Il y a trois moyens certains d'éviter tout inconvénient. Le premier,

c'est de se quitter. Mais celui-là, nous n'en voulons guère.

JACQUELINE.

Vous me ferez mourir de peur.

CLAVAROCHE.

Le second, le meilleur incontestablement, c'est de n'y pas prendre

garde, et au besoin...

JACQUELINE.

Eh bien?

CLAVAROCHE.

Non, celui-là ne vaut rien non plus; vous avez un mari de plume; il

faut garder l'épée au fourreau. Reste donc alors le troisième; c'est

de trouver un _chandelier_.

JACQUELINE.

Un chandelier? Qu'est-ce que vous voulez dire?

CLAVAROCHE.

Nous appelions ainsi, au régiment, un grand garçon de bonne mine

qui est chargé de porter un châle ou un parapluie au besoin; qui,

lorsqu'une femme se lève pour danser, va gravement s'asseoir sur sa

chaise et la suit dans la foule d'un oeil mélancolique, en jouant

avec son éventail; qui lui donne la main pour sortir de sa loge, et

pose avec fierté sur la console voisine le verre où elle vient de

boire [; l'accompagne à la promenade, lui fait la lecture le soir;

bourdonne sans cesse autour d'elle, assiège son oreille d'une pluie de

fadaises]. Admire-t-on la dame, il se rengorge, et si on l'insulte,

il se bat. Un coussin manque à la causeuse, c'est lui qui court, se

précipite, et va le chercher là où il est; car il connaît la maison et

les êtres, il fait partie du mobilier, et traverse les corridors sans

lumière. [Il joue le soir avec les tantes au reversi et au piquet.

Comme il circonvient le mari, en politique habile et empressé, il

s'est bientôt fait prendre en grippe.] Y a-t-il fête quelque part,

où la belle ait envie d'aller? il s'est rasé au point du jour, il

est depuis midi sur la place ou sur la chaussée, et il a marqué des

chaises avec ses gants. Demandez-lui pourquoi il s'est fait ombre,

il n'en sait rien et n'en peut rien dire. Ce n'est pas que parfois la

dame ne l'encourage d'un sourire, et ne lui abandonne en valsant le

bout de ses doigts, qu'il serre avec amour; il est comme ces grands

seigneurs qui ont une charge honoraire et les entrées aux jours de

gala; mais le cabinet leur est clos; ce ne sont pas leurs affaires. En

un mot, sa faveur expire là où commencent les véritables; il a tout

ce qu'on voit des femmes, et rien de ce qu'on en désire. Derrière ce

mannequin commode se cache le mystère heureux; il sert de paravent à

tout ce qui se passe sous le manteau de la cheminée. Si le mari est

jaloux, c'est de lui; tient-on des propos? c'est sur son compte;

[c'est lui qu'on mettra à la porte un beau matin que les valets auront

entendu marcher la nuit dans l'appartement de madame; c'est lui qu'on

épie en secret; ses lettres, pleines de respect et de tendresse, sont

décachetées par la belle-mère;] il va, il vient, il s'inquiète, on le

laisse ramer, c'est son oeuvre, moyennant quoi, l'amant discret et

la très innocente amie, couverts d'un voile impénétrable, se rient de

lui et des curieux.

JACQUELINE.

Je ne puis m'empêcher de rire, malgré le peu d'envie que j'en ai. Et

pourquoi à ce personnage ce nom baroque de _chandelier_?

CLAVAROCHE.

Eh! mais; c'est que c'est lui qui porte la...

JACQUELINE.

C'est bon, c'est bon, je vous comprends.

CLAVAROCHE.

Voyez, ma chère: parmi vos amis, n'auriez-vous point quelque bonne

âme capable de remplir ce rôle important, qui, de bonne foi, n'est pas

sans douceur? Cherchez, voyez, pensez à cela.

_Il regarde à sa montre._

Sept heures! il faut que je vous quitte. Je suis de semaine

d'aujourd'hui.

JACQUELINE.

