Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement! le vieux Galeazzo

et le petit Maffio bannis, sa soeur corrompue, devenue une fille

publique en une nuit! Pauvre petite! Quand l'éducation des basses

classes sera-t-elle assez forte pour empêcher les petites filles de

rire lorsque leurs parents pleurent? La corruption est-elle donc

une loi de nature? Ce qu'on appelle la vertu, est-ce donc l'habit du

dimanche qu'on met pour aller à la messe? Le reste de la semaine, on

est à la croisée, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens

passer. Pauvre humanité! quel nom portes-tu donc? celui de ta race,

ou celui de ton baptême? Et nous autres vieux rêveurs, quelle tache

originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq

mille ans que nous jaunissons avec nos livres? Qu'il t'est facile à

toi, dans le silence du cabinet, de tracer d'une main légère une ligne

mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc! qu'il t'est facile

de bâtir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu

d'encre! Mais l'architecte qui a dans son pupitre des milliers de

plans admirables ne peut soulever de terre le premier pavé de son

édifice, quand il vient se mettre à l'ouvrage avec son dos voûté et

ses idées obstinées. Que le bonheur des hommes ne soit qu'un

rêve, cela est pourtant dur; que le mal soit irrévocable, éternel,

impossible à changer, non! Pourquoi le philosophe qui travaille pour

tous regarde-t-il autour de lui? voilà le tort. Le moindre insecte

qui passe devant ses yeux lui cache le soleil: allons-y donc plus

hardiment; la république, il nous faut ce mot-là. Et quand ce ne

serait qu'un mot, c'est quelque chose, puisque les peuples se lèvent

quand il travers l'air... Ah! bonjour, Léon.

_Entre le prieur de Capoue._

LE PRIEUR.

Je viens de la foire de Montolivet.

PHILIPPE.

Était-ce beau? Te voilà aussi, Pierre? Assieds-toi donc; j'ai à te

parler.

_Entre Pierre Strozzi._

LE PRIEUR.

C'était très beau, et je me suis assez amusé, sauf certaine

contrariété un peu trop forte que j'ai quelque peine à digérer.

PIERRE.

Bah! qu'est-ce que c'est donc?

LE PRIEUR.

Figurez-vous que j'étais entré dans une boutique pour prendre un verre

de limonade...--Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m'en

souvenir.

PHILIPPE.

Que diable as-tu sur le coeur? tu parles comme une âme en peine.

LE PRIEUR.

Ce n'est rien; un méchant propos, rien de plus. Il n'y a aucune

importance à attacher à tout cela.

PIERRE.

Un propos? sur qui? sur toi?

LE PRIEUR.

Non pas sur moi précisément. Je me soucierais bien d'un propos sur

moi!

PIERRE.

Sur qui donc? Allons! parle, si tu veux.

LE PRIEUR.

J'ai tort; on ne se souvient pas de ces choses-là, quand on sait la

différence d'un honnête homme à un Salviati.

PIERRE.

Salviati? Qu'a dit cette canaille?

LE PRIEUR.

C'est un misérable, tu as raison. Qu'importe ce qu'il peut dire! Un

homme sans pudeur, un valet de cour, qui, à ce qu'on raconte, a pour

femme la plus grande dévergondée! Allons! voilà qui est fait, je n'y

penserai pas davantage.

PIERRE.

Penses-y et parle, Léon; c'est-à-dire que cela me démange de lui

couper les oreilles. De qui a-t-il médit? De nous? de mon père? Ah!

sang du Christ, je ne l'aime guère, ce Salviati. Il faut que je sache

cela, entends-tu?

LE PRIEUR.

Si tu y tiens, je te le dirai. Il s'est exprimé devant moi, dans une

boutique, d'une manière vraiment offensante sur le compte de notre

soeur.

PIERRE.

O mon Dieu! Dans quels termes? Allons! parle donc!

LE PRIEUR.

Dans les termes les plus grossiers.

PIERRE.

Diable de prêtre que tu es! tu me vois hors de moi d'impatience, et

tu cherches tes mots! Dis les choses comme elles sont; parbleu! un mot

est un mot; il n'y a pas de bon Dieu qui tienne.

