Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio! et les enfants ne me

jettent pas de la boue! Les lits des filles sont encore chauds de ma

sueur, et les pères ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux

et leurs balais pour m'assommer! Au fond de ces dix mille maisons que

voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où j'y suis

entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende

en deux comme une bûche pourrie! L'air que vous respirez, Philippe, je

le respire; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le

sable fin des promenades; pas une goutte de poison ne tombe dans

mon chocolat; que dis-je? ô Philippe! les mères pauvres soulèvent

honteusement le voile de leurs filles quand je m'arrête au seuil de

leurs portes; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus

vil que le baiser de Judas, tandis que moi, pinçant le menton de la

petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou

cinq méchantes pièces d'or.

PHILIPPE.

Que le tentateur ne méprise pas le faible; pourquoi tenter lorsque

l'on doute?

LORENZO.

Suis-je un Satan? Lumière du ciel! je m'en souviens encore, j'aurais

pleuré avec la première fille que j'ai séduite si elle ne s'était mise

à rire. Quand j'ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je

marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice comme un

enfant de dix ans dans l'armure d'un géant de la fable. Je croyais

que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls le

portaient au front. J'avais commencé à dire tout haut que mes vingt

années de vertu étaient un masque étouffant; ô Philippe! j'entrai

alors dans la vie, et je vis qu'à mon approche tout le monde en

faisait autant que moi; tous les masques tombaient devant mon regard;

l'humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne

d'elle, sa monstrueuse nudité. J'ai vu les hommes tels qu'ils sont,

et je me suis dit: Pour qui est-ce donc que je travaille? Lorsque

je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je

regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du

coeur, et je me demandais: Quand j'aurai fait mon coup, celui-là en

profitera-t-il? J'ai vu les républicains dans leurs cabinets; je suis

entré dans les boutiques; j'ai écouté et j'ai guetté. J'ai recueilli

les discours des gens du peuple; j'ai vu l'effet que produisait sur

eux la tyrannie; j'ai bu dans les banquets patriotiques le vin qui

engendre la métaphore et la prosopopée; j'ai avalé entre deux baisers

les larmes les plus vertueuses; j'attendais toujours que l'humanité me

laissât voir sur sa face quelque chose d'honnête. J'observais comme un

amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces.

PHILIPPE.

Si tu n'as vu que le mal, je te plains, mais je ne puis te croire. Le

mal existe, mais non pas sans le bien; comme l'ombre existe, mais non

sans la lumière.

LORENZO.

Tu ne veux voir en moi qu'un mépriseur d'hommes: c'est me faire

injure. Je sais parfaitement qu'il y en a de bons; mais à quoi

servent-ils? que font-ils? comment agissent-ils? Qu'importe que la

conscience soit vivante, si le bras est mort? Il y a de certains côtés

par où tout devient bon: un chien est un ami fidèle; on peut trouver

en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu'il se

roule sur les cadavres et que la langue avec laquelle il lèche son

maître sent la charogne d'une lieue. Tout ce que j'ai à voir, moi,

c'est que je suis perdu, et que les hommes n'en profiteront pas plus

qu'ils ne me comprendront.

PHILIPPE.

Pauvre enfant, tu me navres le coeur! Mais si tu es honnête, quand

tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. Cela réjouit mon vieux

coeur, Lorenzo, de penser que tu es honnête; alors tu jetteras ce

déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d'un métal

aussi pur que les statues de bronze d'Harmodius et d'Aristogiton.

LORENZO.

Philippe, Philippe, j'ai été honnête. La main qui a soulevé une fois

le voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber; elle reste

immobile jusqu'à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et

l'élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l'homme, jusqu'à ce

que l'ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.

PHILIPPE.

Toutes les maladies se guérissent; et le vice est une maladie aussi.

LORENZO.

Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi

un vêtement; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un

ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux

comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer

Tarquin, et ce qui m'étonne en lui, c'est qu'il n'y ait pas laissé

sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j'ai à te dire: ne

travaille pas pour ta patrie.

PHILIPPE.

Si je te croyais, il me semble que le ciel s'obscurcirait pour

toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons.

Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être; pourquoi ne

pourrais-je en prendre une autre qui me mènerait au même point? Mon

intention est d'en appeler au peuple, et d'agir ouvertement.

LORENZO.

Prends garde à toi, Philippe; celui qui te le dit sait pourquoi il le

dit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux

hommes.

