comptent sur votre nom; François Ier lui-même attend de
vous un mouvement en faveur de la liberté. Il vous écrit comme au chef
des républicains florentins; voilà sa lettre.
PHILIPPE _ouvre la lettre_.
Dis à celui qui t'a apporté cette lettre qu'il réponde ceci au roi de
France: Le jour où Philippe portera les armes contre son pays, il sera
devenu fou.
PIERRE.
Quelle est cette nouvelle sentence?
PHILIPPE.
Celle qui me convient.
PIERRE.
Ainsi vous perdez la cause des bannis pour le plaisir de faire une
phrase! Prenez garde, mon père, il ne s'agit pas là d'un passage de
Pline; réfléchissez avant de dire non.
PHILIPPE.
Il y a soixante ans que je sais ce que je devais répondre à la lettre
du roi de France.
PIERRE.
Cela passe toute idée! vous me forceriez à vous dire de certaines
choses. Venez avec nous, mon père, je vous en supplie. Lorsque
j'allais chez les Pazzi, ne m'avez-vous pas dit: Emmène-moi? Cela
était-il différent alors?
PHILIPPE.
Très différent. Un père offensé, qui sort de sa maison l'épée à la
main, avec ses amis, pour aller réclamer justice, est très différent
d'un rebelle qui porte les armes contre son pays, en rase campagne et
au mépris des lois.
PIERRE.
Il s'agissait bien de réclamer justice! il s'agissait d'assommer
Alexandre! Qu'est-ce qu'il y a de changé aujourd'hui? Vous n'aimez
pas votre pays, ou sans cela vous profiteriez d'une occasion comme
celle-ci.
PHILIPPE.
Une occasion, mon Dieu! cela une occasion!
_Il frappe le tombeau._
PIERRE.
Laissez-vous fléchir.
PHILIPPE.
Je n'ai pas une douleur ambitieuse; laisse-moi seul, j'en ai assez
dit.
PIERRE.
Vieillard obstiné! inexorable faiseur de sentences! vous serez cause
de notre perte.
PHILIPPE.
Tais-toi, insolent! sors d'ici!
PIERRE.
Je ne puis dire ce qui se passe en moi. Allez où il vous plaira, nous
agirons sans vous cette fois. Eh! mort de Dieu! il ne sera pas dit que
tout soit perdu faute d'un traducteur de latin!
_Il sort._
PHILIPPE.
Ton jour est venu, Philippe! tout cela signifie que ton jour est venu.
_Il sort._
SCÈNE VII
_Le bord de l'Arno; un quai. On voit une longue suite de palais._
_Entre_ LORENZO.
Voilà le soleil qui se couche; je n'ai pas de temps à perdre, et
cependant tout ressemble ici à du temps perdu.
_Il frappe à une porte._
Holà! seigneur Alamanno! holà!
ALAMANNO, _sur sa terrasse_.
Qui est là? que me voulez-vous?
LORENZO.
Je viens vous avertir que le duc doit être tué cette nuit; prenez vos
mesures pour demain avec vos amis, si vous aimez la liberté.
ALAMANNO.
Par qui doit être tué Alexandre?
LORENZO.
Par Lorenzo de Médicis.
ALAMANNO.
C'est toi, Renzinaccio? Eh! entre donc souper avec de bons vivants qui
sont dans mon salon.
LORENZO.
Je n'ai pas le temps; préparez-vous à agir demain.
ALAMANNO.
Tu veux tuer le duc, toi? Allons donc! tu as un coup de vin dans la
tête.
_Il sort._
LORENZO, _seul_.
Peut-être que j'ai tort de leur dire que c'est moi qui tuerai
Alexandre, car tout le monde refuse de me croire.
_Il frappe à une autre porte._
Holà! seigneur Pazzi! holà!
PAZZI, _sur sa terrasse_.
Qui m'appelle?
LORENZO.
Je viens vous dire que le duc sera tué cette nuit; tâchez d'agir
demain pour la liberté de Florence.
PAZZI.
Qui doit tuer le duc?
LORENZO.
Peu importe, agissez toujours, vous et vos amis. Je ne puis vous dire
le nom de l'homme.
PAZZI.