Mais, Clavaroche, en vérité, je ne connais ici personne; et puis c'est

une tromperie dont je n'aurais pas le courage. Quoi! encourager un

jeune homme, l'attirer à soi, le laisser espérer, le rendre peut-être

amoureux tout de bon, et se jouer de ce qu'il peut souffrir? C'est une

rouerie que vous me proposez.

CLAVAROCHE.

Aimez-vous mieux que je vous perde! et dans l'embarras où nous sommes,

ne voyez-vous pas qu'à tout prix il faut détourner les soupçons?

JACQUELINE.

Pourquoi les faire tomber sur un autre?

CLAVAROCHE.

Eh! pour qu'ils tombent. Les soupçons, ma chère, les soupçons d'un

mari jaloux ne sauraient planer dans l'espace; ce ne sont pas des

hirondelles. Il faut qu'ils se posent tôt ou tard, et le plus sûr est

de leur faire un nid.

JACQUELINE.

Non, décidément, je ne puis. Ne faudrait-il pas pour cela me

compromettre très réellement?

CLAVAROCHE.

Plaisantez-vous? Est-ce que, le jour des preuves, vous n'êtes pas

toujours à même de démontrer votre innocence? Un amoureux n'est pas un

amant.[3]

JACQUELINE.

[Eh bien!... mais le temps presse. Qui voulez-vous? Désignez-moi

quelqu'un.]

CLAVAROCHE, _à la fenêtre_.

Tenez! voilà, dans votre cour, trois jeunes gens assis au pied d'un

arbre; ce sont les clercs de votre mari. Je vous laisse le choix entre

eux; quand je reviendrai, qu'il y en ait un amoureux fou de vous.

JACQUELINE.

Comment cela serait-il possible? Je ne leur ai jamais dit un mot.

CLAVAROCHE.

Est-ce que tu n'es pas fille d'Ève? Allons! Jacqueline, consentez.

JACQUELINE.

N'y comptez pas; je n'en ferai rien.

CLAVAROCHE.

Touchez là; je vous remercie. Adieu, la très craintive blonde; vous

êtes fine, jeune et jolie, amoureuse... un peu, n'est-il pas vrai,

madame? A l'ouvrage! un coup de filet!

JACQUELINE.

Vous êtes hardi, Clavaroche.

CLAVAROCHE.

Fier et hardi; fier de vous plaire, et hardi pour vous conserver.

_Il sort._

SCÈNE II

_Un petit jardin._

FORTUNIO, LANDRY ET GUILLAUME, _assis_.

FORTUNIO.

Vraiment, cela est singulier, et cette aventure est étrange.

LANDRY.

N'allez pas en jaser, au moins; vous me feriez mettre dehors.

FORTUNIO.

Bien étrange et bien admirable. Oui, quel qu'il soit, c'est un homme

heureux.

LANDRY.

Promettez-moi de n'en rien dire; maître André me l'a fait jurer.

GUILLAUME.

De son prochain, du roi et des femmes, il n'en faut pas souffler le

mot.

FORTUNIO.

Que de pareilles choses existent, cela me fait bondir le coeur.

Vraiment, Landry, tu as vu cela?

LANDRY.

C'est bon; qu'il n'en soit plus question.

FORTUNIO.

Tu as entendu marcher doucement?

LANDRY.

A pas de loup derrière le mur.

FORTUNIO.

Craquer doucement la fenêtre?

LANDRY.

Comme un grain de sable sous le pied.

FORTUNIO.

Puis, sur le mur, l'ombre d'un homme, quand il a franchi la poterne?

LANDRY.

Comme un spectre, dans son manteau.

FORTUNIO.

Et une main derrière le volet?

LANDRY.

Tremblante comme la feuille.

FORTUNIO.

Une lueur dans la galerie, puis un baiser, puis quelques pas

lointains?

LANDRY.

Puis le silence, les rideaux qui se tirent, et la lueur qui disparaît.

FORTUNIO.

Si j'avais été à ta place, je serais resté jusqu'au jour.

GUILLAUME.

Est-ce que tu es amoureux de Jacqueline? Tu aurais fait là un joli

métier!

FORTUNIO.

