collège l'habitude innocente de vendre de la soie.
BINDO.
J'ai confié au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment
tant de familles à Florence. C'est un digne ami de la liberté, et
j'entends, Lorenzo, que vous le traitiez comme tel. Le temps de
plaisanter est passé. Vous nous avez dit quelquefois que cette
confiance extrême que le duc vous témoigne n'était qu'un piège de
votre part. Cela est-il vrai ou faux? Êtes-vous des nôtres, ou n'en
êtes-vous pas? voilà ce qu'il nous faut savoir. Toutes les grandes
familles voient bien que le despotisme des Médicis n'est ni juste ni
tolérable. De quel droit laisserions-nous s'élever paisiblement cette
maison orgueilleuse sur les ruines de nos privilèges? La capitulation
n'est point observée. La puissance de l'Allemagne se fait sentir de
jour en jour d'une manière plus absolue. Il est temps d'en finir, et
de rassembler les patriotes. Répondez-vous à cet appel?
LORENZO.
Qu'en dites-vous, seigneur Venturi? Parlez, parlez, voilà mon oncle
qui reprend haleine; saisissez cette occasion, si vous aimez votre
pays.
VENTURI.
Seigneur, je pense de même, et je n'ai pas un mot à ajouter.
LORENZO.
Pas un mot? pas un beau petit mot bien sonore? Vous ne connaissez pas
la véritable éloquence. On tourne une grande période autour d'un beau
petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie; on
rejette son bras gauche en arrière, de manière à faire faire à son
manteau des plis pleins d'une dignité tempérée par la grâce; on lâche
sa période qui se déroule comme une corde ronflante, et la petite
toupie s'échappe avec un murmure délicieux. On pourrait presque la
ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.
BINDO.
Tu es un insolent! Réponds, ou sors d'ici.
LORENZO.
Je suis des vôtres, mon oncle. Ne voyez-vous pas à ma coiffure que je
suis républicain dans l'âme? Regardez comme ma barbe est coupée. N'en
doutez pas un seul instant, l'amour de la patrie respire dans mes
vêtements les plus cachés.
_On sonne à la porte d'entrée; la cour se remplit de pages et de
chevaux_.
UN PAGE, _entrant_.
Le duc!
_Entre Alexandre._
LORENZO.
Quel excès de faveur, mon prince! Vous daignez visiter un pauvre
serviteur en personne?
LE DUC.
Quels sont ces hommes-là? J'ai à te parler.
LORENZO.
J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti,
qui regrette qu'un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se
jeter plus tôt à vos pieds. Cet autre seigneur est l'illustre Baptista
Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n'en vend
point. Que la présence inattendue d'un si grand prince dans cette
humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus,
digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accordé, ou vous serez
en droit de dire que mes supplications n'ont aucun crédit auprès de
mon gracieux souverain.
LE DUC.
Que demandez-vous, Bindo?
BINDO.
Altesse, je suis désolé que mon neveu...
LORENZO.
Le titre d'ambassadeur à Rome n'appartient à personne en ce moment.
Mon oncle se flattait de l'obtenir de vos bontés. Il n'est pas dans
Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui,
dès qu'il s'agit du dévouement et du respect qu'on doit aux Médicis.
LE DUC.
En vérité, Renzino? Eh bien! mon cher Bindo, voilà qui est dit. Viens
demain matin au palais.
BINDO.
Altesse, je suis confondu. Comment reconnaître?...
LORENZO.
Le seigneur Venturi, bien qu'il ne vende point de soie, demande un
privilège pour ses fabriques.
LE DUC.
Quel privilège?
LORENZO.
Vos armoiries sur la porte, avec le brevet. Accordez-le-lui,
monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment.
LE DUC.
Voilà qui est bon. Est-ce fini? Allez, messieurs; la paix soit avec
vous.
VENTURI.
Altesse!... vous me comblez de joie,... je ne puis exprimer...
LE DUC, _à ses gardes_.
Qu'on laisse passer ces deux personnes.
BINDO, _sortant, bas à Venturi_.
C'est un tour infâme.
VENTURI, _de même_.
Qu'est-ce que vous ferez?
BINDO, _de même_.