Tu es fou, drôle, va-t'en au diable!
_Il sort._
LORENZO, _seul_.
Il est clair que, si je ne dis pas que c'est moi, on me croira encore
bien moins.
_Il frappe à une porte._
Holà! seigneur Corsini!
LE PROVÉDITEUR, _sur sa terrasse_.
Qu'est-ce donc?
LORENZO.
Le duc Alexandre sera tué cette nuit.
LE PROVÉDITEUR.
Vraiment, Lorenzo! Si tu es gris, va plaisanter ailleurs. Tu m'as
blessé bien mal à propos un cheval au bal des Nasi; que le diable te
confonde!
_Il sort._
LORENZO.
Pauvre Florence! pauvre Florence!
_Il sort._
SCÈNE VIII
_Une plaine._
_Entrent_ PIERRE STROZZI ET DEUX BANNIS.
PIERRE.
Mon père ne veut pas venir. Il m'a été impossible de lui faire
entendre raison.
PREMIER BANNI.
Je n'annoncerai pas cela à mes camarades: il y a de quoi les mettre en
déroute.
PIERRE.
Pourquoi? Montez à cheval ce soir, et allez bride abattue à Sestino;
j'y serai demain matin. Dites que Philippe a refusé, mais que Pierre
ne refuse pas.
PREMIER BANNI.
Les confédérés veulent le nom de Philippe: nous ne ferons rien sans
cela.
PIERRE.
Le nom de famille de Philippe est le même que le mien; dites que
Strozzi viendra, cela suffit.
PREMIER BANNI.
On me demandera lequel des Strozzi, et si je ne réponds pas: Philippe,
rien ne se fera.
PIERRE.
Imbécile! fais ce qu'on te dit, et ne réponds que pour toi-même.
Comment sais-tu d'avance que rien ne se fera?
PREMIER BANNI.
Seigneur, il ne faut pas maltraiter les gens.
PIERRE.
Allons! monte à cheval, et va à Sestino.
PREMIER BANNI.
Ma foi, monsieur, mon cheval est fatigué! j'ai fait douze lieues dans
la nuit. Je n'ai pas envie de le seller à cette heure.
PIERRE.
Tu n'es qu'un sot.
_A l'autre banni._
Allez-y, vous: vous vous y prendrez mieux.
DEUXIÈME BANNI.
Le camarade n'a pas tort pour ce qui regarde Philippe; il est certain
que son nom ferait bien pour la cause.
PIERRE.
Lâches! manants sans coeur! ce qui fait bien pour la cause, ce sont
vos femmes et vos enfants qui meurent de faim, entendez-vous? Le nom
de Philippe leur remplira la bouche, mais il ne leur remplira pas le
ventre. Quels pourceaux êtes-vous!
DEUXIÈME BANNI.
Il est impossible de s'entendre avec un homme aussi grossier;
allons-nous-en, camarade.
PIERRE.
Va au diable, canaille! et dis à tes confédérés que, s'ils ne veulent
pas de moi, le roi de France en veut, lui; et qu'ils prennent garde
qu'on ne me donne la main haute sur vous tous!
DEUXIÈME BANNI, _à l'autre_.
Viens, camarade, allons souper; je suis, comme toi, excédé de fatigue.
_Ils sortent._
SCÈNE IX
_Une place; il est nuit._
_Entre_ LORENZO.
Je lui dirai que c'est un motif de pudeur, et j'emporterai la
lumière;--cela se fait tous les jours;--une nouvelle mariée, par
exemple, exige cela de son mari pour entrer dans la chambre nuptiale,
et Catherine passe pour très vertueuse.--Pauvre fille! qui l'est sous
le soleil, si elle ne l'est pas? Que ma mère mourût de tout cela,
voilà ce qui pourrait arriver.
Ainsi donc, voilà qui est fait. Patience! une heure est une heure,
et l'horloge vient de sonner. Si vous y tenez cependant?--Mais non,
pourquoi? Emporte le flambeau si tu veux: la première fois qu'une
femme se donne, cela est tout simple.--Entrez donc, chauffez-vous donc
un peu.--Oh! mon Dieu, oui, pur caprice de jeune fille.--Et quel motif
de croire à ce meurtre? Cela pourra les étonner, même Philippe.
