Paris, le 8 février 1833.
Mon prince,
Dans ma dépêche d'hier je vous ai parlé d'une conversation que
j'avais eue la veille avec M. le comte Appony. En voici le détail;
je crois que ce récit ne sera pas sans intérêt pour vous.
Vous n'ignorez pas qu'il y a six semaines ou environ, M. le prince
de Metternich fit proposer au gouvernement anglais de terminer
l'affaire de Belgique en réunissant une sorte de congrès, où toutes
les questions relatives à cette affaire semblaient devoir être
agitées sur nouveaux frais. La proposition était équivoque, timide;
il était insinué que le congrès pourrait se tenir ailleurs qu'à
Londres et le bruit a même couru en Allemagne que ce congrès devait
être réuni à Aix-la-Chapelle ou à Francfort.
Quoi qu'il en soit, lord Palmerston, en réponse à cette ouverture
embarrassée et peu concluante, fit une réponse très vigoureuse.
Cette réponse formait une dépêche d'environ vingt minutes de
lecture, dont lord Granville me donna communication. Dans cette
dépêche, l'affaire de Belgique était reprise depuis les vingt-quatre
articles; il était établi avec une grande rigueur de logique que
toutes les questions relatives à l'affaire belge avaient été
définitivement résolues par le traité du 15 novembre; que la France
et l'Angleterre avaient fait accepter la solution à la Belgique; que
les trois autres puissances, loin d'agir dans le même sens sur le
roi de Hollande, l'avaient au contraire encouragé à la résistance
par les délais apportés à leur ratification; que, si quelques points
avaient depuis été remis en discussion sur la demande des trois
puissances, c'était sous condition qu'aucun changement ne
s'opérerait que du libre consentement des deux parties intéressées;
que ce consentement n'ayant pu être obtenu après six mois de
négociations nouvelles, il n'était plus resté d'autre parti que de
contraindre la Hollande à force ouverte et de l'amener au même
résultat où la Belgique s'était laissée conduire par la persuasion;
que ce parti, l'Angleterre et la France l'avaient pris sur le refus
des trois autres puissances, et que la seule chose qu'elles eussent
à faire était d'y persister, à moins que le roi de Hollande, ramené
à des sentiments plus raisonnables par l'expérience ou par les
conseils de ses alliés, nous fît des propositions qui pussent
convenir à la Belgique. Lord Palmerston concluait par le rejet de
toute proposition de nouveau congrès pour régler ce qui l'était déjà
et ne demandait plus qu'à être mis à exécution.
C'est cette dépêche qui est devenue l'occasion de mon entretien avec
M. le comte Appony.
... Il m'a donné lecture d'une dépêche dans laquelle M. de
Metternich se plaint amèrement de ne plus rien comprendre à la
situation de l'affaire belge ni aux intentions de la France et de
l'Angleterre; il se plaint de ne plus voir de dénouement possible et
se montre disposé à tout abandonner; il se plaint surtout de
l'Angleterre, de lord Palmerston, de son obstination, de sa
témérité; il accuse lord Palmerston d'avoir dénaturé sa proposition.
Elle n'avait pas pour but de former un nouveau congrès, mais
seulement de renouer la conférence en y admettant les
plénipotentiaires hollandais et belges; il n'entendait pas que la
portion territoriale du traité du 15 novembre y dût être remise en
question, mais seulement les points contestés par le roi de
Hollande; il n'était pas dans sa pensée que le congrès se réunît
ailleurs qu'à Londres, etc. Après de longues lamentations, M. de
Metternich s'adresse à moi comme à un homme plus modéré, plus
conciliant que lord Palmerston (et ici force compliments et
cajoleries) afin de savoir ce que je pense, en réalité, de la
question belge, quelles sont les intentions de l'Angleterre, et si,
lorsque nous traitons ensemble, elle se conduit vis-à-vis de nous
comme elle se conduit vis-à-vis de l'Autriche, répondant à ce qu'on
ne lui dit pas, dénaturant la pensée qu'on lui communique et
échappant à toutes les prises de l'argumentation.
A cette lecture a succédé celle d'une lettre particulière, où le
même sujet se trouve traité sous la forme de la plaisanterie et où
lord Palmerston est accusé de répondre blanc quand on lui dit noir,
et bonjour quand on lui dit bonsoir.