Que diable veux-tu que je fasse? Je suis nommé.
VENTURI, _de même_.
Cela est terrible!
_Ils sortent._
LE DUC.
La Cibo est à moi.
LORENZO.
J'en suis fâché.
LE DUC.
Pourquoi?
LORENZO.
Parce que cela fera tort aux autres.
LE DUC.
Ma foi, non, elle m'ennuie déjà. Dis-moi donc, mignon, quelle est
donc cette belle femme qui arrange ces fleurs sur cette fenêtre? Voilà
longtemps que je la vois sans cesse en passant.
LORENZO.
Où donc?
LE DUC.
Là-bas, en face, dans le palais.
LORENZO.
Oh! ce n'est rien.
LE DUC.
Rien? Appelles-tu rien ces bras-là! Quelle Vénus, entrailles du
diable!
LORENZO.
C'est une voisine.
LE DUC.
Je veux parler à cette voisine-là. Eh, parbleu! si je ne me trompe,
c'est Catherine Ginori.
LORENZO.
Non.
LE DUC.
Je la reconnais très bien; c'est ta tante. Peste! j'avais oublié cette
figure-là. Amène-la donc souper.
LORENZO.
Cela serait très difficile. C'est une vertu.
LE DUC.
Allons donc! Est-ce qu'il y en a pour nous autres?
LORENZO.
Je lui demanderai, si vous voulez, mais je vous avertis que c'est une
pédante; elle parle latin.
LE DUC
Bon! elle ne fait pas l'amour en latin. Viens donc par ici; nous la
verrons mieux de cette galerie.
LORENZO.
Une autre fois, mignon;--à l'heure qu'il est, je n'ai pas de temps à
perdre:--il faut que j'aille chez le Strozzi.
LE DUC.
Quoi! chez ce vieux fou?
LORENZO.
Oui, chez ce vieux misérable, chez cet infâme. Il paraît qu'il ne peut
se guérir de cette singulière lubie d'ouvrir sa bourse à toutes
ces viles créatures qu'on nomme bannis, et que ces meurt-de-faim se
réunissent chez lui tous les jours, avant de mettre leurs souliers et
de prendre leurs bâtons. Maintenant, mon projet est d'aller au
plus vite manger le dîner de ce vieux gibier de potence, et de lui
renouveler l'assurance de ma cordiale amitié. J'aurai ce soir quelque
bonne histoire à vous conter, quelque charmante petite fredaine qui
pourra faire lever de bonne heure demain matin quelques-unes de toutes
ces canailles.
LE DUC.
Que je suis heureux de t'avoir, mignon! J'avoue que je ne comprends
pas comment ils te reçoivent.
LORENZO.
Bon! si vous saviez comme cela est aisé de mentir impudemment au nez
d'un butor! Cela prouve bien que vous n'avez jamais essayé. A propos,
ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez donner votre portrait, je ne
sais plus à qui? J'ai un peintre à vous amener; c'est un protégé.
LE DUC.
Bon, bon; mais pense à ta tante. C'est pour elle que je suis venu te
voir: le diable m'emporte! tu as une tante qui me revient.
LORENZO.
Et la Cibo?
LE DUC.
Je te dis de parler de moi à ta tante.
_Ils sortent._
SCÈNE V
_Une salle du palais des Strozzi._
PHILIPPE STROZZI, LE PRIEUR, LOUISE, _occupée à travailler_; LORENZO,
_couché sur un sofa_.
PHILIPPE.
Dieu veuille qu'il n'en soit rien! Que de haines inextinguibles,
implacables, n'ont pas commencé autrement! Un propos! la fumée d'un
repas jasant sur les lèvres épaisses d'un débauché! voilà les guerres
de famille, voilà comme les couteaux se tirent. On est insulté, et
on tue; on a tué, et on est tué. Bientôt les haines s'enracinent; on
berce les fils dans les cercueils de leurs aïeux, et des générations
entières sortent de terre l'épée à la main.
LE PRIEUR.
J'ai peut-être eu tort de me souvenir de ce méchant propos et de ce
maudit voyage à Montolivet; mais le moyen d'endurer ces Salviati?
PHILIPPE.
