LORENZO.
J'entends qu'ils ont haussé les épaules, et qu'ils sont retournés à
leurs dîners, à leurs cornets et à leurs femmes.
PHILIPPE.
Tu ne leur as donc pas expliqué l'affaire?
LORENZO.
Que diantre voulez-vous que j'explique? croyez-vous que j'eusse une
heure à perdre avec chacun d'eux? Je leur ai dit: Préparez-vous; et
j'ai fait mon coup.
PHILIPPE.
Et tu crois que les Pazzi ne font rien? qu'en sais-tu? Tu n'as pas de
nouvelles depuis ton départ, et il y a plusieurs jours que tu es en
route.
LORENZO.
Je crois que les Pazzi font quelque chose; je crois qu'ils font des
armes dans leur antichambre, en buvant du vin du Midi de temps à
autre, quand ils ont le gosier sec.
PHILIPPE.
Tu soutiens ta gageure; ne m'as-tu pas voulu parier ce que tu me dis
là? Sois tranquille; j'ai meilleure espérance.
LORENZO.
Je suis tranquille, plus que je ne puis dire.
PHILIPPE.
Pourquoi n'es-tu pas sorti la tête du duc à la main? Le peuple
t'aurait suivi comme son sauveur et son chef.
LORENZO.
J'ai laissé le cerf aux chiens; qu'ils fassent eux-mêmes la curée.
PHILIPPE.
Tu aurais déifié les hommes, si tu ne les méprisais.
LORENZO.
Je ne les méprise point; je les connais. Je suis très persuadé qu'il y
en a très peu de très méchants, beaucoup de lâches, et un grand nombre
d'indifférents. Il y en a aussi de féroces, comme les habitants
de Pistoie, qui ont trouvé dans cette affaire une petite occasion
d'égorger tous leurs chanceliers en plein midi, au milieu des rues.
J'ai appris cela il n'y a pas une heure.
PHILIPPE.
Je suis plein de joie et d'espoir; le coeur me bat malgré moi.
LORENZO.
Tant mieux pour vous.
PHILIPPE.
Puisque tu n'en sais rien, pourquoi en parles-tu ainsi? Assurément
tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont
sensibles aux grandes choses: nies-tu l'histoire du monde entier? Il
faut sans doute une étincelle pour allumer une forêt; mais l'étincelle
peut sortir d'un caillou, et la forêt prend feu. C'est ainsi que
l'éclair d'une seule épée peut illuminer tout un siècle.
LORENZO.
Je ne nie pas l'histoire; mais je n'y étais pas.
PHILIPPE.
Laisse-moi t'appeler Brutus; si je suis un rêveur, laisse-moi ce
rêve-là. O mes amis, mes compatriotes! vous pouvez faire un beau lit
de mort au vieux Strozzi, si vous voulez!
LORENZO.
Pourquoi ouvrez-vous la fenêtre?
PHILIPPE.
Ne vois-tu pas un courrier qui arrive? Mon Brutus! mon grand Lorenzo!
la liberté est dans le ciel; je la sens, je la respire.
LORENZO.
Philippe! Philippe! point de cela; fermez votre fenêtre; toutes ces
paroles me font mal.
PHILIPPE.
Il me semble qu'il y a un attroupement dans la rue; un crieur lit une
proclamation. Holà, Jean! allez acheter le papier de ce crieur.
LORENZO.
O Dieu! ô Dieu!
PHILIPPE.
Tu deviens pâle comme un mort. Qu'as-tu donc?
LORENZO.
N'as-tu rien entendu?
_Entre un domestique, apportant la proclamation._
PHILIPPE.
Non; lis donc un peu ce papier, qu'on criait dans la rue.
LORENZO, _lisant_.
«A tout homme, noble ou roturier, qui tuera Lorenzo de Médicis,
traître à la patrie et assassin de son maître, en quelque lieu et de
quelque manière que ce soit, sur toute la surface de l'Italie, il est
promis par le conseil des Huit à Florence: 1º quatre mille florins
d'or sans aucune retenue; 2º une rente de cent florins d'or par an,
pour lui durant sa vie, et ses héritiers en ligne directe après sa
mort; 3º la permission d'exercer toutes les magistratures, de posséder
tous les bénéfices et privilèges de l'État, malgré sa naissance s'il
est roturier; 4º grâce perpétuelle pour toutes ses fautes, passées et
futures, ordinaires et extraordinaires.»
