Je te le dis en confidence,--je ferai le coup dans cette chambre.

Écoute bien, et ne te trompe pas. Si je l'abats du premier coup, ne

t'avise pas de le toucher. Mais je ne suis pas plus gros qu'une puce,

et c'est un sanglier. S'il se défend, je compte sur toi pour lui tenir

les mains; rien de plus, entends-tu? c'est à moi qu'il appartient. Je

t'avertirai en temps et lieu.

SCORONCONCOLO.

Amen.

SCÈNE II

_Au palais Strozzi._

_Entrent_ PHILIPPE ET PIERRE.

PIERRE.

Quand je pense à cela, j'ai envie de me couper la main droite. Avoir

manqué cette canaille! un coup si juste, et l'avoir manqué! A qui

n'était-ce pas rendre service que de faire dire aux gens: Il y a

un Salviati de moins dans les rues? Mais le drôle a fait comme les

araignées,--il s'est laissé tomber en repliant ses pattes crochues, et

il a fait le mort de peur d'être achevé.

PHILIPPE.

Que t'importe qu'il vive? ta vengeance n'en est que plus complète.

PIERRE.

Oui, je le sais bien, voilà comme vous voyez les choses. Tenez, mon

père, vous êtes bon patriote, mais encore meilleur père de famille: ne

vous mêlez pas de tout cela.

PHILIPPE.

Qu'as-tu encore en tête? Ne saurais-tu vivre un quart d'heure sans

penser à mal?

PIERRE.

Non, par l'enfer! je ne saurais vivre un quart d'heure tranquille dans

cet air empoisonné. Le ciel me pèse sur la tête comme une voûte de

prison, et il me semble que je respire dans les rues des quolibets et

des hoquets d'ivrognes. Adieu, j'ai affaire à présent.

PHILIPPE.

Où vas-tu?

PIERRE.

Pourquoi voulez-vous le savoir? Je vais chez les Pazzi.

PHILIPPE.

Attends-moi donc, car j'y vais aussi.

PIERRE.

Pas à présent, mon père; ce n'est pas un bon moment pour vous.

PHILIPPE.

Parle-moi franchement.

PIERRE.

Cela est entre nous. Nous sommes là une cinquantaine, les Ruccellai et

d'autres, qui ne portons pas le bâtard dans nos entrailles.

PHILIPPE.

Ainsi donc?

PIERRE.

Ainsi donc les avalanches se font quelquefois au moyen d'un caillou

gros comme le bout du doigt.

PHILIPPE.

Mais vous n'avez rien d'arrêté? pas de plan, pas de mesures prises? O

enfants, enfants! jouer avec la vie et la mort! Des questions qui ont

remué le monde! des idées qui ont blanchi des milliers de têtes, et

qui les ont fait rouler comme des grains de sable sur les pieds du

bourreau! des projets que la Providence elle-même regarde en silence

et avec terreur, et qu'elle laisse achever à l'homme, sans oser y

toucher! Vous parlez de tout cela en faisant des armes et en buvant

un verre de vin d'Espagne, comme s'il s'agissait d'un cheval ou d'une

mascarade! Savez-vous ce que c'est qu'une république, que l'artisan au

fond de son atelier, que le laboureur dans son champ, que le citoyen

sur la place, que la vie entière d'un royaume? le bonheur des hommes,

Dieu de justice! O enfants, enfants! savez-vous compter sur vos

doigts?

PIERRE.

Un bon coup de lancette guérit tous les maux.

PHILIPPE.

Guérir! guérir! Savez-vous que le plus petit coup de lancette doit

être donné par le médecin? Savez-vous qu'il faut une expérience longue

comme la vie, et une science grande comme le monde, pour tirer du bras

d'un malade une goutte de sang? N'étais-je pas offensé aussi, la

nuit dernière, lorsque tu avais mis ton épée nue sous ton manteau? Ne

suis-je pas le père de ma Louise, comme tu es son frère? N'était-ce

pas une juste vengeance? Et cependant sais-tu ce qu'elle m'a coûté?

Ah! les pères savent cela, mais non les enfants. Si tu es père un

jour, nous en parlerons.

PIERRE.

Vous qui savez aimer, vous devriez savoir haïr.

PHILIPPE.

