LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[275].

Paris, le 8 février 1833.

Mon prince,

Dans ma dépêche d'hier je vous ai parlé d'une conversation que

j'avais eue la veille avec M. le comte Appony. En voici le détail;

je crois que ce récit ne sera pas sans intérêt pour vous.

Vous n'ignorez pas qu'il y a six semaines ou environ, M. le prince

de Metternich fit proposer au gouvernement anglais de terminer

l'affaire de Belgique en réunissant une sorte de congrès, où toutes

les questions relatives à cette affaire semblaient devoir être

agitées sur nouveaux frais. La proposition était équivoque, timide;

il était insinué que le congrès pourrait se tenir ailleurs qu'à

Londres et le bruit a même couru en Allemagne que ce congrès devait

être réuni à Aix-la-Chapelle ou à Francfort.

Quoi qu'il en soit, lord Palmerston, en réponse à cette ouverture

embarrassée et peu concluante, fit une réponse très vigoureuse.

Cette réponse formait une dépêche d'environ vingt minutes de

lecture, dont lord Granville me donna communication. Dans cette

dépêche, l'affaire de Belgique était reprise depuis les vingt-quatre

articles; il était établi avec une grande rigueur de logique que

toutes les questions relatives à l'affaire belge avaient été

définitivement résolues par le traité du 15 novembre; que la France

et l'Angleterre avaient fait accepter la solution à la Belgique; que

les trois autres puissances, loin d'agir dans le même sens sur le

roi de Hollande, l'avaient au contraire encouragé à la résistance

par les délais apportés à leur ratification; que, si quelques points

avaient depuis été remis en discussion sur la demande des trois

puissances, c'était sous condition qu'aucun changement ne

s'opérerait que du libre consentement des deux parties intéressées;

que ce consentement n'ayant pu être obtenu après six mois de

négociations nouvelles, il n'était plus resté d'autre parti que de

contraindre la Hollande à force ouverte et de l'amener au même

résultat où la Belgique s'était laissée conduire par la persuasion;

que ce parti, l'Angleterre et la France l'avaient pris sur le refus

des trois autres puissances, et que la seule chose qu'elles eussent

à faire était d'y persister, à moins que le roi de Hollande, ramené

à des sentiments plus raisonnables par l'expérience ou par les

conseils de ses alliés, nous fît des propositions qui pussent

convenir à la Belgique. Lord Palmerston concluait par le rejet de

toute proposition de nouveau congrès pour régler ce qui l'était déjà

et ne demandait plus qu'à être mis à exécution.

C'est cette dépêche qui est devenue l'occasion de mon entretien avec

M. le comte Appony.

... Il m'a donné lecture d'une dépêche dans laquelle M. de

Metternich se plaint amèrement de ne plus rien comprendre à la

situation de l'affaire belge ni aux intentions de la France et de

l'Angleterre; il se plaint de ne plus voir de dénouement possible et

se montre disposé à tout abandonner; il se plaint surtout de

l'Angleterre, de lord Palmerston, de son obstination, de sa

témérité; il accuse lord Palmerston d'avoir dénaturé sa proposition.

Elle n'avait pas pour but de former un nouveau congrès, mais

seulement de renouer la conférence en y admettant les

plénipotentiaires hollandais et belges; il n'entendait pas que la

portion territoriale du traité du 15 novembre y dût être remise en

question, mais seulement les points contestés par le roi de

Hollande; il n'était pas dans sa pensée que le congrès se réunît

ailleurs qu'à Londres, etc. Après de longues lamentations, M. de

Metternich s'adresse à moi comme à un homme plus modéré, plus

conciliant que lord Palmerston (et ici force compliments et

cajoleries) afin de savoir ce que je pense, en réalité, de la

question belge, quelles sont les intentions de l'Angleterre, et si,

lorsque nous traitons ensemble, elle se conduit vis-à-vis de nous

comme elle se conduit vis-à-vis de l'Autriche, répondant à ce qu'on

ne lui dit pas, dénaturant la pensée qu'on lui communique et

échappant à toutes les prises de l'argumentation.

A cette lecture a succédé celle d'une lettre particulière, où le

même sujet se trouve traité sous la forme de la plaisanterie et où

lord Palmerston est accusé de répondre blanc quand on lui dit noir,

et bonjour quand on lui dit bonsoir.