Ah! Léon, Léon, je te le demande, qu'y aurait-il de changé pour Louise
et pour nous-mêmes, si tu n'avais rien dit à mes enfants? La vertu
d'une Strozzi ne peut-elle oublier un mot d'un Salviati? L'habitant
d'un palais de marbre doit-il savoir les obscénités que la populace
écrit sur ses murs? Qu'importe le propos d'un Julien? Ma fille en
trouvera-t-elle moins un honnête mari? ses enfants la respecteront-ils
moins? M'en souviendrai-je, moi, son père, en lui donnant le baiser
du soir? Où en sommes-nous, si l'insolence du premier venu tire du
fourreau des épées comme les nôtres? Maintenant tout est perdu;
voilà Pierre furieux de tout ce que tu nous as conté. Il s'est mis en
campagne; il est allé chez les Pazzi. Dieu sait ce qui peut arriver!
Qu'il rencontre Salviati, voilà le sang répandu, le mien, mon sang sur
le pavé de Florence! Ah! pourquoi suis-je père!
LE PRIEUR.
Si on m'eût rapporté un propos sur ma soeur, quel qu'il fût,
j'aurais tourné le dos, et tout aurait été fini là; mais celui-là
m'était adressé; il était si grossier, que je me suis figuré que le
rustre ne savait de qui il parlait;--mais il le savait bien.
PHILIPPE.
Oui, ils le savent, les infâmes! ils savent bien où ils frappent! Le
vieux tronc d'arbre est d'un bois trop solide; ils ne viendraient pas
l'entamer. Mais ils connaissent la fibre délicate qui tressaille dans
ses entrailles lorsqu'on attaque son plus faible bourgeon. Ma Louise!
ah! qu'est-ce donc que la raison? Les mains me tremblent à cette idée.
Juste Dieu! La raison, est-ce donc la vieillesse?
LE PRIEUR.
Pierre est trop violent.
PHILIPPE.
Pauvre Pierre! comme le rouge lui est monté au front! comme il a frémi
en t'écoutant raconter l'insulte faite à sa soeur! C'est moi qui
suis un fou, car je t'ai laissé dire. Pierre se promenait par la
chambre à grands pas, inquiet, furieux, la tête perdue; il allait, il
venait, comme moi maintenant. Je le regardais en silence: c'est un si
beau spectacle qu'un sang pur montant à un front sans reproche! O ma
patrie! pensais-je, en voilà un, et c'est mon aîné. Ah! Léon, j'ai
beau faire, je suis un Strozzi.
LE PRIEUR.
Il n'y a peut-être pas tant de danger que vous le pensez.--C'est un
grand hasard s'il rencontre Salviati ce soir.--Demain nous verrons
toutes les choses plus sagement.
PHILIPPE.
N'en doute pas; Pierre le tuera, ou il se fera tuer.
_Il ouvre la fenêtre._
Où sont-ils maintenant? Voilà la nuit; la ville se couvre de profondes
ténèbres; ces rues sombres me font horreur;--le sang coule quelque
part; j'en suis sûr.
LE PRIEUR.
Calmez-vous.
PHILIPPE.
A la manière dont mon Pierre est sorti, je suis sûr qu'il ne rentrera
que vengé ou mort. Je l'ai vu décrocher son épée en fronçant le
sourcil; il se mordait les lèvres, et les muscles de ses bras étaient
tendus comme des arcs. Oui, oui, maintenant il meurt ou il est vengé;
cela n'est pas douteux.
LE PRIEUR.
Remettez-vous, fermez cette fenêtre.
PHILIPPE.
Eh bien! Florence, apprends-la donc à tes pavés, la couleur de mon
noble sang! Il y a quarante de tes fils qui l'ont dans les veines. Et
moi, le chef de cette famille immense, plus d'une fois encore ma
tête blanche se penchera du haut de ces fenêtres, dans les angoisses
paternelles! plus d'une fois ce sang, que tu bois peut-être à cette
heure avec indifférence, séchera au soleil de tes places! Mais ne ris
pas ce soir du vieux Strozzi, qui a peur pour son enfant. Sois avare
de sa famille, car il viendra un jour où tu la compteras, où tu
te mettras avec lui à la fenêtre, et où le coeur te battra aussi
lorsque tu entendras le bruit de nos épées.