Qu'ont donc fait à Dieu ces Pazzi? Ils invitent leurs amis à venir

conspirer, comme on invite à jouer aux dés, et les amis, en entrant

dans leur cour, glissent dans le sang de leurs grands-pères[E]. Quelle

soif ont donc leurs épées? Que voulez-vous donc, que voulez-vous?

[Note E: Voir la conspiration des Pazzi. (_Note de l'auteur._)]

PIERRE.

Et pourquoi vous démentir vous-même? Ne vous ai-je pas entendu cent

fois dire ce que nous disons? Ne savons-nous pas ce qui vous occupe,

quand vos domestiques voient à leur lever vos fenêtres éclairées des

flambeaux de la veille? Ceux qui passent les nuits sans dormir ne

meurent pas silencieux.

PHILIPPE.

Où en viendrez-vous? réponds-moi.

PIERRE.

Les Médicis sont une peste. Celui qui est mordu par un serpent n'a que

faire d'un médecin; il n'a qu'à se brûler la plaie.

PHILIPPE.

Et quand vous aurez renversé ce qui est, que voulez-vous mettre à la

place?

PIERRE.

Nous sommes toujours sûrs de ne pas trouver pire.

PHILIPPE.

Je vous le dis, comptez sur vos doigts.

PIERRE.

Les têtes d'une hydre sont faciles à compter.

PHILIPPE.

Et vous voulez agir? cela est décidé?

PIERRE.

Nous voulons couper les jarrets aux meurtriers de Florence.

PHILIPPE.

Cela est irrévocable? vous voulez agir?

PIERRE.

Adieu, mon père; laissez-moi aller seul.

PHILIPPE.

Depuis quand le vieil aigle reste-t-il dans le nid, quand ses aiglons

vont à la curée? O mes enfants! ma brave et belle jeunesse! vous qui

avez la force que j'ai perdue, vous qui êtes aujourd'hui ce qu'était

le jeune Philippe, laissez-le avoir vieilli pour vous! Emmène-moi,

mon fils, je vois que vous allez agir. Je ne vous ferai pas de longs

discours, je ne dirai que quelques mots; il peut y avoir quelque chose

de bon dans cette tête grise: deux mots, et ce sera fait. Je ne radote

pas encore; je ne vous serai pas à charge; ne pars pas sans moi, mon

enfant; attends que je prenne mon manteau.

PIERRE.

Venez, mon noble père; nous baiserons le bas de votre robe. Vous êtes

notre patriarche, venez voir marcher au soleil les rêves de votre vie.

La liberté est mûre; venez, vieux jardinier de Florence, voir sortir

de terre la plante que vous aimez.

_Ils sortent._

SCÈNE III

_Une rue._

UN OFFICIER ALLEMAND ET DES SOLDATS; THOMAS STROZZI, _au milieu

d'eux_.

L'OFFICIER.

Si nous ne le trouvons pas chez lui, nous le trouverons chez les

Pazzi.

THOMAS.

Va ton train, et ne sois pas en peine; tu sauras ce qu'il en coûte.

L'OFFICIER.

Pas de menace; j'exécute les ordres du duc, et n'ai rien à souffrir de

personne.

THOMAS.

Imbécile! qui arrête un Strozzi sur la parole d'un Médicis!

_Il se forme un groupe autour d'eux._

UN BOURGEOIS.

Pourquoi arrêtez-vous ce seigneur? nous le connaissons bien, c'est le

fils de Philippe.

UN AUTRE.

Lâche-le; nous répondons pour lui.

LE PREMIER.

Oui, oui, nous répondons pour les Strozzi. Laisse-le aller, ou prends

garde à tes oreilles.

L'OFFICIER.

Hors de là, canaille! laissez passer la justice du duc, si vous

n'aimez pas les coups de hallebarde.

_Pierre et Philippe arrivent._

PIERRE.

Qu'y a-t-il? quel est ce tapage? Que fais-tu là, Thomas?

LE BOURGEOIS.

Empêche-le, Philippe, il veut emmener ton fils en prison.

PHILIPPE.

En prison? et sur quel ordre?

PIERRE.

En prison? sais-tu à qui tu as affaire?

L'OFFICIER.

Qu'on saisisse cet homme!

_Les soldats arrêtent Pierre._

PIERRE.

Lâchez-moi, misérables, ou je vous éventre comme des pourceaux!

PHILIPPE.

Sur quel ordre agissez-vous, monsieur?

L'OFFICIER, _montrant l'ordre du duc_.