PHILIPPE.

Je crois à l'honnêteté des républicains.

LORENZO.

Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre; une fois mon coup

fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur

sera facile d'établir une république, la plus belle qui ait jamais

fleuri sur la terre. Qu'ils aient pour eux le peuple, et tout est dit.

Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te

demande, c'est de ne pas t'en mêler; parle, si tu le veux, mais prends

garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire

mon coup: tu as les mains pures, et moi, je n'ai rien à perdre.

PHILIPPE.

Fais-le, et tu verras.

LORENZO.

Soit,--mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison

cette famille assemblée autour d'une table? ne dirait-on pas des

hommes? Ils ont un corps, et une âme dans ce corps. Cependant, s'il

me prenait envie d'entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et

de poignarder leur fils aîné au milieu d'eux, il n'y aurait pas un

couteau de levé sur moi.

PHILIPPE.

Tu me fais horreur. Comment le coeur peut-il rester grand avec des

mains comme les tiennes?

LORENZO.

Viens, rentrons à ton palais, et tâchons de délivrer tes enfants.

PHILIPPE.

Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?

LORENZO.

Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE.

Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le

commets-tu?

LORENZO.

Tu me demandes cela en face? regarde-moi un peu. J'ai été beau,

tranquille et vertueux.

PHILIPPE.

Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!

LORENZO.

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je

m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un

spectre, et qu'en frappant sur ce squelette,

_Il frappe sa poitrine._

il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc

que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à

quelques fibres de mon coeur d'autrefois? Songes-tu que ce meurtre,

c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis

deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin

d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie

plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je

laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain,

si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait

s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs. Mais

j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores

en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu

honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà

assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et

d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que

l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez

de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures

pour se dispenser de m'assommer, comme ils le devraient. J'en ai assez

d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que

le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci! c'est

peut-être demain que je tue Alexandre; dans deux jours j'aurai fini.

Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour

d'une curiosité monstrueuse apportée d'Amérique, pourront satisfaire

leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent

ou non, qu'ils agissent ou n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que

j'ai à dire; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas

nettoyer leurs piques, et l'humanité gardera sur sa joue le soufflet

de mon épée marqué en traits de sang. Qu'ils m'appellent comme ils

voudront, Brutus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu'ils m'oublient.

Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne

ou non la tête en m'entendant frapper, je jette la nature humaine

à pile ou face sur la tombe d'Alexandre; dans deux jours les hommes

comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

PHILIPPE.

Tout cela m'étonne, et il y a dans tout ce que tu m'as dit des choses

qui me font peine, et d'autres qui me font plaisir. Mais Pierre et

Thomas sont en prison, et je ne saurais là-dessus m'en fier à personne

qu'à moi-même. C'est en vain que ma colère voudrait ronger son frein;

mes entrailles sont émues trop vivement; tu peux avoir raison, mais il

faut que j'agisse; je vais rassembler mes parents.

LORENZO.

Comme tu voudras; mais prends garde à toi. Garde-moi le secret, même

avec tes amis, c'est tout ce que je demande.

_Ils sortent._

SCÈNE IV

_Au palais Soderini._

_Entre_ CATHERINE, _lisant un billet_.

«Lorenzo a dû vous parler de moi; mais qui pourrait vous parler

dignement d'un amour pareil au mien? Que ma plume vous apprenne ce que

ma bouche ne peut vous dire et ce que mon coeur voudrait signer de

son sang.

«ALEXANDRE DE MÉDICIS.»

Si mon nom n'était pas sur l'adresse, je croirais que le messager

s'est trompé, et ce que je lis me fait douter de mes yeux.

_Entre Marie._

O ma mère chérie! voyez ce qu'on m'écrit; expliquez-moi, si vous

pouvez, ce mystère.

MARIE.

Malheureuse, malheureuse! il t'aime! Où t'a-t-il vue? où lui as-tu

parlé?

CATHERINE.

Nulle part; un messager m'a apporté cela comme je sortais de l'église.

MARIE.

Lorenzo, dit-il, a dû te parler de lui? Ah! Catherine, avoir un fils

pareil! Oui, faire de la soeur de sa mère la maîtresse du duc, non

pas même la maîtresse, ô ma fille! Quels noms portent ces créatures!

je ne puis le dire; oui, il manquait cela à Lorenzo. Viens, je veux

lui porter cette lettre ouverte, et savoir devant Dieu comment il

répondra.

