Paris, le 13 août 1833.
Monsieur, lorsque vous recevrez cette dépêche, vous connaîtrez déjà
les événements qui viennent d'éclater en Suisse. Tout y paraissait
tendre à un rapprochement entre les partis qui divisent depuis trois
ans la confédération helvétique. Celui qui appelle de ses vœux la
revision du pacte fédéral et qui a décrété l'émancipation de la
campagne de Bâle et des districts extérieurs de Schwytz avait déjà
fait de nombreuses concessions et se montrait disposé à en faire de
nouvelles. Les opinions extrêmes avaient perdu tout crédit dans la
diète de Zurich, soumise à l'influence exclusive des hommes modérés
et conciliants. L'assemblée de Sarnen, de son côté, semblait, depuis
peu, animée d'un esprit de paix et de sagesse; des conférences
allaient s'ouvrir sur quelques-uns des points litigieux[281].
Malheureusement, ces dispositions si satisfaisantes n'étaient
sincères que d'un seul côté. Les faits n'ont pas tardé à prouver que
l'attitude adoptée en dernier lieu par les cantons dont les délégués
siègent à Sarnen n'était, au moins dans la pensée de quelques-uns de
leurs meneurs, qu'un moyen d'endormir des adversaires trop
confiants, et les attaques tentées si inopinément à _Kussnacht_ et
dans la campagne de Bâle ont révélé des projets que des hommes
loyaux et amis de leur pays étaient loin de soupçonner.
Dans ces circonstances, la diète a agi avec autant d'énergie que de
prudence. En étouffant dans son principe cet essai de guerre civile,
elle s'est donné le temps d'aviser et de pourvoir aux moyens
d'écarter par des mesures complètes les dangers qu'a signalés cette
explosion imprévue. La tâche qui lui reste à remplir est sans doute
difficile; pour ne pas manquer à ses devoirs, elle a besoin d'allier
à une sage vigueur une prudente circonspection. En même temps
qu'elle travaillera à rendre désormais impossible les agressions
d'un parti aveugle, elle devra contenir les passions du parti
opposé, dont les derniers événements ont réveillé l'ardeur
auparavant bien calmée. Elle devra comprimer les désorganisateurs,
les novateurs systématiques naguère si découragés et auxquels ce qui
vient de se passer a rendu quelques chances; une telle tâche, je le
répète, est bien délicate: néanmoins, l'exemple du passé nous donne
la ferme espérance, qu'appuyée sur le bon sens des Suisses, la diète
saura triompher de ces obstacles.
Mais on devrait peut-être les considérer comme insurmontables si les
craintes d'une intervention étrangère venaient agiter les esprits,
blesser les susceptibilités nationales, inspirer aux uns, avec de
funestes inquiétudes, l'irritation et l'exagération qui en est la
suite, et animer les autres d'espérances aussi dangereuses que mal
fondées. Sans doute, une pareille intervention est aujourd'hui
impossible. Pour en être convaincu, il suffit de penser à la
situation de l'Europe. Néanmoins, comme les suppositions les plus
déraisonnables sont souvent les mieux accueillies dans les temps de
parti, comme elles ne trouvent que trop d'échos dans les hommes de
désordre, qui s'en servent pour agiter les masses, le gouvernement
du roi a pensé que le moyen le plus efficace de contribuer à la
tranquillité de la confédération helvétique, c'était de bien
constater, par son langage et par son attitude, le principe dont il
est résolu à ne pas se départir à l'égard de ce pays: ce principe,
c'est qu'aux Suisses seuls il appartient de terminer les différends
auxquels ils sont seuls directement intéressés, et qu'une ingérence
étrangère, quelle qu'elle fût, rendrait presque insolubles en en
faisant sans nécessité des questions européennes.
Les cabinets de Vienne et de Berlin sont trop éclairés pour ne pas
partager au fond notre manière de voir sur l'impossibilité d'une
intervention; mais je crois qu'ils ne comprennent pas assez la
nécessité de dissiper les craintes et les espérances qu'on peut
concevoir en Suisse à ce sujet; je soupçonne même que, trompés par
des rapports inexacts, ils se font illusion sur la possibilité de
modérer, de contenir les novateurs en prenant à leur égard le ton
d'une menace vague et ambiguë: du moins n'est-ce que par cette
conjoncture que je puis m'expliquer les propos, les démarches et
l'agitation continuelle des envoyés d'Autriche et de Prusse. Ce
serait une erreur bien dangereuse; ce serait un moyen presque
infaillible d'ôter tout crédit aux partisans des mesures modérées,
qu'on accuserait de céder à des injonctions étrangères ou de les
forcer, pour éviter cette imputation, à se joindre aux opinions
extrêmes qu'ils ont pu dominer jusqu'à présent.
Ne négligez rien, monsieur, pour faire ressortir aux yeux de M.
Ancillon l'évidence des considérations que je viens de vous
développer. Pressez-le de faire parvenir tant à l'envoyé prussien
qu'aux autorités de Neufchâtel des instructions conformes à l'esprit
de sagesse et de prudence que réclament les circonstances. J'écris
dans le même sens à M. de Rumigny et nous aimons à penser que c'est
dans cette ligne que marcheront désormais les représentants des
grandes puissances auprès de la confédération helvétique.
Nous n'avons pas appris sans surprise que M. de Bombelles[282]
répandait le bruit d'un entretien dans lequel j'aurais exprimé à
l'ambassadeur ou au chargé d'Autriche une opinion absolument
conforme à celle de son gouvernement sur le danger d'apporter la
moindre modification au pacte fédéral de 1815. Cette assertion était
trop inexacte, elle pouvait avoir de trop graves conséquences pour
que je n'aie pas dû charger M. de Rumigny de la rectifier; mais
j'eusse souhaité, dans l'intérêt général, qu'on ne nous eût pas
contraints à constater le dissentiment qui existe entre les grandes
puissances sur une question aussi majeure.
[280] Voir page 236.
[281] Une guerre civile avait éclaté en 1831 entre la ville de Bâle
et la campagne qui en dépendait, provoquée par le refus du grand
conseil de la ville d'accorder aux habitants de la campagne le
retour aux anciennes franchises. La diète intervint et prononça
d'autorité la division du territoire de Bâle en deux cantons: Bâle
ville et Bâle campagne. De même à Schwytz une scission s'était
produite entre le canton primitif et les districts qui lui avaient
été adjoints: La Marche, Einsieldeln, Kussnacht et Pfaefficon.--Bâle
ville et Schwitz s'unirent aux cinq cantons d'Uri, d'Unterwald, de
Neuchâtel et des Valois et tentèrent de former une ligue séparée
pour la défense de leurs intérêts. Les six cantons dissidents
envoyèrent des délégués qui siégèrent à Sarnen, puis à Schwytz, et
se déclarèrent indépendants de la diète fédérale de Zurich. La
guerre éclata entre la confédération et les dissidents. Ceux-ci
commencèrent par s'emparer de Kussnacht mais ils ne tardèrent pas à
être vaincus. Le 4 août les troupes fédérales s'emparèrent de
Schwitz et le 10, de Bâle.
[282] Louis, comte de Bombelles conseiller privé de l'empereur
d'Autriche, ministre plénipotentiaire d'Autriche en Suisse.