Voilà mon mandat. J'ai ordre d'arrêter Pierre et Thomas Strozzi.

_Les soldats repoussent le peuple, qui leur jette des cailloux._

PIERRE.

De quoi nous accuse-t-on? qu'avons-nous fait? Aidez-moi, mes amis;

rossons cette canaille.

_Il tire son épée. Un autre détachement de soldats arrive._

L'OFFICIER.

Venez ici; prêtez-moi main-forte.

_Pierre est désarmé._

En marche! et le premier qui approche de trop près, un coup de pique

dans le ventre! Cela leur apprendra à se mêler de leurs affaires.

PIERRE.

On n'a pas le droit de m'arrêter sans un ordre des Huit. Je me soucie

bien des ordres d'Alexandre! Où est l'ordre des Huit?

L'OFFICIER.

C'est devant eux que nous vous menons.

PIERRE.

Si c'est devant eux, je n'ai rien à dire. De quoi suis-je accusé?

UN HOMME DU PEUPLE.

Comment, Philippe, tu laisses emmener tes enfants au tribunal des

Huit?

PIERRE.

Répondez donc, de quoi suis-je accusé?

L'OFFICIER.

Cela ne me regarde pas.

_Les soldats sortent avec Pierre et Thomas._

PIERRE, _en sortant_.

N'ayez aucune inquiétude, mon père; les Huit me renverront souper à la

maison, et le bâtard en sera pour ses frais de justice.

PHILIPPE, _seul, s'asseyant sur un banc_.

J'ai beaucoup d'enfants, mais pas pour longtemps, si cela va si vite.

Où en sommes-nous donc si une vengeance aussi juste que le ciel que

voilà est clair est punie comme un crime! Eh quoi! les deux aînés

d'une famille vieille comme la ville, emprisonnés comme des voleurs de

grand chemin! la plus grossière insulte châtiée, un Salviati frappé,

seulement frappé, et des hallebardes en jeu! Sors donc du fourreau,

mon épée. Si le saint appareil des exécutions judiciaires devient la

cuirasse des ruffians et des ivrognes, que la hache et le poignard,

cette arme des assassins, protègent l'homme de bien. O Christ! la

justice devenue une entremetteuse, l'honneur des Strozzi souffleté en

place publique, et un tribunal répondant des quolibets d'un rustre! Un

Salviati jetant à la plus noble famille de Florence son gant taché de

vin et de sang, et, lorsqu'on le châtie, tirant pour se défendre le

coupe-tête du bourreau! Lumière du soleil! j'ai parlé, il n'y a pas un

quart d'heure, contre les idées de révolte, et voilà le pain qu'on me

donne à manger, avec mes paroles de paix sur les lèvres! Allons! mes

bras, remuez; et toi, vieux corps courbé par l'âge et par l'étude,

redresse-toi pour l'action!

_Entre Lorenzo._

LORENZO.

Demandes-tu l'aumône, Philippe, assis au coin de cette rue?

PHILIPPE.

Je demande l'aumône à la justice des hommes; je suis un mendiant

affamé de justice, et mon honneur est en haillons.

LORENZO.

Quel changement va donc s'opérer dans le monde, et quelle robe

nouvelle va revêtir la nature, si le masque de la colère s'est posé

sur le visage auguste et paisible du vieux Philippe? O mon père!

quelles sont ces plaintes? pour qui répands-tu sur la terre les joyaux

les plus précieux qu'il y ait sous le soleil, les larmes d'un homme

sans peur et sans reproche?

PHILIPPE.

Il faut nous délivrer des Médicis, Lorenzo. Tu es un Médicis toi-même,

mais seulement par ton nom; si je t'ai bien connu, si la hideuse

comédie que tu joues m'a trouve impassible et fidèle spectateur,

que l'homme sorte de l'histrion. Si tu as jamais été quelque chose

d'honnête, sois-le aujourd'hui. Pierre et Thomas sont en prison.

LORENZO.

Oui, oui, je sais cela.

PHILIPPE.

Est-ce là ta réponse? Est-ce là ton visage, homme sans épée?

LORENZO.

Que veux-tu? dis-le, et tu auras alors ma réponse.

PHILIPPE.