LOUISE.
Mon père! mon père! vous me faites peur.
LE PRIEUR, _bas à Louise_.
N'est-ce pas Thomas qui rôde sous ces lanternes? il m'a semblé le
reconnaître à sa petite taille. Le voilà parti.
PHILIPPE.
Pauvre ville! où les pères attendent ainsi le retour de leurs enfants!
Pauvre patrie! pauvre patrie! Il y en a bien d'autres à cette heure
qui ont pris leur manteau et leur épée pour s'enfoncer dans cette nuit
obscure; et ceux qui les attendent ne sont point inquiets; ils savent
qu'ils mourront demain de misère, s'ils ne meurent de froid cette
nuit. Et nous, dans ces palais somptueux, nous attendons qu'on nous
insulte pour tirer nos épées! Le propos d'un ivrogne nous transporte
de colère, et disperse dans ces sombres rues nos fils et nos amis!
Mais les malheurs publics ne secouent pas la poussière de nos armes.
On croit Philippe Strozzi un honnête homme, parce qu'il fait le bien
sans empêcher le mal; et maintenant, moi, père, que ne donnerais-je
pas pour qu'il y eût au monde un être capable de me rendre mon fils
et de punir juridiquement l'insulte faite à ma fille! Mais pourquoi
empêcherait-on le mal qui m'arrive, quand je n'ai pas empêché celui
qui arrive aux autres, moi qui en avais le pouvoir? Je me suis courbé
sur des livres, et j'ai rêvé pour ma patrie ce que j'admirais dans
l'antiquité. Les murs criaient vengeance autour de moi, et je me
bouchais les oreilles pour m'enfoncer dans mes méditations; il a
fallu que la tyrannie vînt me frapper au visage pour me faire dire:
Agissons! et ma vengeance a des cheveux gris.
_Entrent Pierre, Thomas et François Pazzi._
PIERRE.
C'est fait; Salviati est mort.
_Il embrasse sa soeur._
LOUISE.
Quelle horreur! tu es couvert de sang.
PIERRE.
Nous l'avons attendu au coin de la rue des Archers; François a arrêté
son cheval; Thomas l'a frappé à la jambe, et moi...
LOUISE.
Tais-toi! tais-toi! tu me fais frémir; tes yeux sortent de leurs
orbites; tes mains sont hideuses; tout ton corps tremble, et tu es
pâle comme la mort.
LORENZO, _se levant_.
Tu es beau, Pierre, tu es grand comme la vengeance.
PIERRE.
Qui dit cela? Te voilà ici, toi, Lorenzaccio!
_Il s'approche de son père._
Quand donc fermerez-vous votre porte à ce misérable? ne savez-vous
donc pas ce que c'est, sans compter l'histoire de son duel avec
Maurice?
PHILIPPE.
C'est bon, je sais tout cela. Si Lorenzo est ici, c'est que j'ai de
bonnes raisons pour l'y recevoir. Nous en parlerons en temps et lieu.
PIERRE, _entre ses dents_.
Hum! des raisons pour recevoir cette canaille? Je pourrais bien en
trouver, un de ces matins, une très bonne aussi pour le faire sauter
par les fenêtres. Dites ce que vous voudrez, j'étouffe dans cette
chambre de voir une pareille lèpre se traîner sur nos fauteuils.
PHILIPPE.
Allons, paix! tu es un écervelé! Dieu veuille que ton coup de ce soir
n'ait pas de mauvaises suites pour nous! Il faut commencer par te
cacher.
PIERRE.
Me cacher! Et au nom de tous les saints, pourquoi me cacherais-je?
LORENZO, _à Thomas_.
En sorte que vous l'avez frappé à l'épaule? Dites-moi donc un peu...
_Il l'entraîne dans l'embrasure d'une fenêtre; tous deux
s'entretiennent à voix basse._
PIERRE.
