LE DUC DE BROGLIE A M. BRESSON.[280]

Paris, le 13 août 1833.

Monsieur, lorsque vous recevrez cette dépêche, vous connaîtrez déjà

les événements qui viennent d'éclater en Suisse. Tout y paraissait

tendre à un rapprochement entre les partis qui divisent depuis trois

ans la confédération helvétique. Celui qui appelle de ses vœux la

revision du pacte fédéral et qui a décrété l'émancipation de la

campagne de Bâle et des districts extérieurs de Schwytz avait déjà

fait de nombreuses concessions et se montrait disposé à en faire de

nouvelles. Les opinions extrêmes avaient perdu tout crédit dans la

diète de Zurich, soumise à l'influence exclusive des hommes modérés

et conciliants. L'assemblée de Sarnen, de son côté, semblait, depuis

peu, animée d'un esprit de paix et de sagesse; des conférences

allaient s'ouvrir sur quelques-uns des points litigieux[281].

Malheureusement, ces dispositions si satisfaisantes n'étaient

sincères que d'un seul côté. Les faits n'ont pas tardé à prouver que

l'attitude adoptée en dernier lieu par les cantons dont les délégués

siègent à Sarnen n'était, au moins dans la pensée de quelques-uns de

leurs meneurs, qu'un moyen d'endormir des adversaires trop

confiants, et les attaques tentées si inopinément à _Kussnacht_ et

dans la campagne de Bâle ont révélé des projets que des hommes

loyaux et amis de leur pays étaient loin de soupçonner.

Dans ces circonstances, la diète a agi avec autant d'énergie que de

prudence. En étouffant dans son principe cet essai de guerre civile,

elle s'est donné le temps d'aviser et de pourvoir aux moyens

d'écarter par des mesures complètes les dangers qu'a signalés cette

explosion imprévue. La tâche qui lui reste à remplir est sans doute

difficile; pour ne pas manquer à ses devoirs, elle a besoin d'allier

à une sage vigueur une prudente circonspection. En même temps

qu'elle travaillera à rendre désormais impossible les agressions

d'un parti aveugle, elle devra contenir les passions du parti

opposé, dont les derniers événements ont réveillé l'ardeur

auparavant bien calmée. Elle devra comprimer les désorganisateurs,

les novateurs systématiques naguère si découragés et auxquels ce qui

vient de se passer a rendu quelques chances; une telle tâche, je le

répète, est bien délicate: néanmoins, l'exemple du passé nous donne

la ferme espérance, qu'appuyée sur le bon sens des Suisses, la diète

saura triompher de ces obstacles.

Mais on devrait peut-être les considérer comme insurmontables si les

craintes d'une intervention étrangère venaient agiter les esprits,

blesser les susceptibilités nationales, inspirer aux uns, avec de

funestes inquiétudes, l'irritation et l'exagération qui en est la

suite, et animer les autres d'espérances aussi dangereuses que mal

fondées. Sans doute, une pareille intervention est aujourd'hui

impossible. Pour en être convaincu, il suffit de penser à la

situation de l'Europe. Néanmoins, comme les suppositions les plus

déraisonnables sont souvent les mieux accueillies dans les temps de

parti, comme elles ne trouvent que trop d'échos dans les hommes de

désordre, qui s'en servent pour agiter les masses, le gouvernement

du roi a pensé que le moyen le plus efficace de contribuer à la

tranquillité de la confédération helvétique, c'était de bien

constater, par son langage et par son attitude, le principe dont il

est résolu à ne pas se départir à l'égard de ce pays: ce principe,

c'est qu'aux Suisses seuls il appartient de terminer les différends

auxquels ils sont seuls directement intéressés, et qu'une ingérence

étrangère, quelle qu'elle fût, rendrait presque insolubles en en

faisant sans nécessité des questions européennes.

Les cabinets de Vienne et de Berlin sont trop éclairés pour ne pas

partager au fond notre manière de voir sur l'impossibilité d'une

intervention; mais je crois qu'ils ne comprennent pas assez la

nécessité de dissiper les craintes et les espérances qu'on peut

concevoir en Suisse à ce sujet; je soupçonne même que, trompés par

des rapports inexacts, ils se font illusion sur la possibilité de

modérer, de contenir les novateurs en prenant à leur égard le ton

d'une menace vague et ambiguë: du moins n'est-ce que par cette

conjoncture que je puis m'expliquer les propos, les démarches et

l'agitation continuelle des envoyés d'Autriche et de Prusse. Ce

serait une erreur bien dangereuse; ce serait un moyen presque

infaillible d'ôter tout crédit aux partisans des mesures modérées,

qu'on accuserait de céder à des injonctions étrangères ou de les

forcer, pour éviter cette imputation, à se joindre aux opinions

extrêmes qu'ils ont pu dominer jusqu'à présent.

Ne négligez rien, monsieur, pour faire ressortir aux yeux de M.

Ancillon l'évidence des considérations que je viens de vous

développer. Pressez-le de faire parvenir tant à l'envoyé prussien

qu'aux autorités de Neufchâtel des instructions conformes à l'esprit

de sagesse et de prudence que réclament les circonstances. J'écris

dans le même sens à M. de Rumigny et nous aimons à penser que c'est

dans cette ligne que marcheront désormais les représentants des

grandes puissances auprès de la confédération helvétique.

Nous n'avons pas appris sans surprise que M. de Bombelles[282]

répandait le bruit d'un entretien dans lequel j'aurais exprimé à

l'ambassadeur ou au chargé d'Autriche une opinion absolument

conforme à celle de son gouvernement sur le danger d'apporter la

moindre modification au pacte fédéral de 1815. Cette assertion était

trop inexacte, elle pouvait avoir de trop graves conséquences pour

que je n'aie pas dû charger M. de Rumigny de la rectifier; mais

j'eusse souhaité, dans l'intérêt général, qu'on ne nous eût pas

contraints à constater le dissentiment qui existe entre les grandes

puissances sur une question aussi majeure.

[280] Voir page 236.

[281] Une guerre civile avait éclaté en 1831 entre la ville de Bâle

et la campagne qui en dépendait, provoquée par le refus du grand

conseil de la ville d'accorder aux habitants de la campagne le

retour aux anciennes franchises. La diète intervint et prononça

d'autorité la division du territoire de Bâle en deux cantons: Bâle

ville et Bâle campagne. De même à Schwytz une scission s'était

produite entre le canton primitif et les districts qui lui avaient

été adjoints: La Marche, Einsieldeln, Kussnacht et Pfaefficon.--Bâle

ville et Schwitz s'unirent aux cinq cantons d'Uri, d'Unterwald, de

Neuchâtel et des Valois et tentèrent de former une ligue séparée

pour la défense de leurs intérêts. Les six cantons dissidents

envoyèrent des délégués qui siégèrent à Sarnen, puis à Schwytz, et

se déclarèrent indépendants de la diète fédérale de Zurich. La

guerre éclata entre la confédération et les dissidents. Ceux-ci

commencèrent par s'emparer de Kussnacht mais ils ne tardèrent pas à

être vaincus. Le 4 août les troupes fédérales s'emparèrent de

Schwitz et le 10, de Bâle.

[282] Louis, comte de Bombelles conseiller privé de l'empereur

d'Autriche, ministre plénipotentiaire d'Autriche en Suisse.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 218 / 313 题