Agir! Comment? je n'en sais rien. Quel moyen employer, quel levier

mettre sous cette citadelle de mort, pour la soulever et la pousser

dans le fleuve? quoi faire, que résoudre, quels hommes aller trouver?

je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir! O Lorenzo!

le temps est venu. N'es-tu pas diffamé, traité de chien et de

sans-coeur? Si je t'ai tenu, en dépit de tout, ma porte ouverte, ma

main ouverte, mon coeur ouvert, parle, et que je voie si je me suis

trompé. Ne m'as-tu pas parlé d'un homme qui s'appelle aussi Lorenzo,

et qui se cache derrière le Lorenzo que voilà? Cet homme n'aime-t-il

pas sa patrie, n'est-il pas dévoué à ses amis? Tu le disais, et je

l'ai cru. Parle, parle, le temps est venu.

LORENZO.

Si je ne suis pas tel que vous le désirez, que le soleil me tombe sur

la tête!

PHILIPPE.

Ami, rire d'un vieillard désespéré, cela porte malheur; si tu dis

vrai, à l'action! J'ai de toi des promesses qui engageraient Dieu

lui-même, et c'est sur ces promesses que je t'ai reçu. Le rôle que tu

joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l'enfant prodigue ne

l'aurait pas joué dans un jour de démence; et cependant je t'ai reçu.

Quand les pierres criaient à ton passage, quand chacun de tes pas

faisait jaillir des mares de sang humain, je t'ai appelé du nom sacré

d'ami, je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer;

j'ai laissé l'ombre de ta mauvaise réputation passer sur mon honneur,

et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace

hideuse du contact de la tienne. Sois honnête, car je l'ai été; agis,

car tu es jeune, et je suis vieux.

LORENZO.

Pierre et Thomas sont en prison; est-ce là tout?

PHILIPPE.

O ciel et terre! oui, c'est là tout. Presque rien, deux enfants de mes

entrailles qui vont s'asseoir au banc des voleurs. Deux têtes que

j'ai baisées autant de fois que j'ai de cheveux gris, et que je vais

trouver demain matin clouées sur la porte de la forteresse; oui, c'est

là tout, rien de plus, en vérité.

LORENZO.

Ne me parle pas sur ce ton: je suis rongé d'une tristesse auprès de

laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante.

_Il s'assoit près de Philippe._

PHILIPPE.

Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois-tu! On

m'arracherait les bras et les jambes, que, comme le serpent, les

morceaux mutilés de Philippe se rejoindraient encore et se lèveraient

pour la vengeance. Je connais si bien tout cela! Les Huit! un tribunal

d'hommes de marbre! une forêt de spectres, sur laquelle passe de temps

en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute,

pour se résoudre en un mot sans appel. Un mot, un mot, ô conscience!

Ces hommes-là mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles!

Ah! qu'ils tuent et qu'ils égorgent; mais pas mes enfants, pas mes

enfants!

LORENZO.

Pierre est un homme; il parlera, et il sera mis en liberté.

PHILIPPE.

O mon Pierre, mon premier-né!

LORENZO.

Rentrez chez vous, tenez-vous tranquille; ou faites mieux, quittez

Florence. Je vous réponds de tout, si vous quittez Florence.

PHILIPPE.

Moi, un banni! moi dans un lit d'auberge à mon heure dernière! O Dieu!

tout cela pour une parole d'un Salviati!

LORENZO.

Sachez-le, Salviati voulait séduire votre fille, mais non pas pour

lui seul. Alexandre a un pied dans le lit de cet homme; il y exerce le

droit du seigneur sur la prostitution.

PHILIPPE.

Et nous n'agirons pas! O Lorenzo, Lorenzo! tu es un homme ferme, toi;

parle-moi, je suis faible, et mon coeur est trop intéressé dans

tout cela. Je m'épuise, vois-tu! j'ai trop réfléchi ici-bas; j'ai trop

tourné sur moi-même, comme un cheval de pressoir; je ne vaux plus rien

pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses; je le ferai.

LORENZO.

Rentrez chez vous, mon bon monsieur.

PHILIPPE.

Voilà qui est certain, je vais aller chez les Pazzi; là sont cinquante

jeunes gens tous déterminés. Ils ont juré d'agir; je leur parlerai

noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m'entendront. Ce

soir j'inviterai à souper les quarante membres de ma famille; je leur

raconterai ce qui m'arrive. Nous verrons, nous verrons! rien n'est

encore fait. Que les Médicis prennent garde à eux! Adieu, je vais chez

les Pazzi; aussi bien, j'y allais avec Pierre, quand on l'a arrêté.

