontinent il irait chercher Catherine Ginori. Le duc ayant mis un

grand vêtement de satin, à la napolitaine et garni de zibeline, au

moment de prendre ses gants, qui étaient les uns de mailles et

les autres de peau parfumée, réfléchit un peu et dit: «Lesquels

prendrai-je, ceux de guerre ou ceux de bonne fortune?» Quand il eut

pris ceux-ci, le duc sortit accompagné seulement de trois personnes,

Giomo le Hongrois, le capitaine Justinien de Cesena, et un officier de

bouche nommé Alexandre. Arrivé sur la place de Saint-Marc, où il était

venu pour ne pas être épié, il les congédia, disant qu'il voulait

aller seul, et il ne retint avec lui que le Hongrois, lequel entra

dans la maison des _Sostegni_, située presque en face de celle de

Lorenzo, avec l'ordre du prince de ne bouger ni se montrer, quelque

personne qu'il vît entrer ou sortir. Mais le Hongrois, ayant demeuré

là un bon bout de temps, retourna au palais et s'endormit dans

l'appartement du duc. En arrivant dans la chambre de Lorenzo, où

un grand feu était allumé, le prince ôta son épée. Tandis qu'il se

couchait sur le lit, Lorenzo s'empara de l'épée, en lia prestement

la garde avec le ceinturon, de manière à empêcher la lame de sortir

aisément du fourreau, puis il la posa sur le chevet du lit, en

disant au duc de se reposer; après quoi il sortit, et laissa

retomber derrière lui la porte, qui était de celles qui se ferment

d'elles-mêmes. Il s'en alla trouver Scoronconcolo, et d'un air tout

à fait content: «Frère, lui dit-il, voici le moment; j'ai enfermé

mon ennemi dans ma chambre, et il dort.--Allons-y,» répondit

Scoronconcolo. Sur le palier de l'escalier, Lorenzo se retourna et

dit: «Ne t'inquiète pas si c'est un ami du duc; et tâche de bien

faire.--Ainsi ferai-je, répondit l'ami, quand ce serait le duc

lui-même.--Grâce à notre embuscade, reprit Lorenzo d'un ton joyeux,

il ne peut plus nous échapper; marchons.--Marchons donc,» répondit

Scoronconcolo.

Lorsqu'il eut soulevé le loquet qui retomba et ne s'ouvrit pas du

premier coup, Lorenzo entra dans la chambre, et dit: «Seigneur,

dormez-vous?» Prononcer ces mots et percer le duc de part en part

d'un coup de dague, fut une seule et même chose. Cette blessure était

mortelle, car elle avait traversé les reins et perforé cette membrane

appelée diaphragme, qui, semblable à une ceinture, divise le corps

humain en deux parties, l'une supérieure où se trouvent le coeur et

les autres organes du sentiment, l'autre inférieure où sont le foie et

les organes de la nutrition et de la génération. Le duc, qui dormait

ou feignait de dormir, se tenait le visage tourné vers le fond. Il

bondit sur le lit en recevant cette blessure, et sortit du côté de la

ruelle, cherchant à gagner la porte, et se faisant un bouclier d'un

escabeau qu'il avait saisi. Mais Scoronconcolo lui donna une taillade

au visage qui lui fendit la tempe et une grande partie de la joue

gauche. Lorenzo le repoussa sur le lit et l'y tint renversé en pesant

sur lui de tout le poids de son corps; et afin de l'empêcher de crier,

lui serra la bouche avec le pouce et l'index de sa main gauche, en lui

disant: «Seigneur, n'en doutez pas.» Alors le duc, se débattant comme

il pouvait, prit entre ses dents le pouce de Lorenzo et le serra avec

une telle rage que Lorenzo tombant sur lui appela Scoronconcolo à

son aide. Celui-ci courait d'un côté et de l'autre, et il ne pouvait

atteindre le duc sans blesser du même coup Lorenzo, que le duc tenait

étroitement embrassé. Scoronconcolo essaya d'abord de faire passer son

épée entre les jambes de Lorenzo, sans autre résultat que de piquer le

matelas; enfin il prit un couteau qu'il avait par hasard sur lui, et

l'ayant fixé dans le cou de la victime, il appuya si fort que le duc

fut égorgé. Après sa mort, ils lui firent encore quelques blessures

qui versèrent tant de sang que la chambre en devint comme un lac.