PHILIPPE.

Pierre, Pierre! tu manques à ton frère.

LE PRIEUR.

Il a dit qu'il coucherait avec elle, voilà son mot, et qu'elle le lui

avait promis.

PIERRE.

Qu'elle couch... Ah! mort de mort, de mille morts! Quelle heure

est-il?

PHILIPPE.

Où vas-tu? Allons! es-tu fait de salpêtre? Qu'as-tu à faire de cette

épée? tu en as une au côté.

PIERRE.

Je n'ai rien à faire; allons dîner; le dîner est servi.

_Ils sortent._

SCÈNE II

_Le portail d'une église._

_Entrent_ LORENZO ET VALORI.

VALORI.

Comment se fait-il que le duc n'y vienne pas? Ah! monsieur, quelle

satisfaction pour un chrétien que ces pompes magnifiques de l'Église

romaine! quel homme peut y être insensible? L'artiste ne trouve-t-il

pas là le paradis de son coeur? le guerrier, le prêtre et le

marchand n'y rencontrent-ils pas tout ce qu'ils aiment? Cette

admirable harmonie des orgues, ces tentures éclatantes de velours et

de tapisseries, ces tableaux des premiers maîtres, les parfums tièdes

et suaves que balancent les encensoirs, et les chants délicieux de ces

voix argentines, tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le

moine sévère et ennemi du plaisir; mais rien n'est plus beau, selon

moi, qu'une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. Pourquoi

les prêtres voudraient-ils servir un Dieu jaloux? La religion n'est

pas un oiseau de proie; c'est une colombe compatissante qui plane

doucement sur tous les rêves et sur tous les amours.

LORENZO.

Sans doute; ce que vous dites là est parfaitement vrai, et

parfaitement faux, comme tout au monde.

TEBALDEO FRECCIA, _s'approchant de Valori_.

Ah! monseigneur, qu'il est doux de voir un homme tel que Votre

Éminence parler ainsi de la tolérance et de l'enthousiasme sacré!

Pardonnez à un citoyen obscur, qui brûle de ce feu divin, de vous

remercier de ce peu de paroles que je viens d'entendre. Trouver sur

les lèvres d'un honnête homme ce qu'on a soi-même dans le coeur,

c'est le plus grand des bonheurs qu'on puisse désirer.

VALORI.

N'êtes-vous pas le petit Freccia?

TEBALDEO.

Mes ouvrages ont peu de mérite; je sais mieux aimer les arts que je

ne sais les exercer. Ma jeunesse tout entière s'est passée dans les

églises. Il me semble que je ne puis admirer ailleurs Raphaël et notre

divin Buonarotti. Je demeure alors durant des journées devant leurs

ouvrages, dans une extase sans égale. Le chant de l'orgue me révèle

leur pensée, et me fait pénétrer dans leur âme; je regarde les

personnages de leurs tableaux si saintement agenouillés, et j'écoute,

comme si les cantiques du choeur sortaient de leurs bouches

entr'ouvertes; des bouffées d'encens aromatique passent entre eux et

moi dans une vapeur légère; je crois y voir la gloire de l'artiste;

c'est aussi une triste et douce fumée, et qui ne serait qu'un parfum

stérile, si elle ne montait à Dieu.

VALORI.

Vous êtes un vrai coeur d'artiste! venez à mon palais, et ayez

quelque chose sous votre manteau quand vous y viendrez. Je veux que

vous travailliez pour moi.

TEBALDEO.

C'est trop d'honneur que me fait Votre Éminence. Je suis un desservant

bien humble de la sainte religion de la peinture.

LORENZO.

Pourquoi remettre vos offres de service? Vous avez, il me semble, un

cadre dans les mains.

TEBALDEO.

Il est vrai; mais je n'ose le montrer à de si grands connaisseurs.

C'est une esquisse bien pauvre d'un rêve magnifique.

LORENZO.

Vous faites le portrait de vos rêves? Je ferai poser pour vous

quelques-uns des miens.

TEBALDEO.

Réaliser des rêves, voilà la vie du peintre. Les plus grands ont

représenté les leurs dans toute leur force, et sans y rien changer.