CATHERINE.

Je croyais que le duc aimait;... pardon, ma mère; mais je croyais que

le duc aimait la marquise de Cibo; on me l'avait dit...

MARIE.

Cela est vrai, il l'a aimée, s'il peut aimer.

CATHERINE.

Il ne l'aime plus? Ah! comment peut-on offrir sans honte un coeur

pareil! Venez, ma mère; venez chez Lorenzo.

MARIE.

Donne-moi ton bras. Je ne sais ce que j'éprouve depuis quelques jours;

j'ai eu la fièvre toutes les nuits: il est vrai que depuis trois mois

elle ne me quitte guère. J'ai trop souffert, ma pauvre Catherine;

pourquoi m'as-tu lu cette lettre? Je ne puis plus rien supporter. Je

ne suis plus jeune, et cependant il me semble que je le redeviendrais

à certaines conditions; mais tout ce que je vois m'entraîne vers la

tombe. Allons! soutiens-moi, pauvre enfant; je ne te donnerai pas

longtemps cette peine.

_Elles sortent._

SCÈNE V

_Chez la marquise._

LA MARQUISE, _parée, devant un miroir_.

Quand je pense que cela est, cela me fait l'effet d'une nouvelle qu'on

m'apprendrait tout à coup. Quel précipice que la vie! Comment, il est

déjà neuf heures, et c'est le duc que j'attends dans cette toilette!

Qu'il en soit ce qu'il pourra, je veux essayer mon pouvoir.

_Entre le cardinal._

LE CARDINAL.

Quelle parure, marquise! voilà des fleurs qui embaument.

LA MARQUISE.

Je ne puis vous recevoir, cardinal; j'attends une amie: vous

m'excuserez.

LE CARDINAL.

Je vous laisse, je vous laisse. Ce boudoir dont j'aperçois la porte

entr'ouverte là-bas, c'est un petit paradis. Irai-je vous y attendre?

LA MARQUISE.

Je suis pressée, pardonnez-moi. Non, pas dans mon boudoir; où vous

voudrez.

LE CARDINAL.

Je reviendrai dans un moment plus favorable.

_Il sort._

LA MARQUISE.

Pourquoi toujours le visage de ce prêtre? Quels cercles décrit donc

autour de moi ce vautour à tête chauve, pour que je le trouve sans

cesse derrière moi quand je me retourne? Est-ce que l'heure de ma mort

serait proche?

_Entre un page qui lui parle à l'oreille._

C'est bon, j'y vais. Ah! ce métier de servante, tu n'y es pas fait,

pauvre coeur orgueilleux.

_Elle sort._

SCÈNE VI

_Le boudoir de la marquise._

LA MARQUISE, LE DUC.

LA MARQUISE.

C'est ma façon de penser; je t'aimerais ainsi.

LE DUC.

Des mots, des mots, et rien de plus.

LA MARQUISE.

Vous autres, hommes, cela est si peu pour vous! Sacrifier le repos de

ses jours, la sainte chasteté de l'honneur! quelquefois ses enfants

même;--ne vivre que pour un seul être au monde; se donner, enfin,

se donner, puisque cela s'appelle ainsi! Mais cela n'en vaut pas la

peine: à quoi bon écouter une femme? une femme qui parle d'autre chose

que de chiffons et de libertinage, cela ne se voit pas.

LE DUC.

Vous rêvez tout éveillée.

LA MARQUISE.

Oui, par le ciel! oui, j'ai fait un rêve; hélas! les rois seuls n'en

font jamais: toutes les chimères de leurs caprices se transforment

en réalités, et leurs cauchemars eux-mêmes se changent en marbre!

Alexandre! Alexandre! quel mot que celui-là: Je peux si je veux! Ah!

Dieu lui-même n'en sait pas plus: devant ce mot, les mains des peuples

se joignent dans une prière craintive, et le pâle troupeau des hommes

retient son haleine pour écouter.

LE DUC.

N'en parlons plus, ma chère, cela est fatigant.

LA MARQUISE.

Être un roi, sais-tu ce que c'est? Avoir au bout de son bras cent

mille mains! Être le rayon du soleil qui sèche les larmes des hommes!

Être le bonheur et le malheur! Ah! quel frisson mortel cela donne!