Signé de la main des Huit.
Eh bien! Philippe, vous ne vouliez pas croire tout à l'heure que
j'avais tué Alexandre! Vous voyez bien que je l'ai tué.
PHILIPPE.
Silence! quelqu'un monte l'escalier. Cache-toi dans cette chambre.
_Ils sortent._
SCÈNE III
_Florence.--Une rue._
_Entrent_ DEUX GENTILSHOMMES.
PREMIER GENTILHOMME.
N'est-ce pas le marquis de Cibo qui passe là? il me semble qu'il donne
le bras à sa femme.
_Le marquis et la marquise passent._
DEUXIÈME GENTILHOMME.
Il paraît que ce bon marquis n'est pas d'une nature vindicative. Qui
ne sait pas à Florence que sa femme a été la maîtresse du feu duc?
PREMIER GENTILHOMME.
Ils paraissent bien raccommodés. J'ai cru les voir se serrer la main.
DEUXIÈME GENTILHOMME.
La perle des maris, en vérité! Avaler ainsi une couleuvre aussi longue
que l'Arno, cela s'appelle avoir l'estomac bon.
PREMIER GENTILHOMME.
Je sais que cela fait parler,--cependant je ne te conseillerais pas
d'aller lui en parler à lui-même; il est de la première force à toutes
les armes, et les faiseurs de calembours craignent l'odeur de son
jardin.
DEUXIÈME GENTILHOMME.
Si c'est un original, il n'y a rien à dire.
_Ils sortent._
SCÈNE IV
_Une auberge._
_Entrent_ PIERRE STROZZI ET UN MESSAGER.
PIERRE.
Ce sont ses propres paroles?
LE MESSAGER.
Oui, Excellence; les paroles du roi lui-même.
PIERRE.
C'est bon.
_Le messager sort._
Le roi de France protégeant la liberté de l'Italie; c'est justement
comme un voleur protégeant contre un autre voleur une jolie femme en
voyage. Il la défend jusqu'à ce qu'il la viole. Quoi qu'il en soit,
une route s'ouvre devant moi, sur laquelle il y a plus de bons grains
que de poussière. Maudit soit ce Lorenzaccio, qui s'avise de devenir
quelque chose! Ma vengeance m'a glissé entre les doigts comme un
oiseau effarouché; je ne puis plus rien imaginer ici qui soit digne de
moi. Allons faire une attaque vigoureuse au bourg, et puis laissons
là ces femmelettes qui ne pensent qu'au nom de mon père, et qui me
toisent toute la journée pour chercher par où je lui ressemble. Je
suis né pour autre chose que pour faire un chef de bandits.
_Il sort._
SCÈNE V
_Une place.--Florence._
L'ORFÈVRE ET LE MARCHAND DE SOIE, _assis_.
LE MARCHAND.
Observez bien ce que je dis; faites attention à mes paroles. Le
feu duc Alexandre a été tué l'an 1536, qui est bien l'année où nous
sommes. Suivez-moi toujours. Il a donc été tué l'an 1536; voilà qui
est fait. Il avait vingt-six ans; remarquez-vous cela? mais ce n'est
encore rien. Il avait donc vingt-six ans; bon. Il est mort le 6 du
mois; ah! ah! saviez-vous ceci? n'est-ce pas justement le 6 qu'il est
mort? Écoutez maintenant. Il est mort à six heures de la nuit. Qu'en
pensez-vous, père Mondella? voilà de l'extraordinaire, ou je ne m'y
connais pas. Il est donc mort à six heures de la nuit. Paix! ne dites
rien encore. Il avait six blessures. Eh bien! cela vous frappe-t-il
à présent? Il avait six blessures, à six heures de la nuit, le 6 du
mois, à l'âge de vingt-six ans, l'an 1536. Maintenant, un seul mot: il
avait régné six ans.
L'ORFÈVRE.
Quel galimatias me faites-vous là, voisin!
LE MARCHAND.
Comment! comment! vous êtes donc absolument incapable de calculer?
vous ne voyez pas ce qui résulte de ces combinaisons surnaturelles que
j'ai l'honneur de vous expliquer?