Leur imagination était un arbre plein de sève; les bourgeons s'y

métamorphosaient sans peine en fleurs, et les fleurs en fruits;

bientôt ces fruits mûrissaient à un soleil bienfaisant, et, quand ils

étaient mûrs, ils se détachaient d'eux-mêmes et tombaient sur la terre

sans perdre un seul grain de leur poussière virginale. Hélas! les

rêves des artistes médiocres sont des plantes difficiles à nourrir, et

qu'on arrose de larmes bien amères pour les faire bien peu prospérer.

_Il montre son tableau._

VALORI.

Sans compliment, cela est beau; non pas du premier mérite, il est

vrai: pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas lui-même?

Mais votre barbe n'est pas poussée, jeune homme.

LORENZO.

Est-ce un paysage ou un portrait? De quel côté faut-il le regarder, en

long ou en large?

TEBALDEO.

Votre Seigneurie se rit de moi. C'est la vue du Campo-Santo.

LORENZO.

Combien y a-t-il d'ici à l'immortalité?

VALORI.

Il est mal à vous de plaisanter cet enfant. Voyez comme ses grands

yeux s'attristent à chacune de vos paroles.

TEBALDEO.

L'immortalité, c'est la foi. Ceux à qui Dieu a donné des ailes y

arrivent en souriant.

VALORI.

Tu parles comme un élève de Raphaël.

TEBALDEO.

Seigneur, c'était mon maître. Ce que j'ai appris vient de lui.

LORENZO.

Viens chez moi; je le ferai peindre la Mazzafirra toute nue.

TEBALDEO.

Je ne respecte point mon pinceau, mais je respecte mon art: je ne puis

faire le portrait d'une courtisane.

LORENZO.

Ton Dieu s'est bien donné la peine de la faire; tu peux bien te donner

celle de la peindre. Veux-tu me faire une vue de Florence?

TEBALDEO.

Oui, monseigneur.

LORENZO.

Comment t'y prendrais-tu?

TEBALDEO.

Je me placerais à l'orient, sur la rive gauche de l'Arno. C'est de cet

endroit que la perspective est la plus large et la plus agréable.

LORENZO.

Tu peindrais Florence, les places, les maisons et les rues?

TEBALDEO.

Oui, monseigneur.

LORENZO.

Pourquoi donc ne peux-tu peindre une courtisane, si tu veux peindre un

mauvais lieu?

TEBALDEO.

On ne m'a point encore appris à parler ainsi de ma mère.

LORENZO.

Qu'appelles-tu ta mère?

TEBALDEO.

Florence, seigneur.

LORENZO.

Alors tu n'es qu'un bâtard, car ta mère n'est qu'une catin.

TEBALDEO.

Une blessure sanglante peut engendrer la corruption dans le corps le

plus sain; mais des gouttes précieuses du sang de ma mère sort une

plante odorante qui guérit tous les maux. L'art, cette fleur divine, a

quelquefois besoin du fumier pour engraisser le sol qui la porte.

LORENZO.

Comment entends-tu ceci?

TEBALDEO.

Les nations paisibles et heureuses ont quelquefois brillé d'une clarté

pure, mais faible. Il y a plusieurs cordes à la harpe des anges; et le

zéphir peut murmurer sur les plus faibles, et tirer de leur accord

une harmonie suave et délicieuse; mais la corde d'argent ne s'ébranle

qu'au passage du vent du nord. C'est la plus belle et la plus

noble; et cependant le toucher d'une rude main lui est favorable.

L'enthousiasme est frère de la souffrance.

LORENZO.

C'est-à-dire qu'un peuple malheureux fait les grands artistes. Je me

ferai volontiers l'alchimiste de ton alambic; les larmes des peuples y

retombent en perles. Par la mort du diable! tu me plais. Les familles

peuvent se désoler, les nations mourir de misère, cela échauffe la

cervelle de monsieur! Admirable poète! comment arranges-tu cela avec

ta piété?

TEBALDEO.