Je jure devant Dieu, Guillaume, qu'en présence de Jacqueline je n'ai

jamais levé les yeux. Pas même en songe, je n'oserais l'aimer. Je

l'ai rencontrée au bal une fois; ma main n'a pas touché la sienne,

ses lèvres ne m'ont jamais parlé. De ce qu'elle fait ou de ce qu'elle

pense, je n'en ai de ma vie rien su, sinon qu'elle se promène ici

l'après-midi, et que j'ai soufflé sur nos vitres pour la voir marcher

dans l'allée.

GUILLAUME.

Si tu n'es pas amoureux d'elle, pourquoi dis-tu que tu serais resté?

Il n'y avait rien de mieux à faire que ce qu'a fait justement Landry:

aller conter nettement la chose à maître André, notre patron.

FORTUNIO.

Landry a fait comme il lui a plu. Que Roméo possède Juliette! je

voudrais être l'oiseau matinal qui les avertit du danger.

GUILLAUME.

Te voilà bien avec tes fredaines! Quel bien cela peut-il te faire que

Jacqueline ait un amant? C'est quelque officier de la garnison.

FORTUNIO.

J'aurais voulu être dans l'étude; j'aurais voulu voir tout cela.

GUILLAUME.

Dieu soit béni! c'est notre libraire qui t'empoisonne avec ses

romans. Que te revient-il de ce conte? D'être Gros-Jean comme devant.

N'espères-tu pas, par hasard, que tu pourras avoir ton tour? Eh!

oui, sans doute, monsieur se figure qu'on pensera quelque jour à lui.

Pauvre garçon! tu ne connais guère nos belles dames de province. Nous

autres, avec nos habits noirs, nous ne sommes que du fretin, bon

tout au plus pour les couturières. Elles ne tâtent que du pantalon

rouge[4], et une fois qu'elles y ont mordu, qu'importe que la garnison

change? Tous les militaires se ressemblent; qui en aime un en aime

cent. Il n'y a que le revers de l'habit qui change, et qui de jaune

devient vert ou blanc. Du reste, ne retrouvent-elles pas la moustache

retroussée de même, la même allure de corps de garde, le même langage

et le même plaisir? Ils sont tous faits sur un modèle; à la rigueur,

elles peuvent s'y tromper.

FORTUNIO.

Il n'y a pas à causer avec toi: tu passes tes fêtes et dimanches à

regarder des joueurs de boule.

GUILLAUME.

Et toi, tout seul à ta fenêtre, le nez fourré dans tes giroflées.

Voyez la belle différence! Avec tes idées romanesques, tu deviendras

fou à lier. Allons! rentrons; à quoi penses-tu? il est l'heure de

travailler.

FORTUNIO.

Je voudrais bien avoir été avec Landry cette nuit dans l'étude.

_Ils sortent. Entrent Jacqueline et sa servante._

JACQUELINE.

Nos prunes seront belles cette année, et nos espaliers ont bonne mine.

Viens donc un peu de ce côté-ci [, et asseyons-nous sur ce banc].

LA SERVANTE.

C'est donc que madame ne craint pas l'air, car il ne fait pas chaud ce

matin.

JACQUELINE.

En vérité, depuis deux ans que j'habite cette maison, je ne crois pas

être venue deux fois dans cette partie du jardin. Regarde donc ce pied

de chèvrefeuille. Voilà des treillis bien plantés pour faire grimper

les clématites.

LA SERVANTE.

Avec cela que madame n'est pas couverte; elle a voulu descendre en

cheveux.

JACQUELINE.

Dis-moi, puisque te voilà: qu'est-ce que c'est donc que ces jeunes

gens qui sont là dans la salle basse? Est-ce que je me trompe? Je

crois qu'ils nous regardent; ils étaient tout à l'heure ici.

LA SERVANTE.

Madame ne les connaît donc pas? Ce sont les clercs de maître André.

JACQUELINE.

Ah! est-ce que tu les connais, toi, Madelon? Tu as l'air de rougir en

disant cela.

LA SERVANTE.

Moi, madame! pourquoi donc faire? Je les connais de les voir tous les

jours; et encore, je dis tous les jours. Je n'en sais rien, si je les

connais.

JACQUELINE.

Allons! avoue que tu as rougi. Et au fait, pourquoi t'en défendre?