Non, mon père, je ne me cacherai pas. L'insulte a été publique, il
nous l'a faite au milieu d'une place. Moi, je l'ai assommé au milieu
d'une rue, et il me convient demain matin de le raconter à toute la
ville. Depuis quand se cache-t-on pour avoir vengé son honneur? Je me
promènerais volontiers l'épée nue, et sans en essuyer une goutte de
sang.
PHILIPPE.
Viens par ici, il faut que je te parle. Tu n'es pas blessé, mon
enfant? tu n'as rien reçu dans tout cela?
_Ils sortent._
SCÈNE VI
_Au palais du duc._
LE DUC, _à demi-nu_; TEBALDEO, _faisant son portrait_; GIOMO, _joue de
la guitare_.
GIOMO, _chantant_.
Quand je mourrai, mon échanson,
Porte mon coeur à ma maîtresse;
Qu'elle envoie au diable la messe,
La prêtraille et les oraisons.
Les pleurs ne sont que de l'eau claire:
Dis-lui qu'elle éventre un tonneau;
Qu'on entonne un choeur sur ma bière,
J'y répondrai du fond de mon tombeau.
LE DUC.
Je savais bien que j'avais quelque chose à te demander. Dis-moi,
Hongrois, que t'avait donc fait ce garçon que je t'ai vu bâtonner
tantôt d'une si joyeuse manière?
GIOMO.
Ma foi, je ne saurais le dire, ni lui non plus.
LE DUC.
Pourquoi? Est-ce qu'il est mort?
GIOMO.
C'est un gamin d'une maison voisine; tout à l'heure, en passant, il
m'a semblé qu'on l'enterrait.
LE DUC.
Quand mon Giomo frappe, il frappe ferme.
GIOMO.
Cela vous plaît à dire; je vous ai vu tuer un homme d'un coup plus
d'une fois.
LE DUC.
Tu crois? J'étais donc gris? Quand je suis en pointe de gaîté, tous
mes moindres coups sont mortels. Qu'as-tu donc, petit? est-ce que la
main te tremble? tu louches terriblement.
TEBALDEO.
Rien, monseigneur, plaise à Votre Altesse.
_Entre Lorenzo_.
LORENZO.
Cela avance-t-il? Êtes-vous content de mon protégé?
_Il prend la cotte de mailles du duc sur le sofa_.
Vous avez là une jolie cotte de mailles, mignon! Mais cela doit être
bien chaud.
LE DUC.
En vérité, si elle me gênait, je n'en porterais pas. Mais c'est du fil
d'acier; la lime la plus aiguë n'en pourrait ronger une maille, et
en même temps c'est léger comme de la soie. Il n'y a peut-être pas
la pareille dans toute l'Europe; aussi je ne la quitte guère; jamais,
pour mieux dire.
LORENZO.
C'est très léger, mais très solide. Croyez-vous cela à l'épreuve du
stylet?
LE DUC.
Assurément.
LORENZO.
Au fait, j'y réfléchis à présent; vous la portez toujours sous votre
pourpoint. L'autre jour, à la chasse, j'étais en croupe derrière vous,
et en vous tenant à bras-le-corps, je la sentais très bien. C'est une
prudente habitude.
LE DUC.
Ce n'est pas que je me méfie de personne; comme tu dis, c'est une
habitude,--pure habitude de soldat.
LORENZO.
Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants! Pourquoi donc
posez-vous à moitié nu? Cette cotte de mailles aurait fait son effet
dans votre portrait; vous avez eu tort de la quitter.
LE DUC.
C'est le peintre qui l'a voulu; cela vaut toujours mieux, d'ailleurs,
de poser le cou découvert: regarde les antiques.
LORENZO.
Où diable est ma guitare? Il faut que je fasse un second dessus à
Giomo.
_Il sort._
TEBALDEO.
Altesse, je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.
GIOMO, _à la fenêtre_.
Que fait donc Lorenzo? Le voilà en contemplation devant le puits qui
est au milieu du jardin: ce n'est pas là, il me semble, qu'il devrait
chercher sa guitare.
LE DUC.
Donne-moi mes habits. Où est donc ma cotte de mailles?
GIOMO.
Je ne la trouve pas; j'ai beau chercher: elle s'est envolée.
LE DUC.
Renzino la tenait il n'y a pas cinq minutes; il l'aura jetée dans un
coin en s'en allant, selon sa louable coutume de paresseux.