Comme il tremblerait, ce vieux du Vatican, si tu ouvrais tes ailes,

toi, mon aiglon! César est si loin! la garnison t'est si dévouée! Et

d'ailleurs on égorge une armée et l'on n'égorge pas un peuple. Le jour

où tu auras pour toi la nation tout entière, et où tu seras la

tête d'un corps libre, où tu diras: Comme le doge de Venise épouse

l'Adriatique, ainsi je mets mon anneau d'or au doigt de ma belle

Florence, et ses enfants sont mes enfants... Ah! sais-tu ce que c'est

qu'un peuple qui prend son bienfaiteur dans ses bras? Sais-tu ce que

c'est que d'être porté comme un nourrisson chéri par le vaste océan

des hommes? Sais-tu ce que c'est que d'être montré par un père à son

enfant?

LE DUC.

Je me soucie de l'impôt; pourvu qu'on le paye, que m'importe?

LA MARQUISE.

Mais enfin, on t'assassinera.--Les pavés sortiront de terre et

t'écraseront. Ah! la postérité! N'as-tu jamais vu ce spectre-là au

chevet de ton lit? Ne t'es-tu jamais demandé ce que penseront de

toi ceux qui sont dans le ventre des vivants? Et tu vis, toi, il est

encore temps! Tu n'as qu'un mot à dire. Te souviens-tu du père de

la patrie? Va! cela est facile d'être un grand roi quand on est roi.

Déclare Florence indépendante; réclame l'exécution du traité avec

l'empire; tire ton épée et montre-la: ils te diront de la remettre au

fourreau, que ses éclairs leur font mal aux yeux. Songe donc comme tu

es jeune! Rien n'est décidé sur ton compte.--Il y a dans le

coeur des peuples de larges indulgences pour les princes, et la

reconnaissance publique est un profond fleuve d'oubli pour leurs

fautes passées. On t'a mal conseillé, on t'a trompé.--Mais il est

encore temps; tu n'as qu'à dire; tant que tu es vivant, la page n'est

pas tournée dans le livre de Dieu.

LE DUC.

Assez, ma chère, assez.

LA MARQUISE.

Ah! quand elle le sera! quand un misérable jardinier payé à la journée

viendra arroser à contre-coeur quelques chétives marguerites autour

du tombeau d'Alexandre;--quand les pauvres respireront gaiement

l'air du ciel, et n'y verront plus planer le sombre météore de ta

puissance;--quand ils parleront de toi en secouant la tête;--quand ils

compteront autour de ta tombe les tombes de leurs parents,--es-tu sûr

de dormir tranquille dans ton dernier sommeil?--Toi qui ne vas pas à

la messe, et qui ne tiens qu'à l'impôt, es-tu sûr que l'éternité soit

sourde, et qu'il n'y ait pas un écho de la vie dans le séjour hideux

des trépassés? Sais-tu où vont les larmes des peuples quand le vent

les emporte?

LE DUC.

Tu as une jolie jambe.

LA MARQUISE.

Écoute-moi; tu es étourdi, je le sais; mais tu n'es pas méchant; non,

sur Dieu, tu ne l'es pas, tu ne peux pas l'être. Voyons! fais-toi

violence;--réfléchis un instant, un seul instant à ce que je te dis.

N'y a-t-il rien dans tout cela? Suis-je décidément une folle?

LE DUC.

Tout cela me passe bien par la tête; mais qu'est-ce que je fais donc

de si mal? Je vaux bien mes voisins; je vaux, ma foi, mieux que le

pape. Tu me fais penser aux Strozzi avec tous tes discours;--et tu

sais que je les déteste. Tu veux que je me révolte contre César; César

est mon beau-père, ma chère amie. Tu te figures que les Florentins ne

m'aiment pas; je suis sûr qu'ils m'aiment, moi. Eh! parbleu! quand tu

aurais raison, de qui veux-tu que j'aie peur?

LA MARQUISE.

Tu n'as pas peur de ton peuple,--mais tu as peur de l'empereur; tu

as tué ou déshonoré des centaines de citoyens, et tu crois avoir tout

fait quand tu mets une cotte de mailles sous ton habit.

LE DUC.

Paix! point de ceci.

LA MARQUISE.