Autant que je puis en juger d'ici, ces garçons ne sont pas si mal.

Voyons! lequel préfères-tu? fais-moi un peu tes confidences. Tu es

belle fille, Madelon; que ces jeunes gens te fassent la cour, qu'y

a-t-il de mal à cela?

LA SERVANTE.

Je ne dis pas qu'il y ait du mal; ces jeunes gens ne manquent pas de

bien, et leurs familles sont honorables. Il y a là un petit blond; les

grisettes de la Grand'Rue ne font pas fi de son coup de chapeau.

JACQUELINE, _s'approchant de la maison_.

Qui? celui-là avec sa moustache?[5]

LA SERVANTE.

Oh! que non. C'est M. Landry, un grand flandrin qui ne sait que dire.

JACQUELINE.

C'est donc cet autre qui écrit?

LA SERVANTE.

Nenni, nenni; c'est M. Guillaume, un honnête garçon bien rangé; mais

ses cheveux ne frisent guère, et ça fait pitié, le dimanche, quand il

veut se mettre à danser.

JACQUELINE.

De qui veux-tu donc parler? Je ne crois pas qu'il y en ait d'autres

que ceux-là dans l'étude.

LA SERVANTE.

Vous ne voyez pas à la fenêtre ce jeune homme propre et bien peigné?

Tenez! le voilà qui se penche; c'est le petit Fortunio.

JACQUELINE.

Oui-dà, je le vois maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec

ses cheveux sur l'oreille et son petit air innocent. Prenez garde à

vous, Madelon, ces anges-là font déchoir les filles. Et il fait la

cour aux grisettes, ce monsieur-là, avec ses yeux bleus? Eh bien!

Madelon, il ne faut pas pour cela baisser les vôtres d'un air si

renchéri. Vraiment, on peut moins bien choisir. Il sait donc que dire,

celui-là, et il a un maître à danser?

LA SERVANTE.

Révérence parler, madame, si je le croyais amoureux, ici, ce ne

serait pas de si peu de chose. Si vous aviez tourné la tête quand vous

passiez dans le quinconce, vous l'auriez vu plus d'une fois, les bras

croisés, la plume à l'oreille, vous regarder tant qu'il pouvait.

JACQUELINE.

Plaisantez-vous, mademoiselle, et pensez-vous à qui vous parlez?

LA SERVANTE.

Un chien regarde bien un évêque, et il y en a qui disent que l'évêque

n'est pas fâché d'être regardé du chien. Il n'est pas si sot, ce

garçon, et son père est un riche orfèvre. Je ne crois pas qu'il y ait

d'injure à regarder passer les gens.

JACQUELINE.

Qui vous a dit que c'est moi qu'il regarde? Il ne vous a pas,

j'imagine, fait de confidences là-dessus.

LA SERVANTE.

Quand un garçon tourne la tête, allez! madame, il ne faut guère être

femme pour ne pas deviner où les yeux s'en vont. Je n'ai que faire de

ses confidences, et on ne m'apprendra que ce que j'en sais.

JACQUELINE.

J'ai froid. Allez me chercher un châle, et faites-moi grâce de vos

propos.

_La servante sort._

JACQUELINE, _seule_.

Si je ne me trompe, c'est le jardinier que j'ai aperçu entre ces

arbres. Holà! Pierre, écoutez.

LE JARDINIER, _entrant_.

Vous m'avez appelé, madame?

JACQUELINE.

Oui, entrez là; demandez un clerc qui s'appelle Fortunio. Qu'il vienne

ici; j'ai à lui parler.

_Le jardinier sort. Un instant après entre Fortunio._

FORTUNIO.

Madame, on se trompe sans doute; on vient de me dire que vous me

demandiez.

JACQUELINE.

Asseyez-vous, on ne se trompe pas.--Vous me voyez, monsieur Fortunio,

fort embarrassée, fort en peine. Je ne sais trop comment vous dire ce

que j'ai à vous demander, ni pourquoi je m'adresse à vous.

FORTUNIO.

Je ne suis que troisième clerc; s'il s'agit d'une affaire

d'importance, Guillaume, notre premier clerc, est là; souhaitez-vous

que je l'appelle?