LORENZO.

Il y a plusieurs démons, Philippe; celui qui te tente en ce moment

n'est pas le moins à craindre de tous.

PHILIPPE.

Que veux-tu dire?

LORENZO.

Prends-y garde, c'est un démon plus beau que Gabriel: la liberté, la

patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche

comme les cordes d'une lyre; c'est le bruit des écailles d'argent de

ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre,

et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l'air

autour de ses lèvres; son vol est si rapide, que nul ne peut dire où

il va. Prends-y garde! une fois dans ma vie je l'ai vu traverser les

cieux. J'étais courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait

frémir mes cheveux comme une plume légère. Que je l'aie écouté ou non,

n'en parlons pas.

PHILIPPE.

Je ne te comprends qu'avec peine, et je ne sais pourquoi j'ai peur de

te comprendre.

LORENZO.

N'avez-vous dans la tête que cela: délivrer vos fils? Mettez la main

sur la conscience; quelque autre pensée plus vaste, plus terrible, ne

vous entraîne-t-elle pas comme un chariot étourdissant au milieu de

cette jeunesse?

PHILIPPE.

Eh bien! oui, que l'injustice faite à ma famille soit le signal de la

liberté. Pour moi, et pour tous, j'irai!

LORENZO.

Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l'humanité.

PHILIPPE.

Que veut dire ceci? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte? Toi

qui m'as parlé d'une liqueur précieuse dont tu étais le flacon, est-ce

là ce que tu renfermes?

LORENZO.

Je suis, en effet, précieux pour vous, car je tuerai Alexandre.

PHILIPPE.

Toi?

LORENZO.

Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer

vos enfants; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère

punition; je sais pertinemment qu'il n'y a pas d'autres dangers pour

eux, et je vous répète que d'ici à quelques jours il n'y aura pas plus

d'Alexandre de Médicis à Florence qu'il n'y a de soleil à minuit.

PHILIPPE.

Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort de penser à la

liberté? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le

fais?

LORENZO.

Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu

sur ta tête grise; c'est un enjeu trop cher pour le jouer aux dés.

PHILIPPE.

Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse

entendre, parle; tu m'irrites singulièrement.

LORENZO.

Tel que tu me vois, Philippe, j'ai été honnête. J'ai cru à la vertu, à

la grandeur humaine, comme un martyr croit à son Dieu. J'ai versé plus

de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles.

PHILIPPE.

Eh bien, Lorenzo?

LORENZO.

Ma jeunesse a été pure comme l'or. Pendant vingt ans de silence,

la foudre s'est amoncelée dans ma poitrine; et il faut que je sois

réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine

nuit que j'étais assis dans les ruines du colisée antique, je ne sais

pourquoi, je me levai; je tendis vers le ciel mes bras trempés de

rosée, et je jurai qu'un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main.

J'étais un étudiant paisible, et je ne m'occupais alors que des arts

et des sciences, et il m'est impossible de dire comment cet étrange

serment s'est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu'on éprouve quand

on devient amoureux.

PHILIPPE.

J'ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rêver.

LORENZO.

Et moi aussi. J'étais heureux alors; j'avais le coeur et les mains

tranquilles; mon nom m'appelait au trône, et je n'avais qu'à laisser

le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi

toutes les espérances humaines. Les hommes ne m'avaient fait ni bien

ni mal; mais j'étais bon, et, pour mon malheur éternel, j'ai voulu

être grand. Il faut que je l'avoue: si la Providence m'a poussé à la

résolution de tuer un tyran, quel qu'il fût, l'orgueil m'y a poussé

aussi. Que te dirais-je de plus? Tous les Césars du monde me faisaient

penser à Brutus.

PHILIPPE.

L'orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t'en

défendrais-tu?

LORENZO.

Tu ne sauras jamais, à moins d'être fou, de quelle nature est la

pensée qui m'a travaillé. Pour comprendre l'exaltation fiévreuse qui a

enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau

et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel. Une statue qui

descendrait de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la

place publique serait peut-être semblable à ce que j'ai été le jour où

j'ai commencé à vivre avec cette idée: il faut que je sois un Brutus.

PHILIPPE.

Tu m'étonnes de plus en plus.

LORENZO.