L'ORFÈVRE.
Non, en vérité, je ne vois pas ce qui en résulte.
LE MARCHAND.
Vous ne le voyez pas? Est-ce possible, voisin, que vous ne le voyiez
pas?
L'ORFÈVRE.
Je ne vois pas qu'il en résulte la moindre des choses.--A quoi cela
peut-il nous être utile?
LE MARCHAND.
Il en résulte que six Six ont concouru à la mort d'Alexandre. Chut! ne
répétez pas ceci comme venant de moi. Vous savez que je passe pour un
homme sage et circonspect; ne me faites point de tort, au nom de tous
les saints! La chose est plus grave qu'on ne pense; je vous le dis
comme à un ami.
L'ORFÈVRE.
Allez vous promener; je suis un homme vieux, mais pas encore une
vieille femme. Le Côme arrive aujourd'hui, voilà ce qui résulte le
plus clairement de notre affaire; il nous est poussé un beau dévideur
de paroles dans votre nuit de six Six. Ah! mort de ma vie! cela ne
fait-il pas honte! Mes ouvriers, voisin, les derniers de mes ouvriers,
frappaient avec leurs instruments sur les tables, en voyant passer
les Huit, et ils leur criaient: «Si vous ne savez ni ne pouvez agir,
appelez-nous, qui agirons.»
LE MARCHAND.
Il n'y a pas que les vôtres qui aient crié; c'est un vacarme de
paroles dans la ville comme je n'en ai jamais entendu, même par
ouï-dire.
L'ORFÈVRE.
On demande les boules[F]; les uns courent après les soldats, les
autres après le vin qu'on distribue, ils s'en remplissent la bouche et
la cervelle, afin de perdre le peu de sens commun et de bonnes paroles
qui pourraient leur rester.
[Note F: On comprend qu'il s'agit ici d'élections. (Voir page
206.)]
LE MARCHAND.
Il y en a qui voulaient rétablir le conseil, et élire librement un
gonfalonier, comme jadis.
L'ORFÈVRE.
Il y en a qui voulaient, comme vous dites; mais il n'y en a pas qui
aient agi. Tout vieux que je suis, j'ai été au Marché-Neuf, moi,
et j'ai reçu dans la jambe un bon coup de hallebarde, parce que je
demandais les boules. Pas une âme n'est venue à mon secours. Les
étudiants seuls se sont montrés.
LE MARCHAND.
Je le crois bien. Savez-vous ce qu'on dit, voisin? On dit que le
provéditeur, Roberto Corsini, est allé hier soir à l'assemblée des
républicains, au palais Salviati.
L'ORFÈVRE.
Rien n'est plus vrai; il a offert de livrer la forteresse aux amis de
la liberté, avec les provisions, les clefs, et tout le reste.
LE MARCHAND.
Et il l'a fait, voisin? est-ce qu'il l'a fait? C'est une trahison de
haute justice.
L'ORFÈVRE.
Ah bien oui! on a braillé, bu du vin sucré, et cassé des carreaux;
mais la proposition de ce brave homme n'a seulement pas été écoutée.
Comme on n'osait pas faire ce qu'il voulait, on a dit qu'on doutait
de lui, et qu'on le soupçonnait de fausseté dans ses offres. Mille
millions de diables! que j'enrage! Tenez! voilà les courriers de
Trebbio qui arrivent; Côme n'est pas loin d'ici. Bonsoir, voisin, le
sang me démange! il faut que j'aille au palais.
_Il sort._
LE MARCHAND.
Attendez-donc, voisin; je vais avec vous.
_Il sort.--Entre un précepteur avec le petit Salviati, et un autre
avec le petit Strozzi._
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
_Sapientissime doctor_, comment se porte Votre Seigneurie? Le trésor
de votre précieuse santé est-il dans une assiette régulière, et votre
équilibre se maintient-il convenable par ces tempêtes où nous voilà?
LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.
C'est chose grave, seigneur docteur, qu'une rencontre aussi érudite
et aussi fleurie que la vôtre, sur cette terre soucieuse et lézardée.
Souffrez que je presse cette main gigantesque, d'où sont sortis les
chefs-d'oeuvre de notre langue. Avouez-le, vous avez fait depuis peu
un sonnet.