Te voilà, toi, face livide?
_La lune paraît._
Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans
la ville! Mais Pierre est un ambitieux; les Ruccellai seuls valent
quelque chose.--Ah! les mots, les mots, les éternelles paroles! S'il
y a quelqu'un là-haut, il doit bien rire de nous tous; cela est très
comique, très comique, vraiment.--O bavardage humain! ô grand tueur de
corps morts! grand défonceur de portes ouvertes! ô hommes sans bras!
Non! non! je n'emporterai pas la lumière.--J'irai droit au coeur; il
se verra tuer... Sang du Christ! on se mettra demain aux fenêtres.
Pourvu qu'il n'ait pas imaginé quelque cuirasse nouvelle, quelque
cotte de mailles. Maudite invention! Lutter avec Dieu et le diable,
cela n'est rien; mais lutter avec des bouts de ferraille croisés les
uns sur les autres par la main sale d'un armurier!--Je passerai
le second pour entrer; il posera son épée là,--ou là,--oui, sur le
canapé.--Quant à l'affaire du baudrier à rouler autour de la garde,
cela est aisé. S'il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voilà
où serait le vrai moyen. Couché, assis ou debout? Assis plutôt. Je
commencerai par sortir. Scoronconcolo est enfermé dans le cabinet.
Alors nous venons, nous venons. Je ne voudrais pourtant pas qu'il
tournât le dos. J'irai à lui tout droit. Allons! la paix, la paix!
l'heure va venir.--Il faut que j'aille dans quelque cabaret; je ne
m'aperçois pas que je prends du froid; je boirai une bouteille.--Non,
je ne veux pas boire. Où diable vais-je donc? les cabarets sont
fermés.
Est-elle bonne fille?--Oui, vraiment.--En chemise?--Oh! non, non, je
ne le pense pas.--Pauvre Catherine!--Que ma mère mourût de tout cela,
ce serait triste. Et quand je lui aurais dit mon projet, qu'aurais-je
pu y faire? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire: «Crime,
crime!» jusqu'à son dernier soupir.
Je ne sais pourquoi je marche, je tombe de lassitude.
_Il s'assoit._
Pauvre Philippe! une fille belle comme le jour! Une seule fois je me
suis assis près d'elle sous le marronnier; ces petites mains blanches,
comme cela travaillait! Que de journées j'ai passées, moi, assis
sous les arbres! Ah! quelle tranquillité! quel horizon à Cafaggiuolo!
Jeannette était jolie, la petite fille du concierge, en faisant sécher
sa lessive. Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur
son linge étendu sur le gazon! la chèvre blanche revenait toujours,
avec ses grandes pattes menues.
_Une horloge sonne._
Ah! ah! il faut que j'aille là-bas.--Bonsoir, mignon; eh! trinque donc
avec Giomo.--Bon vin! Cela serait plaisant qu'il lui vînt à l'idée de
me dire: «Ta chambre est-elle retirée? entendra-t-on quelque chose du
voisinage?» Cela serait plaisant. Ah! on y a pourvu. Oui, cela serait
drôle qu'il lui vînt cette idée.
Je me trompe d'heure; ce n'est que la demie. Quelle est donc cette
lumière sous le portique de l'église? on taille, on remue des pierres.
Il paraît que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils
coupent! comme ils enfoncent! Ils font un crucifix; avec quel courage
ils le clouent! Je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prît
tout d'un coup à la gorge.
Eh bien! eh bien! quoi donc? j'ai des envies de danser qui sont
incroyables. Je crois, si je m'y laissais aller, que je sauterais
comme un moineau sur tous ces gros plâtras et sur toutes ces poutres.
Eh, mignon! eh, mignon! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que
cela; tra la la! faites-vous beau, la mariée est belle. Mais, je vous
le dis à l'oreille, prenez garde à son petit couteau.
_Il sort en courant._
SCÈNE X
_Chez le duc._
LE DUC, _à souper_; GIOMO.--_Entre le cardinal_ CIBO.
LE CARDINAL.
Altesse, prenez garde à Lorenzo.
LE DUC.
Vous voilà, cardinal! asseyez-vous donc, et prenez donc un verre.