C'est une chose à remarquer, que pendant tout ce temps, où il était

tenu par Lorenzo et où il voyait Scoronconcolo tourner et se démener

pour le tuer, le duc ne poussa ni un cri ni une plainte, et ne lâcha

point ce doigt qu'il serrait entre ses dents avec fureur. En mourant,

il avait glissé à terre; ses meurtriers le relevèrent tout souillé de

sang, et l'ayant posé sur le lit, ils recouvrirent son corps avec la

tenture qu'il avait fermée lui-même avant de s'endormir ou d'en faire

semblant. On a supposé qu'il s'était ainsi enfermé à dessein, parce

que, sachant bien qu'il était incapable d'en user convenablement avec

cette Catherine qu'il attendait, laquelle passait pour une

personne savante et d'esprit, il voulait éviter, par ce moyen, les

préliminaires et belles paroles. Lorenzo, lorsqu'il vit le duc en

l'état qu'il souhaitait, tant pour s'assurer qu'on n'avait rien

entendu que pour se reposer et reprendre ses esprits, car il se

sentait rompu et accablé de fatigue, se mit à l'une des fenêtres qui

donnaient sur la _Via Larga_. Quelques personnes de la maison avaient

entendu du bruit et des trépignements de pieds, entre autres madame

Marie, mère du seigneur Cosme; mais nul ne s'en était ému, car depuis

longtemps, et par précaution, Lorenzo avait pris l'habitude d'amener

dans cette chambre, comme font parfois les mauvais plaisants, une

troupe de gens qui feignaient de se quereller et couraient çà et

là criant: «Frappe-le! tue-le! Ah! traître, tu m'as tué!» et autres

vociférations semblables.

* * * * *

LE CHANDELIER

COMÉDIE EN TROIS ACTES

PUBLIÉE EN 1835, REPRÉSENTÉE EN 1848.

PERSONNAGES. ACTEURS

DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.

MAITRE ANDRÉ, notaire. M. SAMSON.

JACQUELINE, sa femme. MME ALLAN.

CLAVAROCHE, officier de dragons. MM. BRINDEAU.

FORTUNIO, DELAUNAY

GUILLAUME, clercs. GOT.

LANDRY, MATHIEN.

UNE SERVANTE. MLLE BERTIN.

UN JARDINIER.

_Une petite ville._

[Illustration: Dessin de Bida. Gravé par G. Levy.

LE CHANDELIER.

JACQUELINE.

Chantez, vous dis-je, je le veux. Vous ne chantez pas?]

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

_Une chambre à coucher._

JACQUELINE, _dans son lit_. _Entre_ MAITRE ANDRÉ, _en robe de

chambre._

MAITRE ANDRÉ.

Holà! ma femme! hé! Jacqueline! hé! holà! Jacqueline! ma femme! La

peste soit de l'endormie! Hé! hé! ma femme! éveillez-vous! Holà! holà!

levez-vous, Jacqueline!--Comme elle dort! Holà, holà, holà! hé, hé,

hé! ma femme, ma femme, ma femme! c'est moi, André, votre mari, qui

ai à vous parler de choses sérieuses. Hé, hé! pstt, pstt! hem! brum,

brum! pstt! Jacqueline, êtes-vous morte? Si vous ne vous éveillez tout

à l'heure, je vous coiffe du pot à l'eau.

JACQUELINE.

Qu'est-ce que c'est, mon bon ami?

MAITRE ANDRÉ.

Vertu de ma vie! ce n'est pas malheureux. Finirez-vous de vous tirer

les bras? c'est affaire à vous de dormir. Écoutez-moi, j'ai à vous

parler. Hier au soir, Landry, mon clerc...

JACQUELINE.

Eh mais! bon Dieu! il ne fait pas jour. Devenez-vous fou, maître

André, de m'éveiller ainsi sans raison? De grâce, allez vous

recoucher. Est-ce que vous êtes malade?