LE PETIT SALVIATI.
Canaille de Strozzi que tu es!
LE PETIT STROZZI.
Ton père a été rossé, Salviati.
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
Ce pauvre ébat de notre muse serait-il allé jusqu'à vous, qui êtes
homme d'art si consciencieux, si large et si austère? Des yeux comme
les vôtres, qui remuent des horizons si dentelés, si phosphorescents,
auraient-ils consenti à s'occuper des fumées peut-être bizarres et
osées d'une imagination chatoyante?
LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.
Oh! si vous aimez l'art, et si vous nous aimez, dites-nous, de grâce,
votre sonnet. La ville ne s'occupe que de votre sonnet.
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
Vous serez peut-être étonné que moi, qui ai commencé par chanter
la monarchie en quelque sorte, je semble cette fois chanter la
république.
LE PETIT SALVIATI.
Ne me donne pas de coups de pied, Strozzi.
LE PETIT STROZZI.
Tiens, chien de Salviati, en voilà encore deux.
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
Voici les vers:
Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre...
LE PETIT SALVIATI.
Faites donc finir ce gamin-là, monsieur; c'est un coupe-jarret. Tous
les Strozzi sont des coupe-jarrets.
LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.
Allons! petit, tiens-toi tranquille.
LE PETIT STROZZI.
Tu y reviens en sournois! Tiens! canaille, porte cela à ton père,
et dis-lui qu'il le mette avec l'estafilade qu'il a reçue de Pierre
Strozzi, empoisonneur que tu es! Vous êtes tous des empoisonneurs.
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
Veux-tu te taire, polisson!
_Il le frappe._
LE PETIT STROZZI.
Aïe! aïe! il m'a frappé.
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre,
Sous des soleils plus mûrs et des cieux plus vermeils.
LE PETIT STROZZI.
Aïe! aïe! il m'a écorché l'oreille.
LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.
Vous avez frappé trop fort, mon ami.
_Le petit Strozzi rosse le petit Salviati._
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
Eh bien! qu'est-ce à dire?
LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.
Continuez, je vous en supplie.
LE PREMIER PRÉCEPTEUR.
Avec plaisir; mais ces enfants ne cessent pas de se battre.
_Les enfants sortent en se battant. Ils les suivent._
SCÈNE VI
_Florence.--Une rue._
_Entrent_ DES ÉTUDIANTS ET DES SOLDATS.
UN ÉTUDIANT.
Puisque les grands seigneurs n'ont que des langues, ayons des bras.
Holà! les boules! les boules! Citoyens de Florence, ne laissons pas
élire un duc sans voter.
UN SOLDAT.
Vous n'aurez pas les boules; retirez-vous.
L'ÉTUDIANT.
Citoyens, venez ici; on méconnaît vos droits, on insulte le peuple.
_Un grand tumulte._
LES SOLDATS.
Gare! retirez-vous.
UN AUTRE ÉTUDIANT.
Nous voulons mourir pour nos droits.
UN SOLDAT.
Meurs donc!
_Il le frappe._
L'ÉTUDIANT.
Venge-moi, Roberto, et console ma mère.
_Il meurt.--Les étudiants attaquent les soldats; ils sortent en se
battant._
SCÈNE VII
_Venise.--Le cabinet de Strozzi._
_Entrent_ PHILIPPE ET LORENZO, _tenant une lettre_.
LORENZO.
Voilà une lettre qui m'apprend que ma mère est morte. Venez donc faire
un tour de promenade, Philippe.
PHILIPPE.
Je vous en supplie, mon ami, ne tentez pas la destinée. Vous allez et
venez continuellement, comme si cette proclamation de mort n'existait
pas contre vous.
LORENZO.
Au moment où j'allais tuer Clément VII, ma tête a été mise à prix à
Rome; il est naturel qu'elle le soit dans toute l'Italie, aujourd'hui
que j'ai tué Alexandre; si je sortais de l'Italie, je serais bientôt
sonné à son de trompe dans toute l'Europe, et à ma mort, le bon Dieu
ne manquera pas de faire placarder ma condamnation éternelle dans tous
les carrefours de l'immensité.
PHILIPPE.