GIOMO.
Cela est incroyable; pas plus de cotte de mailles que sur ma main.
LE DUC.
Allons, tu rêves! cela est impossible.
GIOMO.
Voyez vous-même, Altesse; la chambre n'est pas si grande!
LE DUC.
Renzo la tenait là, sur ce sofa.
_Rentre Lorenzo._
Qu'as-tu donc fait de ma cotte? nous ne pouvons plus la trouver.
LORENZO.
Je l'ai remise où elle était. Attendez; non, je l'ai posée sur ce
fauteuil; non, c'était sur le lit. Je n'en sais rien; mais j'ai trouvé
ma guitare.
_Il chante en s'accompagnant._
Bonjour, madame l'abbesse...
GIOMO.
Dans le puits du jardin, apparemment? car vous étiez penché dessus
tout à l'heure d'un air tout à fait absorbé.
LORENZO.
Cracher dans un puits pour faire des ronds est mon plus grand bonheur.
Après boire et dormir, je n'ai pas d'autre occupation.
_Il continue à jouer._
Bonjour, bonjour, abbesse de mon coeur.
LE DUC.
Cela est inouï que cette cotte se trouve perdue! Je crois que je ne
l'ai pas ôtée deux fois dans ma vie, si ce n'est pour me coucher.
LORENZO.
Laissez donc, laissez donc. N'allez-vous pas faire un valet de chambre
d'un fils de pape? Vos gens la trouveront.
LE DUC.
Que le diable t'emporte! c'est toi qui l'as égarée.
LORENZO.
Si j'étais duc de Florence, je m'inquiéterais d'autre chose que de
mes cottes. A propos, j'ai parlé de vous à ma chère tante. Tout est
au mieux; venez donc vous asseoir un peu ici que je vous parle à
l'oreille.
GIOMO, _bas au duc_.
Cela est singulier, au moins; la cotte de mailles est enlevée.
LE DUC.
On la retrouvera.
_Il s'assoit à côté de Lorenzo._
GIOMO, _à part_.
Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n'est pas
naturel. Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m'ôter
de la tête une vieille idée qui se rouille de temps en temps. Bah! un
Lorenzaccio! La cotte est sous quelque fauteuil.
SCÈNE VII
_Devant le palais._
_Entre_ SALVIATI, _couvert de sang et boitant; deux hommes le
soutiennent._
SALVIATI, _criant_.
Alexandre de Médicis! ouvre ta fenêtre, et regarde un peu comme on
traite tes serviteurs!
LE DUC, _à la fenêtre_.
Qui est là dans la boue? Qui se traîne aux murailles de mon palais
avec ces cris épouvantables!
SALVIATI.
Les Strozzi m'ont assassiné; je vais mourir à ta porte.
LE DUC.
Lesquels des Strozzi, et pourquoi?
SALVIATI.
Parce que j'ai dit que leur soeur était amoureuse de toi, mon noble
duc. Les Strozzi ont trouvé leur soeur insultée parce que j'ai dit
que tu lui plaisais; trois d'entre eux m'ont assassiné. J'ai reconnu
Pierre et Thomas; je ne connais pas le troisième.
LE DUC.
Fais-toi monter ici; par Hercule! les meurtriers passeront la nuit en
prison, et on les pendra demain matin.
_Salviati entre dans le palais._
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
_La chambre à coucher de Lorenzo._
LORENZO, SCORONCONCOLO, _faisant des armes_.
SCORONCONCOLO.
Maître, as-tu assez du jeu?
LORENZO.
Non; crie plus fort. Tiens, pare celle-ci! tiens, meurs! tiens,
misérable!
SCORONCONCOLO.
A l'assassin! on me tue! on me coupe la gorge!
LORENZO.
Meurs! meurs! meurs!--Frappe donc du pied.
SCORONCONCOLO.
A moi, mes archers! au secours! on me tue! Lorenzo de l'enfer!
LORENZO.
Meurs, infâme! Je te saignerai, pourceau, je te saignerai! Au coeur,
au coeur! il est éventré.--Crie donc, frappe donc, tue donc!