MAITRE ANDRÉ.

Je ne suis ni fou ni malade, et vous éveille à bon escient. J'ai à

vous parler maintenant; songez d'abord à m'écouter, et ensuite à

me répondre. Voilà ce qui est arrivé à Landry, mon clerc; vous le

connaissez bien...

JACQUELINE.

Quelle heure est-il donc, s'il vous plaît?

MAITRE ANDRÉ.

Il est six heures du matin. Faites attention à ce que je vous dis;

il ne s'agit de rien de plaisant, et je n'ai pas sujet de rire.

Mon honneur, madame, le vôtre, et notre vie peut-être à tous deux,

dépendent de l'explication que je vais avoir avec vous. Landry, mon

clerc, a vu, cette nuit...

JACQUELINE.

Mais, maître André, si vous êtes malade, il fallait m'avertir tantôt.

N'est-ce pas à moi, mon cher coeur, de vous soigner et de vous

veiller?

MAITRE ANDRÉ.

Je me porte bien, vous dis-je; êtes-vous d'humeur à m'écouter?

JACQUELINE.

Eh! mon Dieu! vous me faites peur; est-ce qu'on nous aurait volés?

MAITRE ANDRÉ.

Non, on ne nous a pas volés. Mettez-vous là, sur votre séant, et

écoutez de vos deux oreilles. Landry, mon clerc, vient de m'éveiller,

pour me remettre certain travail qu'il s'était chargé de finir cette

nuit. Comme il était dans mon étude...

JACQUELINE.

Ah! sainte Vierge! j'en suis sûre, vous aurez eu quelque querelle à ce

café où vous allez.

MAITRE ANDRÉ.

Non, non, je n'ai point eu de querelle, et il ne m'est rien arrivé. Ne

voulez-vous pas m'écouter? Je vous dis que Landry, mon clerc, a vu un

homme cette nuit se glisser par votre fenêtre.

[JACQUELINE.

Je devine à votre visage que vous avez perdu au jeu.]

MAITRE ANDRÉ.

Ah çà! ma femme, êtes-vous sourde? [Vous avez un amant, Madame; cela

est-il clair? Vous me trompez. Un homme, cette nuit, a escaladé nos

murailles. Qu'est-ce que cela signifie?]

JACQUELINE.

Faites-moi le plaisir d'ouvrir le volet.

MAITRE ANDRÉ.

Le voilà ouvert; vous baillerez après dîner; Dieu merci, vous n'y

manquez guère. Prenez garde à vous, Jacqueline! Je suis un homme

d'humeur paisible, et qui ai pris grand soin de vous. [J'étais l'ami

de votre père, et vous êtes ma fille presque autant que ma femme.]

J'ai résolu en venant ici, de vous traiter avec douceur; et vous

voyez que je le fais, puisque, avant de vous condamner, je veux m'en

rapporter à vous, et vous donner sujet de vous défendre et de vous

expliquer catégoriquement. Si vous refusez, prenez garde. Il y

a garnison dans la ville, et vous voyez, Dieu me pardonne! bonne

quantité de hussards. Votre silence peut confirmer des doutes que je

nourris depuis longtemps.

JACQUELINE.

Ah! maître André, vous ne m'aimez plus. C'est vainement que vous

dissimulez par des paroles bienveillantes la mortelle froideur qui

a remplacé tant d'amour. Il n'en eût pas été ainsi jadis; vous

ne parliez pas de ce ton; ce n'est pas alors sur un mot que vous

m'eussiez condamnée sans m'entendre. Deux ans de paix, d'amour et de

bonheur ne se seraient pas, sur un mot, évanouis comme des ombres.

Mais quoi! la jalousie vous pousse; depuis longtemps la froide

indifférence lui a ouvert la porte de votre coeur. De quoi servirait

l'évidence? l'innocence même aurait tort devant vous. Vous ne m'aimez

plus, puisque vous m'accusez.

MAITRE ANDRÉ.