J'ai voulu d'abord tuer Clément VII; je n'ai pu le faire, parce qu'on

m'a banni de Rome avant le temps. J'ai recommencé mon ouvrage avec

Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d'aucun homme. Je

travaillais pour l'humanité; mais mon orgueil restait solitaire au

milieu de tous mes rêves philanthropiques. Il fallait donc entamer

par la ruse un combat singulier avec mon ennemi. Je ne voulais pas

soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d'un paralytique

comme Cicéron; je voulais arriver à l'homme, me prendre corps à corps

avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela porter mon épée

sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d'Alexandre

monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.

PHILIPPE.

Quelle tête de fer as-tu, ami! quelle tête de fer!

LORENZO.

La tâche que je m'imposais était rude avec Alexandre. Florence était,

comme aujourd'hui, noyée de vin et de sang. L'empereur et le pape

avaient fait un duc d'un garçon boucher. Pour plaire à mon cousin, il

fallait arriver à lui porté par les larmes des familles; pour devenir

son ami, et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres

épaisses tous les restes de ses orgies. J'étais pur comme un lis, et

cependant je n'ai pas reculé devant cette tâche. Ce que je suis

devenu à cause de cela, n'en parlons pas. Tu dois comprendre que

j'ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lève pas l'appareil

impunément. Je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et

d'opprobre; qu'importe? ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

PHILIPPE.

Tu baisses la tête; tes yeux sont humides.

LORENZO.

Non, je ne rougis point; les masques de plâtre n'ont point de

rougeur au service de la honte. J'ai fait ce que j'ai fait. Tu sauras

seulement que j'ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra

bientôt dans un certain lieu d'où il ne sortira pas debout. Je suis au

terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage,

quand le bouvier l'abat sur l'herbe, n'est pas entouré de plus de

filets, de plus de noeuds coulants que je n'en ai tissu autour

de mon bâtard. Ce coeur, jusques auquel une armée ne serait pas

parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main; je n'ai

qu'à laisser tomber mon stylet pour qu'il y entre. Tout sera fait.

Maintenant, sais-tu ce qui m'arrive, et ce dont je veux t'avertir?

PHILIPPE.

Tu es notre Brutus si tu dis vrai.

LORENZO.

Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe; je me suis souvenu du

bâton d'or couvert d'écorce. Maintenant je connais les hommes et je te

conseille de ne pas t'en mêler.

PHILIPPE.

Pourquoi?

LORENZO.

Ah! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant,

vous êtes resté immobile au bord de l'océan des hommes, et vous avez

regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière; du fond

de votre solitude, vous trouviez l'océan magnifique sous le dais

splendide des cieux; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez

pas la sonde; vous étiez plein de confiance dans l'ouvrage de Dieu.

Mais moi, pendant ce temps-là, j'ai plongé; je me suis enfoncé dans

cette mer houleuse de la vie; j'en ai parcouru toutes les profondeurs,

couvert de ma cloche de verre; tandis que vous admiriez la surface,

j'ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans.

PHILIPPE.

Ta tristesse me fend le coeur.

LORENZO.

C'est parce que je vous vois tel que j'ai été, et sur le point de

faire ce que j'ai fait, que je vous parle ainsi. Je ne méprise point

les hommes; le tort des livres et des historiens est de nous les

montrer différents de ce qu'ils sont. La vie est comme une cité; on

peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des

promenades et des palais; mais il ne faut pas entrer dans les

tripots, ni s'arrêter, en rentrant chez soi, aux fenêtres des mauvais

quartiers. Voilà mon avis, Philippe; s'il s'agit de sauver tes

enfants, je te dis de rester tranquille; c'est le meilleur moyen pour

qu'on te les renvoie après une petite semonce. S'il s'agit de tenter

quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras,

car tu ne seras pas longtemps à t'apercevoir qu'il n'y a que toi qui

en aies.

PHILIPPE.

Je conçois que le rôle que tu joues t'ait donné de pareilles idées.

Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route

hideuse, et tu crois que tout ressemble à ce que tu as vu.

LORENZO.

Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger

d'en faire. Je connais la vie, et c'est une vilaine cuisine, sois-en

persuadé. Ne mets pas la main là dedans, si tu respectes quelque

chose.

PHILIPPE.

Arrête; ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois

à tout ce que tu appelles des rêves; je crois à la vertu, à la pudeur

et à la liberté.

LORENZO.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 · 第 4 / 17 段