Je ne ris point du malheur des familles: je dis que la poésie est la

plus douce des souffrances, et qu'elle aime ses soeurs. Je plains

les peuples malheureux; mais je crois, en effet, qu'ils font les

grands artistes: les champs de bataille font pousser les moissons, les

terres corrompues engendrent le blé céleste.

LORENZO.

Ton pourpoint est usé; en veux-tu à ma livrée?

TEBALDEO.

Je n'appartiens à personne; quand la pensée veut être libre, le corps

doit l'être aussi.

LORENZO.

J'ai envie de dire à mon valet de chambre de te donner des coups de

bâton.

TEBALDEO.

Pourquoi, monseigneur?

LORENZO.

Parce que cela me passe par la tête. Es-tu boiteux de naissance ou par

accident?

TEBALDEO.

Je ne suis pas boiteux; que voulez-vous dire par-là?

LORENZO.

Tu es boiteux ou tu es fou.

TEBALDEO.

Pourquoi, monseigneur? vous vous riez de moi.

LORENZO.

Si tu n'étais pas boiteux, comment resterais-tu, à moins d'être fou,

dans une ville où, en l'honneur de tes idées de liberté, le premier

valet d'un Médicis peut te faire assommer sans qu'on y trouve à

redire?

TEBALDEO.

J'aime ma mère Florence; c'est pourquoi je reste chez elle. Je sais

qu'un citoyen peut être assassiné en plein jour et en pleine rue,

selon le caprice de ceux qui la gouvernent; c'est pourquoi je porte ce

stylet à ma ceinture.

LORENZO.

Frapperais-tu le duc si le duc te frappait, comme il lui est arrivé

souvent de commettre, par partie de plaisir, des meurtres facétieux?

TEBALDEO.

Je le tuerais s'il m'attaquait.

LORENZO.

Tu me dis cela à moi?

TEBALDEO.

Pourquoi m'en voudrait-on? je ne fais de mal à personne. Je passe

les journées à l'atelier. Le dimanche, je vais à l'Annonciade ou à

Sainte-Marie; les moines trouvent que j'ai de la voix; ils me mettent

une robe blanche et une calotte rouge, et je fais ma partie dans les

choeurs, quelquefois un petit solo: ce sont les seules occasions

où je vais en public. Le soir, je vais chez ma maîtresse, et quand la

nuit est belle, je la passe sur son balcon. Personne ne me connaît, et

je ne connais personne: à qui ma vie ou ma mort peut-elle être utile?

LORENZO.

Es-tu républicain? aimes-tu les princes?

TEBALDEO.

Je suis artiste; j'aime ma mère et ma maîtresse.

LORENZO.

Viens demain à mon palais, je veux te faire faire un tableau

d'importance pour le jour de mes noces.

_Ils sortent._

SCÈNE III

_Chez la marquise de Cibo._

LE CARDINAL, _seul_.

Oui, je suivrai tes ordres, Farnèse[D]! Que ton commissaire

apostolique s'enferme avec sa probité dans le cercle étroit de son

office, je remuerai d'une main ferme la terre glissante sur laquelle

il n'ose marcher. Tu attends cela de moi, je l'ai compris, et j'agirai

sans parler, comme tu as commandé. Tu as deviné qui j'étais lorsque

tu m'as placé auprès d'Alexandre sans me revêtir d'aucun titre qui me

donnât quelque pouvoir sur lui. C'est d'un autre qu'il se défiera,

en m'obéissant à son insu. Qu'il épuise sa force contre des ombres

d'hommes gonflés d'une ombre de puissance, je serai l'anneau invisible

qui l'attachera, pieds et poings liés, à la chaîne de fer dont Rome et

César tiennent les deux bouts. Si mes yeux ne me trompent pas, c'est

dans cette maison qu'est le marteau dont je me servirai. Alexandre

aime ma belle-soeur: que cet amour l'ait flattée, cela est croyable;

ce qui peut en résulter est douteux; mais ce qu'elle veut en faire,

c'est là ce qui est certain pour moi. Qui sait jusqu'où pourrait aller

l'influence d'une femme exaltée, même sur cet homme grossier, sur

cette armure vivante? Un si doux péché pour une si belle cause, cela

est tentant, n'est-il pas vrai, Ricciarda? Presser ce coeur de lion

sur ton faible coeur tout percé de flèches saignantes, comme celui

de saint Sébastien; parler, les yeux en pleurs, pendant que le tyran

adoré passera ses rudes mains dans ta chevelure dénouée; faire jaillir

d'un rocher l'étincelle sacrée, cela valait bien le petit sacrifice

de l'honneur conjugal, et de quelques autres bagatelles. Florence y

gagnerait tant, et ces bons maris n'y perdent rien! Mais il ne fallait

pas me prendre pour confesseur.