Voilà qui est bon, Jacqueline; il ne s'agit pas de cela. Landry, mon

clerc, a vu un homme...

JACQUELINE.

Eh! mon Dieu! j'ai bien entendu. Me prenez-vous pour une brute, de me

rebattre ainsi la tête? C'est une fatigue qui n'est pas supportable.

MAITRE ANDRÉ.

A quoi tient-il que vous ne répondiez?

JACQUELINE, _pleurant_.

Seigneur mon Dieu, que je suis malheureuse! qu'est-ce que je vais

devenir? Je le vois bien, vous avez résolu ma mort, vous ferez de moi

ce qui vous plaira; vous êtes homme, et je suis femme; la force est

de votre côté. Je suis résignée; je m'y attendais; vous saisissez

le premier prétexte pour justifier votre violence. Je n'ai plus qu'à

partir d'ici; je m'en irai [avec ma fille] dans un couvent, dans un

désert, s'il est possible; j'y emporterai avec moi, j'y ensevelirai

dans mon coeur le souvenir du temps qui n'est plus.

MAITRE ANDRÉ.

Ma femme, ma femme! pour l'amour de Dieu et des saints, est-ce que

vous vous moquez de moi?

JACQUELINE.

Ah çà! tout de bon, maître André, est-ce sérieux ce que vous dites?

MAITRE ANDRÉ.

Si ce que je dis est sérieux? Jour de Dieu! la patience m'échappe, et

je ne sais à quoi il tient que je ne vous mène en justice.

JACQUELINE.

Vous, en justice?

MAITRE ANDRÉ.

Moi, en justice; il y a de quoi faire damner un homme, d'avoir affaire

à une telle mule; je n'avais jamais ouï dire qu'on pût être aussi

entêté.

JACQUELINE, _sautant à bas du lit_.

Vous avez vu un homme entrer par la fenêtre? l'avez-vous vu, monsieur,

oui ou non?

MAITRE ANDRÉ.

Je ne l'ai pas vu de mes yeux.

JACQUELINE.

Vous ne l'avez pas vu de vos yeux, et vous voulez me mener en justice?

MAITRE ANDRÉ.

Oui, par le ciel! si vous ne répondez.

JACQUELINE.

Savez-vous une chose, maître André, que ma grand'mère a apprise de la

sienne? Quand un mari se fie à sa femme, il garde pour lui les mauvais

propos, et quand il est sûr de son fait, il n'a que faire de la

consulter. Quand on a des doutes, on les lève; quand on manque de

preuves, on se tait; et quand on ne peut pas démontrer qu'on a raison,

on a tort. Allons! venez; sortons d'ici.

MAITRE ANDRÉ.

C'est donc ainsi que vous le prenez?

JACQUELINE.

Oui, c'est ainsi; marchez, je vous suis.

MAITRE ANDRÉ.

Et où veux-tu que j'aille à cette heure?

JACQUELINE.

En justice.

MAITRE ANDRÉ.

Mais, Jacqueline...

JACQUELINE.

Marchez, marchez; quand on menace, il ne faut pas menacer en vain.

MAITRE ANDRÉ.

Allons, voyons! calme-toi un peu.

JACQUELINE.

Non; vous voulez me mener en justice, et j'y veux aller de ce pas.

MAITRE ANDRÉ.

Que diras-tu pour ta défense? dis-le-moi aussi bien maintenant.

JACQUELINE.

Non, je ne veux rien dire ici.

MAITRE ANDRÉ.

Pourquoi?

JACQUELINE.

Parce que je veux aller en justice.

MAITRE ANDRÉ.

Vous êtes capable de me rendre fou, et il me semble que je rêve.

Éternel Dieu, créateur du monde! je m'en vais faire une maladie.