JACQUELINE.

Mais non. Si c'était une affaire, est-ce que je n'ai pas mon mari?

FORTUNIO.

Puis-je être bon à quelque chose? Veuillez parler avec confiance.

Quoique bien jeune, je mourrais de bon coeur pour vous rendre

service.

JACQUELINE.

C'est galamment et vaillamment parler; et cependant, si je ne me

trompe, je ne suis pas connue de vous.

FORTUNIO.

L'étoile qui brille à l'horizon ne connaît pas les yeux qui la

regardent; mais elle est connue du moindre pâtre qui chemine sur le

coteau.

JACQUELINE.

C'est un secret que j'ai à vous dire, et j'hésite par deux motifs:

d'abord vous pouvez me trahir, et en second lieu, même en me servant,

prendre de moi mauvaise opinion.

FORTUNIO.

Puis-je me soumettre à quelque épreuve? Je vous supplie de croire en

moi.

JACQUELINE.

Mais, comme vous dites, vous êtes bien jeune. Vous-même, vous pouvez

croire en vous, et ne pas toujours en répondre.

FORTUNIO.

Vous êtes plus belle que je ne suis jeune; de ce que mon coeur sent,

j'en réponds.

JACQUELINE.

La nécessité est imprudente. Voyez si personne n'écoute.

FORTUNIO.

Personne; ce jardin est désert, et j'ai fermé la porte de l'étude.

JACQUELINE.

Non, décidément, je ne puis parler; pardonnez-moi cette démarche

inutile, et qu'il n'en soit jamais question.

FORTUNIO.

Hélas! madame, je suis bien malheureux! il en sera comme il vous

plaira.

JACQUELINE.

C'est que la position où je suis n'a vraiment pas le sens commun.

J'aurais besoin, vous l'avouerai-je? non pas tout à fait d'un ami,

et cependant d'une action d'ami. Je ne sais à quoi me résoudre. Je me

promenais dans ce jardin, en regardant ces espaliers; et je vous dis,

je ne sais pourquoi, je vous ai vu à cette fenêtre, j'ai eu l'idée de

vous faire appeler.

FORTUNIO.

Quel que soit le caprice du hasard à qui je dois cette faveur,

permettez-moi d'en profiter. Je ne puis que répéter mes paroles: je

mourrais de bon coeur pour vous.

JACQUELINE.

Ne me le répétez pas trop; c'est le moyen de me faire taire.

FORTUNIO.

Pourquoi? c'est le fond de mon coeur.

JACQUELINE.

Pourquoi? pourquoi? vous n'en savez rien, et je n'y veux seulement pas

penser. Non; ce que j'ai à vous demander ne peut avoir de suite aussi

grave, Dieu merci! c'est un rien, une bagatelle. Vous êtes un enfant,

n'est-ce pas? Vous me trouvez peut-être jolie, et vous m'adressez

légèrement quelques paroles de galanterie. Je les prends ainsi, c'est

tout simple; tout homme à votre place en pourrait dire autant.

FORTUNIO.

Madame, je n'ai jamais menti. Il est bien vrai que je suis un enfant,

et qu'on peut douter de mes paroles; mais telles qu'elles sont, Dieu

peut les juger.

JACQUELINE.

C'est bon, vous savez votre rôle, et vous ne vous dédisez pas. En

voilà assez là-dessus; prenez donc ce siège et mettez-vous là.

FORTUNIO.

Je le ferai pour vous obéir.

JACQUELINE.

Pardonnez-moi une question qui pourra vous sembler étrange. Madeleine,

ma femme de chambre, m'a dit que votre père était joaillier. Il doit

se trouver en rapport avec les marchands de la ville.

FORTUNIO.

Oui, madame; je puis dire qu'il n'en est guère d'un peu considérable

qui ne connaisse notre maison.

JACQUELINE.

Par conséquent, vous avez occasion d'aller et de venir dans le

quartier marchand, et on connaît votre visage dans les boutiques de la

Grand'Rue?

FORTUNIO.

Oui, madame, pour vous servir.

JACQUELINE.