LE CARDINAL.
Prenez garde à Lorenzo, duc. Il a été demander ce soir à l'évêque de
Marzi la permission d'avoir des chevaux de poste cette nuit.
LE DUC.
Cela ne se peut pas.
LE CARDINAL.
Je le tiens de l'évêque lui-même.
LE DUC.
Allons donc! je vous dis que j'ai de bonnes raisons pour savoir que
cela ne se peut pas.
LE CARDINAL.
Me faire croire est peut-être impossible; je remplis mon devoir en
vous avertissant.
LE DUC.
Quand cela serait vrai, que voyez-vous d'effrayant à cela? Il va
peut-être à Cafaggiuolo.
LE CARDINAL.
Ce qu'il y a d'effrayant, monseigneur, c'est qu'en passant sur la
place pour venir ici, je l'ai vu de mes yeux sauter sur des poutres
et des pierres comme un fou. Je l'ai appelé, et je suis forcé d'en
convenir, son regard m'a fait peur. Soyez certain qu'il mûrit dans sa
tête quelque projet pour cette nuit.
LE DUC.
Et pourquoi ces projets me seraient-ils dangereux?
LE CARDINAL.
Faut-il tout dire, même quand on parle d'un favori? Apprenez qu'il a
dit ce soir à deux personnes de ma connaissance, publiquement sur leur
terrasse, qu'il vous tuerait cette nuit.
LE DUC.
Buvez donc un verre de vin, cardinal. Est-ce que vous ne savez pas que
Renzo est ordinairement gris au coucher du soleil?
_Entre Sire Maurice._
SIRE MAURICE.
Altesse, défiez-vous de Lorenzo. Il a dit à trois de mes amis, ce
soir, qu'il voulait vous tuer cette nuit.
LE DUC.
Et vous aussi, brave Maurice, vous croyez aux fables? je vous croyais
plus homme que cela.
SIRE MAURICE.
Votre Altesse sait si je m'effraye sans raison. Ce que je dis, je puis
le prouver.
LE DUC.
Asseyez-vous donc, et trinquez avec le cardinal; vous ne trouverez pas
mauvais que j'aille à mes affaires.
_Entre Lorenzo._
Eh bien! mignon, est-il déjà temps?
LORENZO.
Il est minuit tout à l'heure.
LE DUC.
Qu'on me donne mon pourpoint de zibeline!
LORENZO.
Dépêchons-nous! votre belle est peut-être déjà au rendez-vous.
LE DUC.
Quels gants faut-il prendre? ceux de guerre, ou ceux d'amour?
LORENZO.
Ceux d'amour, Altesse.
LE DUC.
Soit, je veux être un vert galant.
_Ils sortent._
SIRE MAURICE.
Que dites-vous de cela, cardinal?
LE CARDINAL.
Que la volonté de Dieu se fait malgré les hommes.
_Ils sortent._
SCÈNE XI
_La chambre de Lorenzo._
_Entrent_ LE DUC ET LORENZO.
LE DUC.
Je suis transi,--il fait vraiment froid.
_Il ôte son épée._
Eh bien! mignon, qu'est-ce que tu fais donc?
LORENZO.
Je roule votre baudrier autour de votre épée, et je la mets sous votre
chevet. Il est bon d'avoir toujours une arme sous la main.
_Il entortille le baudrier de manière à empêcher l'épée de sortir du
fourreau._
LE DUC.
Tu sais que je n'aime pas les bavardes, et il m'est revenu que la
Catherine était une belle parleuse. Pour éviter les conversations, je
vais me mettre au lit. A propos, pourquoi donc as-tu fait demander des
chevaux de poste à l'évêque de Marzi?
LORENZO.
Pour aller voir mon frère, qui est très malade, à ce qu'il m'écrit.
LE DUC.
Va donc chercher ta tante.
LORENZO.
Dans un instant.
_Il sort._
LE DUC, _seul_.
Faire la cour à une femme qui vous répond oui lorsqu'on lui demande
oui ou non, cela m'a toujours paru très sot, et tout à fait digne d'un
Français. Aujourd'hui surtout que j'ai soupé comme trois moines, je
serais incapable de dire seulement: «Mon coeur,» ou: «Mes chères
entrailles,» à l'infante d'Espagne. Je veux faire semblant de dormir:
ce sera peut-être cavalier, mais ce sera commode.