Ah! je m'emporte; je dis ce que je ne veux pas dire. Mon ami, qui ne

sait pas que tu es brave? Tu es brave comme tu es beau; ce que tu

as fait de mal, c'est ta jeunesse, c'est ta tête,--que sais-je, moi?

c'est le sang qui coule violemment dans ces veines brûlantes, c'est ce

soleil étouffant qui nous pèse.--Je t'en supplie, que je ne sois pas

perdue sans ressource; que mon nom, que mon pauvre amour pour toi ne

soit pas inscrit sur une liste infâme. Je suis une femme, c'est vrai,

et si la beauté est tout pour les femmes, bien d'autres valent mieux

que moi. Mais n'as-tu rien, dis-moi,--dis-moi donc, toi! voyons!

n'as-tu donc rien, rien là?

_Elle lui frappe le coeur._

LE DUC.

Quel démon! assois-toi donc là, ma petite.

LA MARQUISE.

Eh bien! oui, je veux bien l'avouer; oui, j'ai de l'ambition, non pas

pour moi;--mais toi! toi et ma chère Florence! O Dieu! tu m'es témoin

de ce que je souffre.

LE DUC.

Tu souffres! qu'est-ce que tu as?

LA MARQUISE.

Non, je ne souffre pas. Écoute! écoute! Je vois que tu t'ennuies

auprès de moi. Tu comptes les moments, tu détournes la tête; ne

t'en va pas encore: c'est peut-être la dernière fois que je te vois.

Écoute! je te dis que Florence t'appelle sa peste nouvelle, et

qu'il n'y a pas une chaumière où ton portrait ne soit collé sur les

murailles avec un coup de couteau dans le coeur. Que je sois folle,

que tu me haïsses demain, que m'importe? tu sauras cela!

LE DUC.

Malheur à toi, si tu joues avec ma colère!

LA MARQUISE.

Oui, malheur à moi! malheur à moi!

LE DUC.

Une autre fois,--demain matin, si tu veux,--nous pourrons nous revoir

et parler de cela. Ne te fâche pas si je te quitte à présent: il faut

que j'aille à la chasse.

LA MARQUISE.

Oui, malheur à moi! malheur à moi!

LE DUC.

Pourquoi? Tu as l'air sombre comme l'enfer. Pourquoi diable aussi te

mêles-tu de politique? Allons! allons! ton petit rôle de femme, et

de vraie femme, te va si bien! Tu es trop dévote; cela se formera.

Aide-moi donc à remettre mon habit; je suis tout débraillé.

LA MARQUISE.

Adieu, Alexandre.

_Le duc l'embrasse.--Entre le cardinal Cibo._

LE CARDINAL.

Ah!--Pardon, Altesse, je croyais ma soeur toute seule. Je suis

un maladroit; c'est à moi d'en porter la peine. Je vous supplie de

m'excuser.

LE DUC.

Comment l'entendez-vous? Allons donc! Malaspina, voilà qui sent le

prêtre. Est-ce que vous devez voir ces choses-là? Venez donc, venez

donc; que diable est-ce que cela vous fait?

_Ils sortent ensemble._

LA MARQUISE, _seule, tenant le portrait de son mari_.

Où es-tu maintenant, Laurent? Il est midi passé; tu te promènes sur

la terrasse, devant les grands marronniers. Autour de toi paissent tes

génisses grasses; tes garçons de ferme dînent à l'ombre; la pelouse

soulève son manteau blanchâtre aux rayons du soleil; les arbres,

entretenus par tes soins, murmurent religieusement sur la tête blanche

de leur vieux maître, tandis que l'écho de nos longues arcades répète

avec respect le bruit de ton pas tranquille. O mon Laurent! j'ai

perdu le trésor de ton honneur; j'ai voué au ridicule et au doute les

dernières années de ta noble vie; tu ne presseras plus sur la cuirasse

un coeur digne du tien, ce sera une main tremblante qui t'apportera

ton repas du soir quand tu rentreras de la chasse.

SCÈNE VII

_Chez les Strozzi._

LES QUARANTE STROZZI, _à souper_.

PHILIPPE.

Mes enfants, mettons-nous à table.

LES CONVIVES.

Pourquoi reste-t-il deux sièges vides?

PHILIPPE.

Pierre et Thomas sont en prison.

LES CONVIVES.

Pourquoi?

PHILIPPE.

Parce que Salviati a insulté ma fille, que voilà, à la foire de

Montolivet, publiquement, et devant son frère Léon. Pierre et Thomas

ont tué Salviati, et Alexandre de Médicis les a fait arrêter pour

venger la mort de son ruffian.