J'ai écouté tout ceci très tranquillement et sans interrompre M.
Appony. Quand il a eu fini, j'ai pris la parole et je lui ai d'abord
fait remarquer que la proposition dont il était question dans cette
dépêche ne nous avait pas été communiquée par le gouvernement
autrichien. Cette remarque a fait rougir M. Appony jusqu'au blanc
des yeux. J'ai poursuivi en disant que, ne sachant point dans quels
termes la proposition était conçue, il m'était impossible de
déterminer si lord Palmerston l'avait bien ou mal comprise, ni
jusqu'à quel point il avait eu tort ou raison de la bien ou mal
comprendre; que, ne pouvant juger du mérite de la demande, je ne
pouvais juger davantage du mérite de la réponse et que je déclinais
par conséquent toute intervention dans une controverse qui était
étrangère à mon gouvernement.
--Toutefois, ai-je repris, si vous désirez savoir quelle est la
pensée du gouvernement français sur la situation de l'affaire belge,
et sur son avenir, je n'ai point de difficulté à vous la faire
connaître et je tâcherai de vous l'expliquer assez clairement pour
ne pas mériter le reproche que M. de Metternich adresse à lord
Palmerston.
J'ai repris alors tout le thème de la dépêche de lord Palmerston
(sans y faire d'ailleurs la moindre allusion), suivant, pied à pied,
l'ordre des raisonnements, et je lui ai dit en finissant que telle
était la pensée du gouvernement français, et qu'il n'y avait jamais
eu sur ce point entre lui et le gouvernement anglais la moindre
divergence d'opinion ni le moindre malentendu.
Je m'arrêtais de temps en temps pour demander à M. Appony si je me
faisais bien comprendre, s'il avait besoin de plus d'explications,
s'il y avait dans mon langage quelque chose qui ne fût pas
suffisamment clair.
M. Appony, à qui la dépêche de lord Palmerston avait sans doute été
communiquée, et qui me la voyait reproduire sous le nom du
gouvernement français, a fort bien compris que sa tentative pour
désunir les deux gouvernements, pour établir une scission entre l'un
et l'autre, n'avait aucune chance de succès; il se l'est tenu pour
dit.
Alors, changeant de batterie, il a dit qu'il allait me parler non
plus au nom de son gouvernement, n'ayant point d'ordre à cet effet,
mais en son propre nom et par forme de conversation.
--Tant que vous persévérerez, m'a-t-il dit, dans les mesures
coercitives, nous ne pourrons nous réunir à vous; nous sommes trop
engagés contre l'emploi de ces mesures; mais, si vous vouliez les
abandonner, la conférence se reformerait d'elle-même, et, en y
adjoignant, comme M. de Metternich le propose, les plénipotentiaires
hollandais et belges, tout se terminerait promptement.
--Quelle garantie, lui ai-je répondu, pouvez-vous nous offrir que le
roi de Hollande se montrerait plus disposé à terminer maintenant que
par le passé? Renoncer aux mesures coercitives, c'est lui donner
gain de cause; c'est lui dire qu'il peut résister tant qu'il voudra
sans qu'il lui en arrive rien de fâcheux. Admettre son
plénipotentiaire dans la conférence et en même temps celui de
Belgique, c'est lui donner un avantage qu'il n'avait pas; c'est lui
donner à penser que tout sera remis en discussion; c'est lui fournir
le moyen de tout entraver et de mettre à chaque instant des bâtons
dans les roues. Comment espérer que les choses en iront mieux et
plus vite?
--Oh! mais, a repris M. Appony, si la France et l'Angleterre
donnaient à l'Europe ce grand témoignage de leur désir de terminer
l'affaire de Belgique, de leur amour pour la paix, alors les trois
puissances seraient avec elles de tout cœur; nous vous seconderions
de tous nos efforts, rien ne serait négligé par nous pour déterminer
le roi de Hollande à céder.
--Eh quoi, lui ai-je dit, est-ce donc que vous n'étiez pas avec nous
de tout cœur l'été dernier? Est-ce que vous ne nous secondiez pas de
tous vos efforts? Est-ce que vous auriez négligé quelque chose pour
décider le roi de Hollande? Est-ce que vous pourriez faire plus à
l'avenir que vous n'avez fait dans le passé?