_Il se couche.--Lorenzo rentre l'épée à la main._
LORENZO.
Dormez-vous, seigneur?
_Il le frappe._
LE DUC.
C'est toi, Renzo?
LORENZO.
Seigneur, n'en doutez pas.
_Il le frappe de nouveau.--Entre Scoronconcolo._
SCORONCONCOLO.
Est-ce fait?
LORENZO.
Regarde, il m'a mordu au doigt. Je garderai jusqu'à la mort cette
bague sanglante, inestimable diamant.
SCORONCONCOLO.
Ah! mon Dieu! c'est le duc de Florence!
LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_.
Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire,
coeur navré de joie!
SCORONCONCOLO.
Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.
LORENZO.
Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies
s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!
SCORONCONCOLO.
Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle.--Venez,
seigneur.
LORENZO.
Ah! Dieu de bonté! quel moment!
SCORONCONCOLO, _à part_.
Son âme se dilate singulièrement. Quant à moi, je prendrai les
devants.
_Il veut sortir._
LORENZO.
Attends, tire ces rideaux. Maintenant, donne-moi la clef de cette
chambre.
SCORONCONCOLO.
Pourvu que les voisins n'aient rien entendu!
LORENZO.
Ne te souviens-tu pas qu'ils sont habitués à notre tapage? Viens,
partons.
_Ils sortent._
FIN DE L'ACTE QUATRIÈME.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
_Au palais du duc._
_Entrent_ VALORI, SIRE MAURICE ET GUICCIARDINI.
_Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les
environs._
SIRE MAURICE.
Giomo n'est pas revenu encore de son message; cela devient de plus en
plus inquiétant.
GUICCIARDINI.
Le voilà qui entre dans la salle.
_Entre Giomo._
SIRE MAURICE.
Eh bien! qu'as-tu appris?
GIOMO.
Rien du tout.
_Il sort._
GUICCIARDINI.
Il ne veut pas répondre: le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet
du duc; c'est à lui seul que les nouvelles arrivent.
_Entre un autre messager._
Eh bien! le duc est-il retrouvé? sait-on ce qu'il est devenu?
LE MESSAGER.
Je ne sais pas.
_Il entre dans le cabinet._
VALORI.
Quel événement épouvantable, messieurs, que cette disparition! point
de nouvelles du duc! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l'avez
vu hier soir? Il ne paraissait pas malade?
_Rentre Giomo._
GIOMO, _à sire Maurice_.
Je puis vous le dire à l'oreille, le duc est assassiné.
SIRE MAURICE.
Assassiné! par qui? où l'avez-vous trouvé?
GIOMO.
Où vous nous aviez dit:--dans la chambre de Lorenzo.
SIRE MAURICE.
Ah! sang du diable! Le cardinal le sait-il?
GIOMO.
Oui, Excellence.
SIRE MAURICE.
Que décide-t-il? qu'y a-t-il à faire? Déjà le peuple se porte en foule
vers le palais; toute cette hideuse affaire a transpiré; nous sommes
morts si elle se confirme; on nous massacrera.
_Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles
passent dans le fond._
GUICCIARDINI.
Que signifie cela? va-t-on faire des distributions au peuple?
_Entre un seigneur de la cour._
LE SEIGNEUR.
Le duc est-il visible, messieurs? Voilà un cousin à moi, nouvellement
arrivé d'Allemagne, que je désire présenter à Son Altesse; soyez assez
bons pour le voir d'un oeil favorable.
GUICCIARDINI.
Répondez-lui, seigneur Valori; je ne sais que lui dire.
VALORI.
La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils
attendent tranquillement qu'on les admette.
SIRE MAURICE, _à Giomo_.
On l'a enterré là?
GIOMO.
Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous! si le peuple
apprenait cette mort-là, elle pourrait en causer bien d'autres.
Lorsqu'il en sera temps, on lui fera des obsèques publiques. En
attendant, nous l'avons emporté dans un tapis.
VALORI.
Qu'allons-nous devenir?
PLUSIEURS SEIGNEURS, _s'approchant_.