LES CONVIVES.

Meurent les Médicis!

PHILIPPE.

J'ai rassemblé ma famille pour lui raconter mes chagrins, et la prier

de me secourir. Soupons et sortons ensuite l'épée à la main, pour

redemander mes deux fils, si vous avez du coeur.

LES CONVIVES.

C'est dit; nous voulons bien.

PHILIPPE.

Il est temps que cela finisse, voyez-vous; on nous tuerait nos enfants

et on déshonorerait nos filles. Il est temps que Florence apprenne

à ces bâtards ce que c'est que le droit de vie et de mort. Les Huit

n'ont pas le droit de condamner mes enfants; et moi, je n'y survivrais

pas, voyez-vous!

LES CONVIVES.

N'aie pas peur, Philippe, nous sommes là.

PHILIPPE.

Je suis le chef de la famille: comment souffrirais-je qu'on

m'insultât? Nous sommes tout autant que les Médicis, les Ruccellai

tout autant, les Aldobrandini et vingt autres. Pourquoi ceux-là

pourraient-ils faire égorger nos enfants plutôt que nous les leurs?

Qu'on allume un tonneau de poudre dans les caves de la citadelle, et

voilà la garnison allemande en déroute. Que reste-t-il à ces Médicis?

Là est leur force; hors de là, ils ne sont rien. Sommes-nous des

hommes? Est-ce à dire qu'on abattra d'un coup de hache les familles

de Florence, et qu'on arrachera de la terre natale des racines aussi

vieilles qu'elle? C'est par nous qu'on commence, c'est à nous de

tenir ferme; notre premier cri d'alarme, comme le coup de sifflet de

l'oiseleur, va rabattre sur Florence une armée tout entière d'aigles

chassés du nid; ils ne sont pas loin; ils tournoient autour de la

ville, les yeux fixés sur ses clochers. Nous y planterons le drapeau

noir de la peste; ils accourront à ce signal de mort. Ce sont les

couleurs de la colère céleste. Ce soir, allons d'abord délivrer nos

fils; demain nous irons tous ensemble, l'épée nue, à la porte de

toutes les grandes familles; il y a à Florence quatre-vingts palais,

et de chacun d'eux sortira une troupe pareille à la nôtre quand la

liberté y frappera.

LES CONVIVES.

Vive la liberté!

PHILIPPE.

Je prends Dieu à témoin que c'est la violence qui me force à tirer

l'épée; que je suis resté durant soixante ans bon et paisible citoyen;

que je n'ai jamais fait de mal à qui que ce soit au monde, et que la

moitié de ma fortune a été employée à secourir les malheureux.

LES CONVIVES.

C'est vrai.

PHILIPPE.

C'est une juste vengeance qui me pousse à la révolte, et je me fais

rebelle parce que Dieu m'a fait père. Je ne suis poussé par aucun

motif d'ambition, ni d'intérêt, ni d'orgueil. Ma cause est loyale,

honorable et sacrée. Emplissez vos coupes et levez-vous. Notre

vengeance est une hostie que nous pouvons briser sans crainte et nous

partager devant Dieu. Je bois à la mort des Médicis!

LES CONVIVES, _se levant et buvant_.

A la mort des Médicis!

LOUISE, _posant son verre_.

Ah! je vais mourir.

PHILIPPE.

Qu'as-tu, ma fille, mon enfant bien-aimée? qu'as-tu, mon Dieu? que

t'arrive-t-il? Mon Dieu, mon Dieu! comme tu pâlis! Parle, qu'as-tu?

parle à ton père. Au secours! au secours! un médecin! Vite, vite, il

n'est plus temps.

LOUISE.

Je vais mourir, je vais mourir.

_Elle meurt._

PHILIPPE.

Elle s'en va, mes amis, elle s'en va! Un médecin! ma fille est

empoisonnée!

_Il tombe à genoux près de Louise._

UN CONVIVE.

Coupez son corset! faites-lui boire de l'eau tiède; si c'est du

poison, il faut de l'eau tiède.

_Les domestiques accourent._

UN AUTRE CONVIVE.

Frappez-lui dans les mains; ouvrez les fenêtres et frappez-lui dans

les mains.

UN AUTRE.

Ce n'est peut-être qu'un étourdissement; elle aura bu avec trop de

précipitation.

UN AUTRE.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 · 第 5 / 17 段