J'ai écouté tout ceci très tranquillement et sans interrompre M.

Appony. Quand il a eu fini, j'ai pris la parole et je lui ai d'abord

fait remarquer que la proposition dont il était question dans cette

dépêche ne nous avait pas été communiquée par le gouvernement

autrichien. Cette remarque a fait rougir M. Appony jusqu'au blanc

des yeux. J'ai poursuivi en disant que, ne sachant point dans quels

termes la proposition était conçue, il m'était impossible de

déterminer si lord Palmerston l'avait bien ou mal comprise, ni

jusqu'à quel point il avait eu tort ou raison de la bien ou mal

comprendre; que, ne pouvant juger du mérite de la demande, je ne

pouvais juger davantage du mérite de la réponse et que je déclinais

par conséquent toute intervention dans une controverse qui était

étrangère à mon gouvernement.

--Toutefois, ai-je repris, si vous désirez savoir quelle est la

pensée du gouvernement français sur la situation de l'affaire belge,

et sur son avenir, je n'ai point de difficulté à vous la faire

connaître et je tâcherai de vous l'expliquer assez clairement pour

ne pas mériter le reproche que M. de Metternich adresse à lord

Palmerston.

J'ai repris alors tout le thème de la dépêche de lord Palmerston

(sans y faire d'ailleurs la moindre allusion), suivant, pied à pied,

l'ordre des raisonnements, et je lui ai dit en finissant que telle

était la pensée du gouvernement français, et qu'il n'y avait jamais

eu sur ce point entre lui et le gouvernement anglais la moindre

divergence d'opinion ni le moindre malentendu.

Je m'arrêtais de temps en temps pour demander à M. Appony si je me

faisais bien comprendre, s'il avait besoin de plus d'explications,

s'il y avait dans mon langage quelque chose qui ne fût pas

suffisamment clair.

M. Appony, à qui la dépêche de lord Palmerston avait sans doute été

communiquée, et qui me la voyait reproduire sous le nom du

gouvernement français, a fort bien compris que sa tentative pour

désunir les deux gouvernements, pour établir une scission entre l'un

et l'autre, n'avait aucune chance de succès; il se l'est tenu pour

dit.

Alors, changeant de batterie, il a dit qu'il allait me parler non

plus au nom de son gouvernement, n'ayant point d'ordre à cet effet,

mais en son propre nom et par forme de conversation.

--Tant que vous persévérerez, m'a-t-il dit, dans les mesures

coercitives, nous ne pourrons nous réunir à vous; nous sommes trop

engagés contre l'emploi de ces mesures; mais, si vous vouliez les

abandonner, la conférence se reformerait d'elle-même, et, en y

adjoignant, comme M. de Metternich le propose, les plénipotentiaires

hollandais et belges, tout se terminerait promptement.

--Quelle garantie, lui ai-je répondu, pouvez-vous nous offrir que le

roi de Hollande se montrerait plus disposé à terminer maintenant que

par le passé? Renoncer aux mesures coercitives, c'est lui donner

gain de cause; c'est lui dire qu'il peut résister tant qu'il voudra

sans qu'il lui en arrive rien de fâcheux. Admettre son

plénipotentiaire dans la conférence et en même temps celui de

Belgique, c'est lui donner un avantage qu'il n'avait pas; c'est lui

donner à penser que tout sera remis en discussion; c'est lui fournir

le moyen de tout entraver et de mettre à chaque instant des bâtons

dans les roues. Comment espérer que les choses en iront mieux et

plus vite?

--Oh! mais, a repris M. Appony, si la France et l'Angleterre

donnaient à l'Europe ce grand témoignage de leur désir de terminer

l'affaire de Belgique, de leur amour pour la paix, alors les trois

puissances seraient avec elles de tout cœur; nous vous seconderions

de tous nos efforts, rien ne serait négligé par nous pour déterminer

le roi de Hollande à céder.

--Eh quoi, lui ai-je dit, est-ce donc que vous n'étiez pas avec nous

de tout cœur l'été dernier? Est-ce que vous ne nous secondiez pas de

tous vos efforts? Est-ce que vous auriez négligé quelque chose pour

décider le roi de Hollande? Est-ce que vous pourriez faire plus à

l'avenir que vous n'avez fait dans le passé?

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 211 / 313 题