Nous sera-t-il bientôt permis de présenter nos devoirs à Son Altesse?
qu'en pensez-vous, messieurs?
LE CARDINAL CIBO, _entrant_.
Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux; le duc a
passé la nuit à une mascarade, et il repose dans ce moment.
_Des valets suspendent des dominos aux croisées._
LES COURTISANS.
Retirons-nous; le duc est encore couché. Il a passé la nuit au bal.
_Les courtisans se retirent. Entrent les Huit._
NICCOLINI.
Eh bien! cardinal, qu'y a-t-il de décidé?
LE CARDINAL.
Primo avulso, non deficit alter
Aureus, et simili frondescit virga metallo.
_Il sort._
NICCOLINI.
Voilà qui est admirable! mais qu'y a-t-il de fait? Le duc est mort; il
faut en élire un autre, et cela le plus vite possible. Si nous n'avons
pas un duc ce soir ou demain, c'en est fait de nous. Le peuple est en
ce moment comme l'eau qui va bouillir.
VETTORI.
Je propose Octavien de Médicis.
CAPPONI.
Pourquoi? il n'est pas le premier par les droits du sang.
ACCIAIUOLI.
Si nous prenions le cardinal?
SIRE MAURICE.
Plaisantez-vous?
RUCCELLAI.
Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le
laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge de cette
affaire?
VETTORI.
C'est un homme capable de la bien diriger?
RUCCELLAI.
Qu'il se fasse donner l'ordre du pape.
VETTORI.
C'est ce qu'il a fait; le pape a envoyé l'autorisation par un courrier
que le cardinal a fait partir dans la nuit.
RUCCELLAI.
Vous voulez dire par un oiseau, sans doute; car un courrier commence
par prendre le temps d'aller, avant d'avoir celui de revenir. Nous
traite-t-on comme des enfants?
CANIGIANI, _s'approchant_.
Messieurs, si vous m'en croyez, voilà ce que nous ferons: nous élirons
duc de Florence mon fils naturel Julien.
RUCCELLAI.
Bravo! un enfant de cinq ans! N'a-t-il pas cinq ans, Canigiani?
GUICCIARDINI, _bas_.
Ne voyez-vous pas le personnage? c'est le cardinal qui lui met dans la
tête cette sotte proposition; Cibo serait régent et l'enfant mangerait
des gâteaux.
RUCCELLAI.
Cela est honteux; je sors de cette salle, si on y tient de pareils
discours.
_Entre_ CORSI.
Messieurs, le cardinal vient d'écrire à Côme de Médicis.
LES HUIT.
Sans nous consulter?
CORSI.
Le cardinal a écrit pareillement à Pise, à Arezzo et à Pistoie, aux
commandants militaires. Jacques de Médicis sera demain ici avec le
plus de monde possible; Alexandre Vitelli est déjà dans la forteresse
avec la garnison entière. Quant à Lorenzo, il est parti trois
courriers pour le joindre.
RUCCELLAI.
Qu'il se fasse duc tout de suite, votre cardinal; cela sera plus tôt
fait.
CORSI.
Il m'est ordonné de vous prier de mettre aux voix l'élection de Côme
de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la république
florentine.
GIOMO, _à des valets qui traversent la salle_.
Répandez du sable autour de la porte, et n'épargnez pas le vin plus
que le reste.
RUCCELLAI.
Pauvre peuple! quel badaud on fait de toi!
SIRE MAURICE.
Allons! messieurs, aux voix. Voici vos billets.
VETTORI.
Côme est en effet le premier en droit après Alexandre; c'est son plus
proche parent.
ACCIAIUOLI.
Quel homme est-ce? je le connais fort peu.
CORSI.
C'est le meilleur prince du monde.
GUICCIARDINI.
Hé! hé! pas tout à fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus
poli des princes, ce serait plus vrai.
SIRE MAURICE.
Vos voix, seigneurs.
RUCCELLAI.
Je m'oppose à ce vote formellement, et au nom de tous les citoyens.
VETTORI.
Pourquoi?
RUCCELLAI.
Il ne faut plus à la république ni princes, ni ducs, ni seigneurs;
voici mon vote.