Votre gaieté est triste comme la nuit; vous n'êtes pas changé,
Lorenzo.
LORENZO.
Non, en vérité, je porte les mêmes habits, je marche toujours sur mes
jambes, et je bâille avec ma bouche; il n'y a de changé en moi qu'une
misère: c'est que je suis plus creux et plus vide qu'une statue de
fer-blanc.
PHILIPPE.
Partons ensemble; redevenez un homme; vous avez beaucoup fait, mais
vous êtes jeune.
LORENZO.
Je suis plus vieux que le bisaïeul de Saturne; je vous en prie, venez
faire un tour de promenade.
PHILIPPE.
Votre esprit se torture dans l'inaction; c'est là votre malheur. Vous
avez des travers, mon ami.
LORENZO.
J'en conviens; que les républicains n'aient rien fait à Florence,
c'est là un grand travers de ma part. Qu'une centaine de jeunes
étudiants, braves et déterminés, se soient fait massacrer en vain; que
Côme, un planteur de choux, ait été élu à l'unanimité, oh! je l'avoue,
je l'avoue, ce sont là des travers impardonnables, et qui me font le
plus grand tort.
PHILIPPE.
Ne raisonnons point sur un événement qui n'est pas achevé. L'important
est de sortir d'Italie; vous n'avez point encore fini sur la terre.
LORENZO.
J'étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement.
PHILIPPE.
N'avez-vous pas été heureux autrement que par ce meurtre? Quand
vous ne devriez faire désormais qu'un honnête homme, qu'un artiste,
pourquoi voudriez-vous mourir?
LORENZO.
Je ne puis que vous répéter mes propres paroles: Philippe, j'ai été
honnête. Peut-être le redeviendrais-je sans l'ennui qui me prend.
J'aime encore le vin et les femmes; c'est assez, il est vrai, pour
faire de moi un débauché, mais ce n'est pas assez pour me donner envie
de l'être. Sortons, je vous en prie.
PHILIPPE.
Tu te feras tuer dans toutes ces promenades.
LORENZO.
Cela m'amuse de les voir. La récompense est si grosse, qu'elle les
rend presque courageux. Hier, un grand gaillard à jambes nues
m'a suivi un gros quart d'heure au bord de l'eau, sans pouvoir se
déterminer à m'assommer. Le pauvre homme portait une espèce de couteau
long comme une broche; il le regardait d'un air si penaud qu'il me
faisait pitié; c'était peut-être un père de famille qui mourait de
faim.
PHILIPPE.
O Lorenzo, Lorenzo! ton coeur est très malade. C'était sans doute
un honnête homme: pourquoi attribuer à la lâcheté du peuple le respect
pour les malheureux?
LORENZO.
Attribuez cela à ce que vous voudrez. Je vais faire un tour au Rialto.
_Il sort._
PHILIPPE, _seul_.
Il faut que je le fasse suivre par quelqu'un de mes gens. Holà! Jean!
Pippo! holà!
_Entre un domestique._
Prenez une épée, vous et un autre de vos camarades, et tenez-vous à
une distance convenable du seigneur Lorenzo, de manière à pouvoir le
secourir si on l'attaque.
JEAN.
Oui, monseigneur.
_Entre Pippo._
PIPPO.
Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme était caché derrière la porte,
qui l'a frappé par derrière, comme il sortait.
PHILIPPE.
Courons vite; il n'est peut-être que blessé.
PIPPO.
Ne voyez-vous pas tout ce monde? le peuple s'est jeté sur lui. Dieu de
miséricorde! on le pousse dans la lagune.
PHILIPPE.
Quelle horreur! quelle horreur! Eh quoi! pas même un tombeau!
_Il sort._
SCÈNE VIII
_Florence.--La grande place; des tribunes publiques sont remplies de
monde._
DES GENS DU PEUPLE, _courant de tous côtés_.
Les boules! les boules! Il est duc, duc; les boules! il est duc.
LES SOLDATS.
Gare, canaille!
LE CARDINAL CIBO, _sur une estrade, à Côme de Médicis_.
Seigneur, vous êtes duc de Florence. Avant de recevoir de mes mains la
couronne que le pape et César m'ont chargé de vous confier, il m'est
ordonné de vous faire jurer quatre choses.