Comment? quoi? cela est possible? J'étais dans mon lit; je dormais, et

je prends les murs à témoin que c'était de toute mon âme. Landry, mon

clerc, un enfant de seize ans, qui de sa vie n'a médit de personne, le

plus candide garçon du monde, qui venait de passer la nuit à copier

un inventaire, voit entrer un homme par la fenêtre; il me le dit,

je prends ma robe de chambre, je viens vous trouver en ami, je vous

demande pour toute grâce de m'expliquer ce que cela signifie, et vous

me dites des injures! vous me traitez de furieux, jusqu'à vous élancer

du lit et à me saisir à la gorge! Non, cela passe toute idée; je serai

hors d'état pour huit jours de faire une addition qui ait le sens

commun. Jacqueline, ma petite femme! c'est vous qui me traitez ainsi.

JACQUELINE.

Allez, allez! vous êtes un pauvre homme.

MAITRE ANDRÉ.

Mais enfin, ma chère petite, qu'est-ce que cela te fait de me

répondre? Crois-tu que je puisse penser que tu me trompes réellement?

Hélas! mon Dieu! un mot te suffit. Pourquoi ne veux-tu pas le dire?

C'était peut-être quelque voleur qui se glissait par notre fenêtre;

ce quartier-ci n'est pas des plus sûrs, et nous ferions bien d'en

changer. Tous ces soldats me déplaisent fort, ma toute belle, mon

bijou chéri. Quand nous allons à la promenade, au spectacle, au bal,

et jusque chez nous, ces gens-là ne nous quittent pas; je ne saurais

te dire un mot de près sans me heurter à leurs épaulettes, et sans

qu'un grand sabre crochu ne s'embarrasse dans mes jambes. Qui sait si

leur impertinence ne pourrait aller jusqu'à escalader nos fenêtres? Tu

n'en sais rien, je le vois bien; ce n'est pas toi qui les encourages;

ces vilaines gens sont capables de tout. Allons, voyons! donne la

main; est-ce que tu m'en veux, Jacqueline?

JACQUELINE.

Assurément, je vous en veux. Me menacer d'aller en justice! Lorsque ma

mère le saura, elle vous fera bon visage!

MAITRE ANDRÉ.

Eh! mon enfant, ne le lui dis pas. A quoi bon faire part aux autres de

nos petites brouilleries? Ce sont quelques légers nuages qui passent

un instant dans le ciel, pour le laisser plus tranquille et plus pur.

JACQUELINE.

A la bonne heure! touchez là.

MAITRE ANDRÉ.

Est-ce que je ne sais pas que tu m'aimes? Est-ce que je n'ai pas en

toi la plus aveugle confiance? [Est-ce que depuis deux ans tu ne

m'as pas donné toutes les preuves de la terre que tu es toute à moi,

Jacqueline?] Cette fenêtre, dont parle Landry, ne donne pas tout à

fait dans ta chambre; en traversant le péristyle, on va par là au

potager; je ne serais pas étonné que notre voisin, maître Pierre,

ne vînt braconner dans mes espaliers. Va, va! je ferai mettre notre

jardinier ce soir en sentinelle, et le piège à loup dans l'allée; nous

rirons demain tous les deux.

JACQUELINE.

Je tombe de fatigue, et vous m'avez éveillée bien mal à propos.

MAITRE ANDRÉ.

Recouche-toi, ma chère petite, je m'en vais, je te laisse ici. Allons!

adieu, n'y pensons plus. Tu le vois, mon enfant, je ne fais pas

la moindre recherche dans ton appartement; je n'ai pas ouvert une

armoire; je t'en crois sur parole. Il me semble que je t'en aime cent

fois plus de t'avoir soupçonnée à tort et de te savoir innocente.

Tantôt je réparerai tout cela; nous irons à la campagne et je te ferai

un cadeau. Adieu, adieu, je te reverrai[1].

_Il sort.--Jacqueline, seule, ouvre une armoire; on y aperçoit

accroupi le capitaine Clavaroche._

CLAVAROCHE, _sortant de l'armoire_.

Ouf!

JACQUELINE.

Vite, sortez! mon mari est jaloux; on vous a vu, mais non reconnu;

vous ne pouvez pas revenir ici. Comment étiez-vous là-dedans?

CLAVAROCHE.

A merveille.

JACQUELINE.