Une femme de mes amies a un mari avare et jaloux. Elle ne manque pas

de fortune, mais elle ne peut en disposer. Ses plaisirs, ses goûts, sa

parure, ses caprices, si vous voulez, quelle femme vit sans caprice?

tout est réglé et contrôlé. Ce n'est pas qu'au bout de l'année elle ne

se trouve en position de faire face à de grosses dépenses; mais chaque

mois, presque chaque semaine, il lui faut compter, disputer, calculer

tout ce qu'elle achète. [Vous comprenez que la morale, tous les

sermons d'économie possibles, toutes les raisons des avares, ne font

pas faute aux échéances;] enfin, avec beaucoup d'aisance, elle mène la

vie la plus gênée. Elle est plus pauvre que son tiroir, et son argent

ne lui sert de rien. Qui dit toilette, en parlant des femmes, dit

un grand mot, vous le savez. Il a donc fallu, à tout prix, user de

quelque stratagème. Les mémoires des fournisseurs ne portent que ces

dépenses banales que le mari appelle «de première nécessité»;

ces choses-là se payent au grand jour; mais, à certaines époques

convenues, certains autres mémoires secrets font mention de quelques

bagatelles que la femme appelle à son tour «de seconde nécessité»,

qui est la vraie, et que les esprits mal faits pourraient nommer du

superflu. Moyennant quoi, tout s'arrange à merveille; chacun y peut

trouver son compte, et le mari, sûr de ses quittances, ne se connaît

pas assez en chiffons pour deviner qu'il n'a pas payé tout ce qu'il

voit sur l'épaule de sa femme.

FORTUNIO.

Je ne vois pas grand mal à cela.

JACQUELINE.

Maintenant donc, voilà ce qui arrive: le mari, un peu soupçonneux,

a fini par s'apercevoir, non du chiffon de trop, mais de l'argent de

moins. Il a menacé ses domestiques, frappé sur sa cassette et grondé

ses marchands. La pauvre femme abandonnée n'y a pas perdu un louis;

mais elle se trouve, comme un nouveau Tantale, dévorée du matin au

soir de la soif des chiffons. Plus de confidents, plus de mémoires

secrets, plus de dépenses ignorées. Cette soif pourtant la tourmente;

à tout hasard elle cherche à l'apaiser. Il faudrait qu'un jeune homme

adroit, discret surtout, et d'assez haut rang dans la ville pour

n'éveiller aucun soupçon, voulût aller visiter les boutiques, et y

acheter, comme pour lui-même, ce dont elle peut et veut avoir besoin.

Il faudrait qu'il eût, tout d'abord, facile accès dans la maison;

qu'il pût entrer et sortir avec assurance; qu'il eût bon goût, cela

est clair, et qu'il sût choisir à propos. Peut-être serait-ce un

heureux hasard s'il se trouvait par là, dans la ville, quelque jolie

et coquette fille à qui on sût qu'il fît sa cour. N'êtes-vous pas dans

ce cas, je suppose? ce hasard-là justifierait tout. Ce serait alors

pour la belle que les emplettes seraient censées se faire. Voilà ce

qu'il faudrait trouver.

FORTUNIO.

Dites à votre amie que je m'offre à elle; je la servirai de mon mieux.

JACQUELINE.

Mais si cela se trouvait ainsi, vous comprenez, n'est-il pas vrai,

que, pour avoir dans la maison le libre accès dont je vous parle, le

confident devrait s'y montrer autre part qu'à la salle basse? Vous

comprenez qu'il faudrait que sa place fût à la table et au salon? Vous

comprenez que la discrétion est une vertu trop difficile pour qu'on

lui manque de reconnaissance, mais qu'en outre du bon vouloir, le

savoir-faire n'y gâterait rien? Il faudrait qu'un soir, je suppose

comme ce soir, s'il faisait beau, il sût trouver la porte entr'ouverte

et apporter un bijou furtif comme un hardi contrebandier. Il faudrait

qu'un air de mystère ne trahît jamais son adresse; qu'il fût prudent,

leste et avisé; qu'il se souvînt d'un proverbe espagnol qui mène loin

ceux qui le suivent: «Aux audacieux Dieu prête la main.»

FORTUNIO.