CÔME.
Lesquelles, cardinal?
LE CARDINAL.
Faire la justice sans restriction; ne jamais rien tenter contre
l'autorité de Charles-Quint; venger la mort d'Alexandre, et bien
traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.
CÔME.
Comment faut-il que je prononce ce serment?
LE CARDINAL.
Sur l'Évangile.
_Il lui présente l'Évangile._
Je le jure à Dieu et à vous, cardinal. Maintenant, donnez-moi la main.
_Ils s'avancent vers le peuple. On entend Côme parler dans
l'éloignement._
CÔME.
«Très nobles et très puissants seigneurs,
«Le remercîment que je veux faire à Vos très illustres et très
gracieuses Seigneuries, pour le bienfait si haut que je leur dois,
n'est pas autre que l'engagement qui m'est bien doux, à moi si jeune
comme je suis, d'avoir toujours devant les yeux, en même temps que
la crainte de Dieu, l'honnêteté et la justice, et le dessein de
n'offenser personne, ni dans les biens ni dans l'honneur, et, quant
au gouvernement des affaires, de ne jamais m'écarter du conseil et du
jugement des très prudentes et très judicieuses Seigneuries auxquelles
je m'offre en tout, et recommande bien dévotement.»
FIN DE LORENZACCIO.
Alfred de Musset conçut l'idée de ce grand drame et en composa
le plan, à Florence, devant les sombres palais des Médicis et des
Strozzi, pendant le mois de janvier 1834; mais il prit le temps de le
laisser mûrir dans sa tête, et ne l'écrivit que huit mois plus tard;
on ne doit pas s'étonner d'y trouver une crudité de langage à laquelle
les lecteurs des comédies précédentes n'étaient pas accoutumés. Il
s'agissait cette fois de faire une peinture exacte de l'Italie au
seizième siècle, et l'on sait que, depuis le règne de Borgia jusqu'à
celui de Sixte-Quint, les actes de violence de toutes sortes se
commettaient ouvertement et avec impunité. Les premières familles de
la noblesse en donnaient l'exemple, et Benvenuto Cellini lui-même, qui
n'était pas un grand seigneur, ne dormait jamais de si bon coeur que
lorsqu'il avait poignardé ou assommé un de ses ennemis. A moins de
ne tenir aucun compte de l'histoire et de la vérité, l'auteur de
_Lorenzaccio_ ne pouvait pas faire parler décemment des scélérats tels
que Julien Salviati et Alexandre de Médicis. C'est dans les rôles
de Philippe Strozzi, de Catherine Ginori et de Marie Soderini qu'on
trouve les sentiments tendres et le langage des coeurs nobles et
délicats. Quant au personnage de Lorenzo, nous n'hésitons pas à le
placer au niveau des plus belles créations de Shakespeare. Ce drame
est assurément l'oeuvre capitale d'Alfred de Musset, l'expression la
plus énergique et la plus virile de son génie.
La longueur de cet ouvrage nous a obligés à le rejeter au second
volume du Théâtre, bien qu'il ait été écrit avant _Barberine_.
TRADUCTION DU LIVRE XV DES CHRONIQUES FLORENTINES
La nuit était venue que le destin avait marquée pour être celle de la
mort malheureuse du duc Alexandre. Ce fut entre cinq et six heures, le
samedi d'avant l'Épiphanie, et le 6 janvier de l'année 1536 (selon
la manière de compter le temps des Florentins, qui prennent pour la
première heure du jour celle qui suit le coucher du soleil). Le duc
n'avait pas encore achevé sa vingt-sixième année. Cette mort, dont on
a parlé et écrit diversement, je la raconterai avec la plus entière
véracité, en ayant entendu le récit de la bouche même de Lorenzo, dans
la _villa_ Paluello, située à huit milles de Padoue, ainsi que de la
bouche même de Scoronconcolo, dans la maison des Strozzi à Venise.
Si l'on peut parler d'un tel fait avec certitude, c'est assurément
lorsqu'on le tient de ces hommes, et non d'autres, en supposant qu'ils
l'aient voulu raconter sans mentir, comme je pense qu'ils l'ont fait.
Mais il est nécessaire de commencer par donner quelques détails sur la
vie et les moeurs dudit Lorenzo.