_Il montre son billet blanc._
VETTORI.
Votre voix n'est qu'une voix. Nous nous passerons de vous.
RUCCELLAI.
Adieu donc; je m'en lave les mains.
GUICCIARDINI, _courant après lui_.
Eh! mon Dieu! Palla, vous êtes trop violent.
RUCELLAI.
Laissez-moi; j'ai soixante-deux ans passés; ainsi vous ne pouvez pas
me faire grand mal désormais.
_Il sort._
NICCOLINI.
Vos voix, messieurs!
_Il déplie les billets jetés dans un bonnet._
Il y a unanimité. Le courrier est-il parti pour Trebbio?
CORSI.
Oui, Excellence. Côme sera ici dans la matinée de demain, à moins
qu'il ne refuse.
VETTORI.
Pourquoi refuserait-il?
NICCOLINI.
Ah! mon Dieu! s'il allait refuser, que deviendrions-nous? quinze
lieues à faire d'ici à Trebbio pour trouver Côme, et autant pour
revenir, ce serait une journée de perdue. Nous aurions dû choisir
quelqu'un qui fût plus près de nous.
VETTORI.
Que voulez-vous! notre vote est fait, et il est probable qu'il
acceptera. Tout cela est étourdissant.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_A Venise._
PHILIPPE STROZZI, _dans son cabinet_.
J'en étais sûr.--Pierre est en correspondance avec le roi de France;
le voilà à la tête d'une espèce d'armée, et prêt à mettre le bourg à
feu et à sang. C'est donc là ce qu'aura fait ce pauvre nom de Strozzi,
qu'on a respecté si longtemps! il aura produit un rebelle et deux ou
trois massacres. O ma Louise! tu dors en paix sous le gazon; l'oubli
du monde entier est autour de toi, comme en toi, au fond de la triste
vallée où je t'ai laissée.
_On frappe à la porte._
Entrez.
_Entre Lorenzo._
LORENZO.
Philippe! je t'apporte le plus beau joyau de la couronne.
PHILIPPE.
Qu'est-ce que tu jettes là? une clef?
LORENZO.
Cette clef ouvre ma chambre, et dans ma chambre est Alexandre de
Médicis, mort de la main que voilà.
PHILIPPE.
Vraiment! vraiment! cela est incroyable.
LORENZO.
Crois-le si tu veux. Tu le sauras par d'autres que par moi.
PHILIPPE, _prenant la clef_.
Alexandre est mort, cela est-il possible?
LORENZO.
Que dirais-tu si les républicains t'offraient d'être duc à sa place?
PHILIPPE.
Je refuserais, mon ami.
LORENZO.
Vraiment! vraiment! cela est incroyable.
PHILIPPE.
Pourquoi? cela est tout simple pour moi.
LORENZO.
Comme pour moi de tuer Alexandre. Pourquoi ne veux-tu pas me croire?
PHILIPPE.
O notre nouveau Brutus! je te crois et je t'embrasse. La liberté est
donc sauvée! Oui, je te crois, tu es tel que tu me l'as dit. Donne-moi
ta main. Le duc est mort! ah! il n'y a pas de haine dans ma joie;
il n'y a que l'amour le plus pur, le plus sacré pour la patrie; j'en
prends Dieu à témoin.
LORENZO.
Allons! calme-toi; il n'y a rien de sauvé que moi, qui ai les reins
brisés par les chevaux de l'évêque de Marzi.
PHILIPPE.
N'as-tu pas averti nos amis? N'ont-ils pas l'épée à la main à l'heure
qu'il est?
LORENZO.
Je les ai avertis; j'ai frappé à toutes les portes républicaines
avec la constance d'un frère quêteur; je leur ai dit de frotter leurs
épées, qu'Alexandre serait mort quand ils s'éveilleraient. Je pense
qu'à l'heure qu'il est, ils se sont éveillés plus d'une fois, et
rendormis à l'avenant. Mais, en vérité, je ne pense pas autre chose.
PHILIPPE.
As-tu averti les Pazzi? l'as-tu dit à Corsini?
LORENZO.
A tout le monde; je l'aurais dit, je crois, à la lune, tant j'étais
sûr de n'être pas écouté.
PHILIPPE.