La voici qui s'avance, son livre de prières à la main. Aujourd'hui

donc tout va s'éclairer; laisse seulement tomber ton secret dans

l'oreille du prêtre: le courtisan pourra bien en profiter; mais, en

conscience, il n'en dira rien.

[Note D: Le pape Paul III. (_Note de l'auteur._)]

_Entre la marquise de Cibo._

LE CARDINAL, _s'asseyant_.

Me voilà prêt.

_La marquise s'agenouille auprès de lui sur son prie-Dieu._

LA MARQUISE.

Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché.

LE CARDINAL.

Avez-vous dit votre _Confiteor_? Nous pouvons commencer, marquise.

LA MARQUISE.

Je m'accuse de mouvements de colère, de doutes irréligieux et

injurieux pour notre saint-père le pape.

LE CARDINAL.

Continuez.

LA MARQUISE.

J'ai dit hier, dans une assemblée, à propos de l'évêque de Fano, que

la sainte Église catholique était un lieu de débauche.

LE CARDINAL.

Continuez.

LA MARQUISE.

J'ai écouté des discours contraires à la fidélité que j'ai jurée à mon

mari.

LE CARDINAL.

Qui vous a tenu ces discours?

LA MARQUISE.

J'ai lu une lettre écrite dans la même pensée.

LE CARDINAL.

Qui vous a écrit cette lettre?

LA MARQUISE.

Je m'accuse de ce que j'ai fait, et non de ce qu'ont fait les autres.

LE CARDINAL.

Ma fille, vous devez me répondre, si vous voulez que je puisse vous

donner l'absolution en toute sécurité. Avant tout, dites-moi si vous

avez répondu à cette lettre.

LA MARQUISE.

J'y ai répondu de vive voix, mais non par écrit.

LE CARDINAL.

Qu'avez-vous répondu?

LA MARQUISE.

J'ai accordé à la personne qui m'avait écrit la permission de me voir

comme elle le demandait.

LE CARDINAL.

Comment s'est passée cette entrevue?

LA MARQUISE.

Je me suis accusée déjà d'avoir écouté des discours contraires à mon

honneur.

LE CARDINAL.

Comment y avez-vous répondu?

LA MARQUISE.

Comme il convient à une femme qui se respecte.

LE CARDINAL.

N'avez-vous point laissé entrevoir qu'on finirait par vous persuader?

LA MARQUISE.

Non, mon père.

LE CARDINAL.

Avez-vous annoncé à la personne dont il s'agit la résolution de ne

plus écouter de semblables discours à l'avenir?

LA MARQUISE.

Oui, mon père.

LE CARDINAL.

Cette personne vous plaît-elle?

LA MARQUISE.

Mon coeur n'en sait rien, j'espère.

LE CARDINAL.

Avez-vous averti votre mari?

LA MARQUISE.

Non, mon père. Une honnête femme ne doit point troubler son ménage par

des récits de cette sorte.

LE CARDINAL.

Ne me cachez-vous rien? Ne s'est-il rien passé entre vous et la

personne dont il s'agit, que vous hésitiez à me confier?

LA MARQUISE.

Rien, mon père.

LE CARDINAL.

Pas un regard tendre? pas un baiser pris à la dérobée?

LA MARQUISE.

Non, mon père.

LE CARDINAL.

Cela est-il sûr, ma fille?

LA MARQUISE.

Mon beau-frère, il me semble que je n'ai pas l'habitude de mentir

devant Dieu.

LE CARDINAL.