Je vous en supplie, servez-vous de moi.

JACQUELINE.

Toutes ces conditions remplies, pour peu qu'on fût sûr du silence, on

pourrait dire au confident le nom de sa nouvelle amie. Il recevrait

alors sans scrupule, adroitement comme une jeune soubrette, une bourse

dont il saurait l'emploi. Preste! j'aperçois Madeleine qui vient

m'apporter mon manteau. Discrétion et prudence, adieu. L'amie, c'est

moi; le confident, c'est vous; la bourse est là au pied de la chaise.

_Elle sort.--Guillaume et Landry sur le pas de la porte._

GUILLAUME.

Holà! Fortunio; maître André est là qui t'appelle.

LANDRY.

Il y a de l'ouvrage sur ton bureau. Que fais-tu là hors de l'étude?

FORTUNIO.

Hein? plaît-il? que me voulez-vous?

GUILLAUME.

Nous te disons que le patron te demande.

LANDRY.

Arrive ici; on a besoin de toi. A quoi songe donc ce rêveur?

FORTUNIO.

En vérité, cela est singulier, et cette aventure est étrange.

_Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE[6]

_Un salon._

CLAVAROCHE, _devant une glace_.

En conscience, ces belles dames, si on les aimait tout de bon, ce

serait une pauvre affaire, et le métier des bonnes fortunes est, à

tout prendre, un ruineux travail. Tantôt c'est au plus bel endroit

qu'un valet qui gratte à la porte vous oblige à vous esquiver. La

femme qui se perd pour vous ne se livre que d'une oreille, et au

milieu du plus doux transport on vous pousse dans une armoire. Tantôt

c'est lorsqu'on est chez soi, étendu sur un canapé et fatigué de

la manoeuvre, qu'un messager envoyé à la hâte vient vous faire

ressouvenir qu'on vous adore à une lieue de distance. Vite, un

barbier, le valet de chambre! On court, on vole; il n'est plus temps,

le mari est rentré; la pluie tombe, il faut faire le pied de grue,

une heure durant. Avisez-vous d'être malade ou seulement de mauvaise

humeur! Point; le soleil, le froid, la tempête, l'incertitude, le

danger, cela est fait pour rendre gaillard. La difficulté est en

possession, depuis qu'il y a des proverbes, du privilège d'augmenter

le plaisir, et le vent de bise se fâcherait si, en vous coupant le

visage, il ne croyait vous donner du coeur. En vérité, on représente

l'amour avec des ailes et un carquois; on ferait mieux de nous

le peindre comme un chasseur de canards sauvages, avec une veste

imperméable et une perruque de laine frisée pour lui garantir

l'occiput. Quelles sottes bêtes que les hommes, de se refuser leurs

franches lippées pour courir après quoi, de grâce? après l'ombre de

leur orgueil! Mais la garnison dure six mois; on ne peut pas toujours

aller au café; les comédiens de province ennuient, on se regarde dans

un miroir, et on ne veut pas être beau pour rien. Jacqueline a la

taille fine; c'est ainsi qu'on prend patience, et qu'on s'accommode de

tout sans trop faire le difficile.

_Entre Jacqueline._

Eh bien! ma chère, qu'avez-vous fait? Avez-vous suivi mes conseils, et

sommes-nous hors de danger?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Comment vous y êtes-vous prise? vous allez me conter cela. Est-ce un

des clercs de maître André qui s'est chargé de notre salut?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Vous êtes une femme incomparable, et on n'a pas plus d'esprit que

vous. Vous avez fait venir, n'est-ce pas, le bon jeune homme à votre

boudoir? Je le vois d'ici, les mains jointes, tournant son chapeau

dans ses doigts. Mais quel conte lui avez-vous fait pour réussir en si

peu de temps?

JACQUELINE.

Le premier venu; je n'en sais rien.

CLAVAROCHE.

Voyez un peu ce que c'est que de nous, et quels pauvres diables nous

sommes quand il vous plaît de nous endiabler! Et votre mari,

comment voit-il la chose? La foudre qui nous menaçait sent-elle déjà

l'aiguille aimantée? commence-t-elle à se détourner?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 · 第 10 / 17 段