Ouvre-lui les entrailles! Coupons-le par morceaux, et mangeons,
mangeons! J'en ai jusqu'au coude. Fouille dans la gorge, roule-le,
roule! Mordons, mordons, et mangeons!
_Il tombe épuisé._
SCORONCONCOLO, _s'essuyant le front_.
Tu as inventé un rude jeu, maître, et tu y vas en vrai tigre; mille
millions de tonnerres! tu rugis comme une caverne pleine de panthères
et de lions.
LORENZO.
O jour de sang, jour de mes noces! O soleil! soleil! il y a assez
longtemps que tu es sec comme le plomb; tu te meurs de soif, soleil!
son sang t'enivrera. O ma vengeance! qu'il y a longtemps que tes
ongles poussent! O dents d'Ugolin! il vous faut le crâne, le crâne!
SCORONCONCOLO.
Es-tu en délire? As-tu la fièvre, ou es-tu toi-même un rêve?
LORENZO.
Lâche, lâche,--ruffian,--le petit maigre, les pères, les filles,--des
adieux, des adieux sans fin,--les rives de l'Arno pleines
d'adieux!--les gamins l'écrivent sur les murs.--Ris, vieillard, ris
dans ton bonnet blanc;--tu ne vois pas que mes ongles poussent?--Ah!
le crâne! le crâne!
_Il s'évanouit._
SCORONCONCOLO.
Maître, tu as un ennemi.
_Il lui jette de l'eau à la figure._
Allons! maître, ce n'est pas la peine de tant te démener. On a des
sentiments élevés ou on n'en a pas; je n'oublierai jamais que tu m'as
fait avoir une certaine grâce sans laquelle je serais loin. Maître,
si tu as un ennemi, dis-le, et je t'en débarrasserai sans qu'il y
paraisse autrement.
LORENZO.
Ce n'est rien; je te dis que mon seul plaisir est de faire peur à mes
voisins.
SCORONCONCOLO.
Depuis que nous trépignons dans cette chambre, et que nous y mettons
tout à l'envers, ils doivent être bien accoutumés à notre tapage. Je
crois que tu pourrais égorger trente hommes dans ce corridor, et les
rouler sur ton plancher, sans qu'on s'aperçût dans la maison qu'il
s'y passe du nouveau. Si tu veux faire peur aux voisins, tu t'y prends
mal. Ils ont eu peur la première fois, c'est vrai; mais maintenant
ils se contentent d'enrager, et ne s'en mettent pas en peine jusqu'au
point de quitter leurs fauteuils ou d'ouvrir leurs fenêtres.
LORENZO.
Tu crois?
SCORONCONCOLO.
Tu as un ennemi, maître. Ne t'ai-je pas vu frapper du pied la terre,
et maudire le jour de ta naissance? N'ai-je pas des oreilles? Et,
au milieu de toutes tes fureurs, n'ai-je pas entendu résonner
distinctement un petit mot bien net; la vengeance? Tiens, maître,
crois-moi, tu maigris;--tu n'as plus le mot pour rire comme
devant;--crois-moi, il n'y a rien de si mauvaise digestion qu'une
bonne haine. Est-ce que sur deux hommes au soleil il n'y en a pas
toujours un dont l'ombre gêne l'autre? Ton médecin est dans ma gaine;
laisse-moi te guérir.
_Il tire son épée._
LORENZO.
Ce médecin-là t'a-t-il jamais guéri, toi?
SCORONCONCOLO.
Quatre ou cinq fois. Il y avait un jour à Padoue une petite demoiselle
qui me disait...
LORENZO.
Montre-moi cette épée. Ah! garçon, c'est une brave lame.
SCORONCONCOLO.
Essaye-la, et tu verras.
LORENZO.
Tu as deviné mon mal,--j'ai un ennemi. Mais pour lui je ne me servirai
pas d'une épée qui ait servi pour d'autres. Celle qui le tuera n'aura
ici-bas qu'un baptême; elle gardera son nom.
SCORONCONCOLO.
Quel est le nom de l'homme?
LORENZO.
Qu'importe? M'es-tu dévoué?
SCORONCONCOLO.
Pour toi, je remettrais le Christ en croix.
LORENZO.