Vous avez refusé de me dire le nom que je vous ai demandé tout à

l'heure; je ne puis cependant vous donner l'absolution sans le savoir.

LA MARQUISE.

Pourquoi cela? Lire une lettre peut être un péché, mais non pas une

signature. Qu'importe le nom à la chose?

LE CARDINAL.

Il importe plus que vous ne pensez.

LA MARQUISE.

Malaspina, vous en voulez trop savoir. Refusez-moi l'absolution, si

vous voulez; je prendrai pour confesseur le premier prêtre venu, qui

me la donnera.

_Elle se lève._

LE CARDINAL.

Quelle violence, marquise! Est-ce que je ne sais pas que c'est du duc

que vous voulez parler?

LA MARQUISE.

Du duc!--Eh bien! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire

dire?

LE CARDINAL.

Pourquoi refusez-vous de le dire? Cela m'étonne.

LA MARQUISE.

Et qu'en voulez-vous faire, vous, mon confesseur? Est-ce pour le

répéter à mon mari que vous tenez si fort à l'entendre? Oui, cela

est bien certain; c'est un tort que d'avoir pour confesseur un de

ses parents. Le ciel m'est témoin qu'en m'agenouillant devant vous,

j'oublie que je suis votre belle-soeur; mais vous prenez soin de me

le rappeler. Prenez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel,

tout cardinal que vous êtes.

LE CARDINAL.

Revenez donc à cette place, marquise; il n'y a pas tant de mal que

vous croyez.

LA MARQUISE.

Que voulez-vous dire?

LE CARDINAL.

Qu'un confesseur doit tout savoir, parce qu'il peut tout diriger, et

qu'un beau-frère ne doit rien dire, à certaines conditions.

LA MARQUISE.

Quelles conditions?

LE CARDINAL.

Non, non, je me trompe; ce n'était pas ce mot-là que je voulais

employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu'une rupture

avec lui peut nuire aux plus riches familles; mais qu'un secret

d'importance entre des mains expérimentées peut devenir une source de

biens abondante.

LA MARQUISE.

Une source de biens!--des mains expérimentées!--Je reste là, en

vérité, comme une statue. Que couves-tu, prêtre, sous ces paroles

ambiguës? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instants

sur vos lèvres, à vous autres; on ne sait qu'en penser.

LE CARDINAL.

Revenez donc vous asseoir là, Ricciarda. Je ne vous ai point encore

donné l'absolution.

LA MARQUISE.

Parlez toujours; il n'est pas prouvé que j'en veuille.

LE CARDINAL, _se levant_.

Prenez garde à vous, marquise! Quand on veut me braver en face, il

faut avoir une armure solide et sans défaut; je ne veux point menacer;

je n'ai pas un mot à vous dire: prenez un autre confesseur.

_Il sort._

LA MARQUISE, _seule_.

Cela est inouï. S'en aller en serrant les poings, les yeux enflammés

de colère! Parler de mains expérimentées, de direction à donner à

certaines choses! Eh mais! qu'y a-t-il donc? Qu'il voulût pénétrer mon

secret pour en informer mon mari, je le conçois; mais, si ce n'est pas

là son but, que veut-il donc faire de moi? la maîtresse du duc? Tout

savoir, dit-il, et tout diriger! cela n'est pas possible; il y a

quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-dessous;

Cibo ne ferait pas un pareil métier. Non! cela est sûr; je le connais.

C'est bon pour Lorenzaccio; mais lui! il faut qu'il ait quelque sourde

pensée, plus vaste que cela et plus profonde. Ah! comme les hommes

sortent d'eux-mêmes tout à coup après dix ans de silence! Cela est

effrayant.

Maintenant, que ferai-je? Est-ce que j'aime Alexandre? Non, je ne

l'aime pas, non, assurément; j'ai dit que non dans ma confession, et

je n'ai pas menti. Pourquoi Laurent est-il à Massa? Pourquoi le duc

me presse-t-il? Pourquoi ai-je répondu que je ne voulais plus le voir?

pourquoi?--Ah! pourquoi y a-t-il dans tout cela un aimant, un charme

inexplicable qui m'attire?