Nous n'avons pas de temps à perdre; qu'allons-nous faire? Il faut nous

voir, et échapper à tous les yeux. Quel parti prendre? le jardinier

y sera ce soir; je ne suis pas sûre de ma femme de chambre; d'aller

ailleurs, impossible ici; tout est à jour dans une petite ville. Vous

êtes couvert de poussière, et il me semble que vous boitez.

CLAVAROCHE.

J'ai le genou et la tête brisés. La poignée de mon sabre m'est entrée

dans les côtes. Pouah! c'est à croire que je sors d'un moulin.

JACQUELINE.

Brûlez mes lettres en rentrant chez vous. Si on les trouvait, je

serais perdue[; ma mère me mettrait au couvent]. Landry, un clerc,

vous a vu passer, il me le payera. Que faire? quel moyen? répondez!

Vous êtes pâle comme la mort.

CLAVAROCHE.

J'avais une position fausse quand vous avez poussé le battant, en

sorte que je me suis trouvé, une heure durant, comme une curiosité

d'histoire naturelle dans un bocal d'esprit-de-vin.

JACQUELINE.

Eh bien! voyons! que ferons-nous?

CLAVAROCHE.

Bon! il n'y a rien de si facile.

JACQUELINE.

Mais encore?

CLAVAROCHE.

Je n'en sais rien; mais rien n'est plus aisé. M'en croyez-vous à ma

première affaire? Je suis rompu; donnez-moi un verre d'eau.

JACQUELINE.

Je crois que le meilleur parti serait de nous voir à la ferme.

CLAVAROCHE

Que ces maris, quand ils s'éveillent, sont d'incommodes animaux! Voilà

un uniforme dans un joli état, et je serai beau à la parade!

_Il boit._

Avez-vous une brosse ici? Le diable m'emporte! avec cette poussière,

il m'a fallu un courage d'enfer pour m'empêcher d'éternuer.

JACQUELINE.

Voilà ma toilette, prenez ce qu'il vous faut.

CLAVAROCHE, _se brossant la tête_.

A quoi bon aller à la ferme? Votre mari est, à tout prendre, d'assez

douce composition. Est-ce que c'est une habitude que ces apparitions

nocturnes?

JACQUELINE.

Non, Dieu merci! J'en suis encore tremblante. Mais songez donc qu'avec

les idées qu'il a maintenant dans la tête, tous les soupçons vont

tomber sur vous.

CLAVAROCHE.

Pourquoi sur moi?

JACQUELINE.

Pourquoi? Mais,... je ne sais;... il me semble que cela doit être.

Tenez! Clavaroche, la vérité est une chose étrange, elle a quelque

chose des spectres: on la pressent sans la toucher.

CLAVAROCHE, _ajustant son uniforme_.

Bah! ce sont les grands parents et les juges de paix[2] qui disent que

tout se sait. Ils ont pour cela une bonne raison, c'est que tout ce

qui ne se sait pas s'ignore, et par conséquent n'existe pas. J'ai

l'air de dire une bêtise; réfléchissez, vous verrez que c'est vrai.

JACQUELINE.

Tout ce que vous voudrez. Les mains me tremblent, et j'ai une peur qui

est pire que le mal.

CLAVAROCHE.

Patience, nous arrangerons cela.

JACQUELINE.

Comment? Partez, voilà le jour.

CLAVAROCHE.

Eh! bon Dieu! quelle tête folle! Vous êtes jolie comme un ange avec

vos grands airs effarés. Voyons un peu, mettez-vous là, et raisonnons

de nos affaires. Me voilà presque présentable, et ce désordre réparé.

La cruelle armoire que vous avez là! il ne fait pas bon être de vos

nippes.

JACQUELINE.

Ne riez donc pas, vous me faites frémir.

CLAVAROCHE.

Eh bien! ma chère, écoutez-moi, je vais vous dire mes principes. Quand

on rencontre sur sa route l'espèce de bête malfaisante qui s'appelle

un mari jaloux...

JACQUELINE.

Ah! Clavaroche, par égard pour moi!

CLAVAROCHE.

Je vous ai choquée?

_Il l'embrasse._

JACQUELINE.

Au moins parlez plus bas.

CLAVAROCHE.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 · 第 9 / 17 段