_Elle ouvre sa fenêtre._

Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste! Il y a là plus d'une

maison où Alexandre est entré la nuit, couvert de son manteau; c'est

un libertin, je le sais.--Et pourquoi est-ce que tu te mêles à tout

cela, toi, Florence? Qui est-ce donc que j'aime? Est-ce toi, ou est-ce

lui?

AGNOLO, _entrant_.

Madame, Son Altesse vient d'entrer dans la cour.

LA MARQUISE.

Cela est singulier; ce Malaspina m'a laissée toute tremblante.

SCÈNE IV

_Au palais des Soderini._

MARIE SODERINI, CATHERINE, LORENZO, _assis_.

CATHERINE, _tenant un livre_.

Quelle histoire vous lirai-je, ma mère?

MARIE.

Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je comprends rien à

tes livres latins?

CATHERINE.

Celui-ci n'est point en latin, mais il en est traduit. C'est

l'histoire romaine.

LORENZO.

Je suis très fort sur l'histoire romaine. Il y avait une fois un jeune

gentilhomme nommé Tarquin le fils.

CATHERINE.

Ah! c'est une histoire de sang.

LORENZO.

Pas du tout; c'est un conte de fées. Brutus était un fou, un monomane,

et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait

voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.

CATHERINE.

Dites-vous aussi du mal de Lucrèce?

LORENZO.

Elle s'est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle

s'est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis

elle s'est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.

MARIE.

Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser

devant votre mère et votre soeur?

LORENZO.

Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.

MARIE.

Sais-tu le rêve que j'ai eu cette nuit, mon enfant?

LORENZO.

Quel rêve?

MARIE.

Ce n'était point un rêve, car je ne dormais pas. J'étais seule dans

cette grande salle; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès

de la fenêtre. Je songeais aux jours où j'étais heureuse, aux jours de

ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me

disais: il ne rentrera qu'au jour, lui qui passait autrefois les nuits

à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais

la tête en les sentant couler. J'ai entendu tout d'un coup marcher

lentement dans la galerie; je me suis retournée; un homme vêtu de noir

venait à moi, un livre sous le bras: c'était toi, Renzo: «Comme tu

reviens de bonne heure!» me suis-je écriée. Mais le spectre s'est

assis auprès de la lampe, sans me répondre; il a ouvert son livre, et

j'ai reconnu mon Lorenzino d'autrefois.

LORENZO.

Vous l'avez vu?

MARIE.

Comme je te vois.

LORENZO.

Quand s'en est-il allé?

MARIE.

Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.

LORENZO.

Mon spectre, à moi! Et il s'en est allé quand je suis rentré?

MARIE.

Il s'est levé d'un air mélancolique, et s'est effacé comme une vapeur

du matin.

LORENZO.

Catherine, Catherine, lis-moi l'histoire de Brutus.

CATHERINE.

Qu'avez-vous? vous tremblez de la tête aux pieds.

LORENZO.

Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et

si mon spectre revient, dites-lui qu'il verra bientôt quelque chose

qui l'étonnera.

_On frappe._

CATHERINE.

C'est mon oncle Bindo et Baptista Venturi.

_Bindo et Venturi entrent._

BINDO, _bas à Marie_.

Je viens tenter un dernier effort.

MARIE.

Nous vous laissons; puissiez-vous réussir!

_Elle sort avec Catherine._

BINDO.

Lorenzo, pourquoi ne démens-tu pas l'histoire scandaleuse qui court

sur ton compte?

LORENZO.

Quelle histoire?

BINDO.

On dit que tu t'es évanoui à la vue d'une épée.

LORENZO.

Le croyez-vous, mon oncle?

BINDO.

Je t'ai vu faire des armes à Rome; mais cela ne m'étonnerait pas que

tu devinsses plus vil qu'un chien, au métier que tu fais ici.

LORENZO.

L'histoire est vraie: je me suis évanoui. Bonjour, Venturi. A quel

taux sont vos marchandises? comment va le commerce?

VENTURI.

Seigneur, je suis à la tête d'une fabrique de soie, mais c'est me

faire une injure que de m'appeler marchand.

LORENZO.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 · 第 2 / 17 段